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mercredi 23 juin 2010

Tout le malheur des hommes


« Il m’est également resté en mémoire la remarque d’Alphonso sur l’ouïe extraordinairement sensible des mites et des teignes, dit Austerlitz. Elles étaient en mesure de reconnaître à de lointaines distances les cris des chauves-souris et lui-même, Alphonso, avait remarqué que le soir, chaque fois que la gouvernante sortait dans la cour pour appeler son chat Enid de la voix criarde qui était la sienne, elles sortaient des buissons par nuées entières pour aller se réfugier dans les arbres davantage plongés dans l’obscurité. La journée, dit Alphonso, elles dormaient à couvert dans les fissures des rochers, sous les pierres, les débris végétaux jonchant le sol ou les frondaisons. Quand on les découvre, la plupart sont inertes et comme mortes, et elles doivent se secouer pour s’éveiller ou sautiller sur le sol en se dégourdissant les ailes et les pattes avant de pouvoir prendre leur envol. La température de leur corps est alors de trente-six degrés, comme celle des mammifères, des dauphins et des thons au meilleur de leur activité. Trente-six degrés, dit Alphonso, est le point qui, dans la nature, s’est toujours avéré le plus favorable, une sorte de seuil magique, et il lui était arrivé de songer, pour reprendre les termes de ses propos, dit Austerlitz, il lui était arrivé de songer que tout le malheur des hommes venait de ce que, à un moment donné, ils s’étaient écartés de cette norme, s’étaient échauffés et vivaient en permanence dans un léger état fiévreux. » 

Sebald, Austerlitz



vendredi 4 juin 2010

Exclusivement


« C’est un vide d’une qualité particulière qui s’installe lorsque dans une ville étrangère on compose en vain un numéro pour tenter de joindre quelqu’un au bout du fil. Quand personne ne daigne décrocher, la déception revêt une importance capitale, comme s’il s’agissait d’un jeu de roulette où il en va effectivement de la vie et de la mort. Et une fois que j’avais récupéré ma monnaie dans le bas de l’appareil, que me restait-il donc à faire sinon continuer à errer sans but dans les rues jusqu’à la nuit tombée. Très souvent j’avais l’impression, vraisemblablement à cause du surcroît de fatigue, d’apercevoir marchant devant moi quelqu’un de connaissance. Ces hallucinations, car il n’y a pas d’autre terme qui convienne, me donnaient à voir exclusivement des personnes auxquelles je n’avais plus pensé depuis des années, des disparus pour ainsi dire. Y compris certains dont je pouvais affirmer qu’ils n’étaient plus en vie, comme Mathild Seelos ou le greffier de la mairie, le manchot Fürgut. Un jour, dans la Gonzagagasse, je crus même reconnaître le poète Dante, menacé du bûcher et banni de sa ville. Coiffé de son célèbre bonnet, un peu plus grand que les autres passants et cependant ignoré d’eux, assez longtemps il me précéda de quelques pas, mais comme je me hâtais pour le rattraper, il tourna dans la Heinrichsgasse et le temps que j’atteigne le coin de la rue, il avait disparu. »

 

W. G. Sebald, Schwindel. Gefühle 
(Vertige. Sensation, 1990)


jeudi 27 mai 2010

Dernier chemin




VIII



À dos de cheval avec le peintre,

parfois assis tout en haut de la carriole,

un enfant de neuf ans l’accompagne,

le sien, songe-t-il avec émerveillement,

conçu dans le mariage avec Anna.

Il est très beau, ce dernier chemin,

en septembre de l’année 1527, le long de l’eau,

à travers les vallées. L’air fait bouger la lumière

entre les feuilles des arbres, et du haut des collines

ils voient la campagne alentour.

Adossé aux rochers quand ils font halte,

Grünewald ressent au fond de lui son malheur

et celui de l’architecte des eaux de Halle.

Le vent nous emporte comme un vol d’étourneaux

à l’heure où reviennent

les ombres. Ce qui reste, jusqu’à la fin,

c’est le travail commandé. Au service de la famille

Erbach, à Erbarch dans l’Odenwald, le peintre consacre

les années qui lui restent encore à un retable,

Crucifixion, une fois de plus, et Déploration,

l’altération de la vie se fait

lentement, et toujours entre le coup

d’œil et le coup de pinceau

Grünewald fait à présent un voyage

lointain, il interrompt aussi beaucoup plus souvent

qu’il n’en avait coutume la pratique de l’art

pour prendre son enfant en apprentissage

dans son atelier et dehors, dans la verte campagne.

