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vendredi 21 octobre 2016
Particulièrement
"Monsieur H. Michaux vous remercie de l'invitation qui lui a été faite et me charge de vous faire savoir que jamais il ne participe à un colloque et qu'un sujet comme celui de la Poésie est particulièrement de nature à le tenir éloigné d'un congrès."
[in Donc c'est non, Gallimard, 2016]
mercredi 2 décembre 2015
Quand la Terre était solide
[Otto Dix, Champ de trous d'obus près de Dontrien, Champagne,
éclairé par des fusées, 1924]
éclairé par des fusées, 1924]
Autrefois, quand la Terre était solide, je dansais, j'avais confiance. À présent, comment serait-ce possible ? On détache un grain de sable et toute la plage s'effondre, tu sais bien.
Fatiguée on pèle du cerveau et on sait qu'on pèle, c'est le plus triste.
Quand le malheur tire son fil, comme il découd, comme il découd !
Henri Michaux, "La Ralentie" in L'espace du dedans (1944)
[merci Alban]
lundi 31 mars 2014
L'épaisseur asphyxie
littérature est aussi le nom de la malédiction que je dois déjouer. Écrire ou mourir, on connaît ce trille de l’écrivain qui permet de le distinguer du rossignol quand il se cache dans une haie […] Un peu schématiquement sans doute, mettons que c’est pour la clarté de ma démonstration, je distinguerai une littérature qui développe ou qui délaye et une autre qui concentre, qui condense. On associe volontiers la santé ou la vitalité à la première qui produit des œuvres longues, puissantes, ambitieuses ; l’autre sera vite jugée décadente ou précieuse. Pour ma part, j’ai de la défiance envers la quantité, l’épaisseur asphyxie. Cette générosité est trop souvent désinvolture, complaisance et pagaille. Sous prétexte d’en rendre compte, sont introduits dans le livre des pans entiers de réalité que le lecteur verrait aussi bien de sa fenêtre. Attention au bourgeonnement, dit Michaux, écrire plutôt pour court-circuiter. La santé, le souffle, ce sont des qualités de sportif, de bienheureux, de crétin radieux, tellement en forme qu’il ne sent rien quand il se brûle et que tout brûle avec lui. »
Éric Chevillard, Le Désordre Azerty (2014), p. 136-137
jeudi 23 octobre 2008
L’âme adore nager
« L’âme adore nager. Pour nager on s’étend sur le ventre. L’âme se déboîte et s’en va. Elle s’en va en nageant. (Si votre âme s’en va quand vous êtes debout, ou assis, ou les genoux ployés, ou les coudes, pour chaque position corporelle différente l’âme partira avec une démarche et une forme différentes, c’est ce que j’établirai plus tard.) On parle souvent de voler. Ce n’est pas ça. C’est nager qu’elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.
Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l’âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c’est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime. L’âme s’en va nager dans la cage de l’escalier ou dans la rue suivant la timidité ou l’audace de l’homme, car toujours elle garde un fil d’elle à lui, et si ce fil rompait (il est parfois très ténu, mais c’est une force effroyable qu’il faudrait pour rompre le fil), ce serait terrible pour eux (pour elle et pour lui). Quand donc elle se trouve occupée à nager au loin, par ce simple fil qui lie l’homme à l’âme s’écoulent des volumes et des volumes d’une sorte de matière spirituelle, comme de la boue, comme du mercure, ou comme un gaz ― jouissance sans fin.
C’est pourquoi le paresseux est si indécrottable. Il ne changera jamais. C’est pourquoi aussi la paresse est la mère de tous les vices. Car qu’est-ce qui est plus égoïste que la paresse ? Elle a des fondements que l’orgueil n’a pas. Mais les gens s’acharnent sur les paresseux. Tandis qu’ils sont couchés, on les frappe, on leur jette de l’eau fraîche sur la tête, ils doivent vivement ramener leur âme. Ils vous regardent alors avec ce regard de haine, que l’on connaît bien, et qui se voit surtout chez les enfants. »
Henri Michaux, Mes propriétés
vendredi 6 juin 2008
Le spectacle numéro 30
« On rencontre parfois à l’heure de midi, dans une des rues de la capitale, un homme enchaîné, suivi d’une escouade de Gardiens du Roi et qui paraît satisfait. Cet homme est conduit à la mort. Il vient d’"attenter à la vie du roi". Non qu’il en fût le moins du monde mécontent ! Il voulait simplement conquérir le droit d’être exécuté, solennellement, dans une cour du palais, en présence de la garde royale. Le roi, inutile de le dire, n’est pas mis au courant. Il y a longtemps que ces exécutions ne l’intéressent plus. Mais la famille du condamné en tire grand honneur, et le condamné lui-même, après une triste vie, gâchée du reste probablement par sa faute, reçoit enfin une satisfaction. Tout adulte est autorisé à donner le spectacle numéro 30 qui s’appelle "la mort reçue dans une cour du Palais", si, avec l’intention avouée ensuite spontanément d’"attenter à la vie du roi", il est parvenu à franchir la grande grille, la grille du petit parc, et une porte d’entrée. Ce n’est pas très difficile, comme on voit, et on a voulu de la sorte donner quelque satisfaction à ceux-là précisément qui en avaient tellement manqué. Les difficultés véritables eussent commencé à la deuxième porte. »
Henri Michaux, Voyage en Grande Garabagne
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