Ce que lui-même en a appris n’est consigné nulle part,

on sait seulement que l’enfant, à l’âge de quatorze ans,

pour une cause inconnue, soudain

mourut, et que le peintre

ne lui survécut guère. Aiguise ton regard et devant toi

tu verras là-bas, dans le gris du soir qui tombe,

tourner les lointains moulins à vent.

La forêt recule, en vérité,

à une distance telle qu’on ne sait

où elle a pu être, et la maison de glace

se défait, et le givre dessine sur la campagne

une image sans couleurs de la terre.

C’est ainsi, quand le nerf optique

se déchire, que dans l’atmosphère immobile

tout devient blanc, comme la neige

sur les Alpes.


W. G. Sebald, Comme la neige sur les Alpes
in D’après Nature (1988)



mardi 25 novembre 2008

Où cendre il y a




Dans l’esquisse en prose qu’il a consacrée à Brentano, Walser se demande : “Comment un homme qui ressent autant de belles choses peut-il être en même temps aussi peu sentimental ?” La réponse aurait été qu’il existe dans la vie comme dans les contes des êtres que l’excès de pauvreté et d’angoisse empêche d’avoir des sentiments, et qui pour cette raison, comme Walser dans une de ses proses les plus tristes, sont contraints d’éprouver leur maigre aptitude à l’amour sur des substances ou des objets inanimés auxquels nul autre ne prête attention, la cendre, une plume, un crayon et une allumette. Mais la manière dont Walser leur insuffle une âme dans un acte de totales indentification et empathie révèle que finalement les sentiments les plus profonds se trouvent peut-être là où ils s’appliquent aux choses les plus insignifiantes. 

“De fait, écrit Walser à propos de la cendre, on ne peut faire sur cet objet apparemment si peu intéressant des remarques pas inintéressantes du tout que si l’on s’y plonge, pour ainsi dire, intensément, en constatant par exemple que si on souffle dessus, il n’est pas anodin qu’elle refuse de se disperser tout de suite. La cendre est le parfait symbole de l’humilité, de l’insignifiance et de l’inutilité, et ce qu’il y a de plus beau : elle est elle-même persuadée qu’elle n’est bonne à rien. Peut-on être plus inconsistant, plus faible, plus misérable que la cendre ? C’est sans doute difficile. Y a-t-il chose plus patiente et plus accommodante qu’elle ? On cherchera longtemps. La cendre ne connaît pas de caractère et elle est bien plus éloignée de toute essence de bois que ne l’est l’abattement de l’exaltation. Où cendre il y a, il n’y a, à vrai dire, rien du tout. Mets ton pied sur de la cendre et c’est à peine si tu remarqueras que tu as marché sur quelque chose.” 

W. G. Sebald, Séjours à la campagne



mardi 30 septembre 2008

Les scrupules de l'écrivain Flaubert





« Janine Dakyns, qui demeurait dans une ruelle proche de l’hôpital, avait fait ses études à Oxford. Partant toujours du détail obscur, jamais de celui qui saute aux yeux, elle avait acquis au fil des ans une connaissance intime de la littérature française du XIXe siècle et, en particulier, de Flaubert qu’elle prisait par-dessus tout et dont elle me citait, dans les circonstances les plus diverses, extraits d’une correspondance comprenant des milliers de pages, des passages qui ne manquaient jamais de me plonger dans l’étonnement. Hormis cela, elle avait tenté, elle qui atteignait souvent un stade d’exaltation presque inquiétant au fur et à mesure qu’elle exposait ses idées, de sonder, en leur accordant toute son attention personnelle, les scrupules de l’écrivain Flaubert : une peur du faux, disait-elle, qui le clouait parfois durant des semaines, voire des mois sur son canapé, tourmenté par la crainte de ne plus jamais pouvoir jeter, sans se compromettre irrémédiablement, ne serait-ce qu’une demi-ligne sur le papier. Dans ces moments-là, disait Janine, non seulement il lui semblait totalement exclu de se remettre à écrire mais il était convaincu, en outre, que tout ce qu’il avait écrit jusque-là ne constituait qu’une succession de fautes et de mystifications aux conséquences incalculables. Janine affirmait que les scrupules de Flaubert étaient alimentés par l’abêtissement en perpétuel progrès qu’il n’avait eu de cesse d’observer autour de lui et qui était en passe, croyait-il, de s’attaquer à sa propre tête. C’était, aurait-il déclaré un jour, comme si l’on s’enfonçait dans le sable. Et sans doute cela expliquait-il, comme le pensait Janine, l’irruption si hautement significative du sable dans tous les ouvrages de Flaubert. Le sable y régnait en maître. Les rêves de Flaubert, disait Janine, étaient traversés sans cesse par de formidables nuages de poussière qui se soulevaient au-dessus des plaines desséchées du continent africain, se déplaçaient vers le nord, à travers la Méditerranée et la péninsule ibérique, et retombaient à un moment ou à un autre, comme une pluie de cendres, sur le jardin des Tuileries ou sur un faubourg de Rouen, ou encore sur une petite ville de Normandie, et se frayaient passage à travers les plus minces interstices. Dans un grain de sable pris dans l’ourlet d’un costume d’hiver d’Emma Bovary, dit Janine, Flaubert a vu le Sahara tout entier, et la moindre poussière pesait autant à ses yeux que la chaîne de l’Atlas. »
 

W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne 
(Die Ringe des Saturn, 1995) 
traduction de Bernard Kreiss



mardi 16 septembre 2008

Il semble qu’il n’y ait pas de remède





« Cette prédilection inchangée pour Hebel, Keller et Walser m’a inspiré l’idée de leur rendre hommage avant qu’il ne soit peut-être trop tard. D’autres circonstances ont fait que sont venus s’y rajouter Rousseau et Mörike, dont il s’est avéré qu’ils ne déparaient pas l’ensemble. Le recueil couvre à présent une période de presque deux cents ans, et l’on remarquera que sur cette longue période le trouble du comportement a fort peu changé, qui pousse à transformer en mots tout ce qu’on éprouve et, avec une sûreté surprenante, à passer à côté de la vie. Ce qui m’a le plus étonné, dans les considérations que j’ai pu faire à ce sujet, c’est la terrible opiniâtreté des hommes de lettres. Il semble qu’il n’y ait pas de remède au vice de l’écriture ; ceux qui y ont succombé continuent de s’y adonner même lorsque l’envie d’écrire les a quittés depuis longtemps, même lorsqu’ils sont arrivés à l’âge critique où l’on court le risque, ainsi que le note Keller à l’occasion, de sombrer du jour au lendemain dans le crétinisme, même lorsqu’on n’aspire plus à rien d’autre qu’à pouvoir enfin arrêter le mouvement des rouages dans sa tête. Rousseau, qui, réfugié sur l’île de Saint-Pierre — il a alors cinquante-trois ans —, voudrait déjà s’arrêter de sans cesse réfléchir, continuera d’écrire jusqu’à sa mort. Mörike apporte des retouches à son roman alors que cela n’en vaut plus la peine depuis bien longtemps. Keller démissionne de ses fonctions à cinquante-six ans pour se consacrer entièrement à la littérature et Walser ne peut se délivrer de la contrainte d’écrire qu’en se mettant pour ainsi dire lui-même sous tutelle. A considérer la rudesse de cette décision, il m’est apparu extrêmement émouvant d’entendre, il y a quelques mois, dans un film réalisé par la télévision française, un ancien gardien de l’asile d’Herisau nommé Josef Wehrle déclarer que Walser, bien qu’il se fût totalement détourné de la littérature, avait toujours dans la poche de son gilet un reste de crayon et des bouts de papier prédécoupés sur lesquels il n’était pas rare qu’il note ceci ou cela. Mais dès qu’il se croyait observé, poursuivait Wehrle, il s’empressait de faire disparaître le tout comme s’il avait été surpris en train de faire quelque chose d’interdit ou même d’inavouable. Ecrire est de toute évidence une activité dont on ne se défait pas aussi facilement, même quand elle vous est devenue détestable ou impossible. Du point de vue de celui qui écrit, il n’est presque pas d’arguments à avancer pour sa défense, tant elle est peu gratifiante. 

Peut-être serait-il réellement mieux de se contenter d’écrire, comme Keller en avait l’intention à l’origine, un petit roman sur la carrière tragiquement avortée d’un jeune artiste, avec une fin qui aurait la noirceur du cyprès et ensevelirait tout, puis de poser la plume. Les lecteurs, il est vrai, y perdraient beaucoup, car les pauvres écrivains prisonniers de leur monde de mots leur ouvrent parfois des perspectives d’une beauté et d’une intensité que la vie elle-même n’est guère en mesure de leur faire connaître. »

 

W. G. Sebald, Avant-propos des Séjours à la campagne (1998)



dimanche 31 août 2008

Surgis de leurs cendres




« La poussière, dit-il, lui était beaucoup plus familière que la lumière, que l’air, que l’eau. Rien ne lui paraissait plus insupportable qu’une maison où l’on fait la poussière, et nulle part il ne se trouvait plus à l’aise que là où les choses ont le droit de rester où elles sont, sans qu’on les dérange, adoucies par la scorie noire et veloutée qui se dépose quand la matière, par touches imperceptibles, se décompose pour retourner au néant. De fait, en voyant Ferber travailler des semaines durant à l’une de ses études de portrait, il m’arrivait souvent de penser que ce qui primait chez lui, c’était l’accumulation de la poussière. Son crayonnage violent, opiniâtre, pour lequel il usait souvent, en un rien de temps, une demi-douzaine des fusains confectionnés en brûlant du bois de saule, son crayonnage et sa façon de passer et repasser sur le papier épais à consistance de cuir, mais aussi sa technique, liée à ce crayonnage, d’effacer continuellement ce qu’il avait fait à l’aide d’un chiffon de laine saturé de charbon, ce crayonnage qui ne venait à s’interrompre qu’aux heures de la nuit n’était en réalité rien d’autre qu’une production de poussière. J’étais toujours étonné de voir que Ferber, vers la fin de sa journée de travail, à partir des rares lignes et ombres ayant échappé à l’anéantissement, avait composé un portrait d’une grande spontanéité ; mais étonné je l’étais encore plus de savoir que ce portrait, le lendemain, dès que le modèle aurait pris place et que Ferber aurait jeté un premier coup d’œil sur lui, serait infailliblement effacé, pour lui permettre à nouveau, sur le fond déjà fort compromis par les destructions successives, d’exhumer, selon son expression, les traits du visage et les yeux en définitive insaisissables de la personne, le plus souvent mise à rude épreuve, qui posait en face de lui. Quand il se décidait enfin, après avoir peut-être rejeté quelque quarante variantes ou pour mieux dire les avoir bannies à coups de gomme dans le papier et recouvertes d’autres esquisses, à se dessaisir d’un tableau, moins par conviction de l’avoir achevé que cédant à un sentiment de lassitude, on croyait avoir devant les yeux un portait issu d’une longue lignée d’ancêtres aux visages gris, surgis de leurs cendres pour continuer à hanter sans fin le support malmené. » 

W. G. Sebald, Les émigrants (1992)



mardi 26 août 2008

Un ultime raclement de mandibules


« Personne, vraisemblablement, n’imagine l’ampleur des souffrances et des malheurs qui se sont accumulés ici, et dont j’espère qu’ils finiront par se diluer en même temps que se décompose cet extravagant palais de planches […] »




« Par ailleurs, dit le Dr Abramsky, l’ensemble des archives, les anamnèses, les dossiers médicaux, les rapports journaliers qui, de toute manière, étaient plutôt rédigés à la va-vite sous Fahnstock, ont sans doute été dévorés depuis longtemps par les souris, car celles-ci ont pris possession de la bastide des fous depuis qu’elle est désaffectée et s’y sont multipliées au point de constituer désormais une population phénoménale — à en juger tout au moins par les bruits furtifs et incessants que j’entends dans la vieille coque desséchée, toutes les nuits où le vent ne souffle pas. Parfois, quand la pleine lune se lève derrière les arbres, j’ai l’impression d’entendre un chant pathétique sortant de milliers de gorges minuscules. J’ai mis tous mes espoirs dans la gent trotte-menu, et aussi dans les vrillettes, horloges de la mort et perce-bois qui, à plus ou moins brève échéance, vont faire tomber en ruine ce sanatorium, lequel cède déjà par endroits en émettant des craquements sinistres. Un rêve récurrent me donne à voir ce spectacle, dit le Dr Abramsky en contemplant la paume de sa main gauche. Je vois le sanatorium sur son éminence, je vois tout à la fois le bâtiment dans son ensemble et le plus infime de ses détails ; et je sais que les colombages, la ferme du toit, les montants de portes et les lambris, les planchers et les escaliers, les rampes et les balustrades, les encadrements de fenêtres et les linteaux sont déjà, sous la surface, irrémédiablement minés et que le tout va s’effondrer incessamment, dès l’instant où l’insecte élu parmi la horde aveugle des insectes, dans un ultime raclement de mandibules, fera céder une dernière résistance qui n’a déjà plus rien de matériel. Et c’est alors ce qui se passe effectivement dans mes rêves, avec une lenteur infinie : un grand nuage jaunâtre monte du sol, dispersé par la brise, et à la place de ce qui fut autrefois le sanatorium il ne reste plus qu’un petit tas de sciure très fine, une poudre jaune pareille à du pollen. » 

W. G. Sebald (1944-2001), Les émigrants