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vendredi 11 août 2017

Comme à un subterfuge




Pianotage d'hier par temps chaud et nuageux, parfait pour bosser des bossas. D'ailleurs celle-ci parle de nuages...

Sinon, et haut la main, la demi-page du mois : 


J'ai dû y réfléchir longtemps pour conclure à légitimer ma dissemblance. Incapable d'être un monsieur qui marche, qui fume, qui voit des amis, ma réaction naturelle est d'inventer dans la glaise ou sur la toile ou sur le papier une démarche, un goût de fumée, une visite où palpitent mes artères. 
Je suis donc convaincu aujourd'hui qu'on ne cherche point, dans l'œuvre d'art, à faire surgir le beau ou le vrai. On n'y a recours — comme à un subterfuge — que pour continuer de respirer. 
Robert Pinget, Entre Fantoine et Agapa (1951)


dimanche 3 juin 2012

Les sujets prometteurs


"À quoi penses-tu ? demande la nièce à son oncle.

À quoi je pense ? répond l'oncle.

Oui à quoi tu penses répète la nièce.

Eh bien dit l'oncle puisque tu veux le savoir, je pensais à l'habitude qu'on prend de certaines formules, au devoir qu'on devrait s'imposer de les varier et à l'ennui qui me vient de faire des phrases." 

"[...] les sujets prometteurs sont toujours les moins bons. Se contenter de ceux qui ne promettent rien, on en tire parfois quelque chose." 

"On ne peut rien contre le temps ni contre soi, qu'on le veuille ou non. Puisse ce charmant poncif me redonner du nerf." 

Robert Pinget, Monsieur Songe (1982)


mardi 20 mars 2012

Dulgence


Il y a un oratoire, tu sais, là où ça monte, juste avant le raidillon, j’ai vu en passant « Quarante jours d’indulgence pour un pater et un ave. » Ça vaut la peine, plus d’un mois, il y en a qui font cent ou trois cents jours, pendant trois cents jours, tu te figures, tu es indulgent, tu es bon, tu laisses pisser le mérinos, on peut te faire des coups tordus tu t’en bats l’œil, oui ça vaut la peine, sauf si la prière est trop compliquée. Dommage qu’on dise « indulgence », j’aimerais mieux « dulgence ». Quarante jours de dulgence. C’est plus doux. 

Robert Pinget, Mahu ou le matériau (1952)



mardi 18 octobre 2011

Crois-tu que c'est vrai




— Oui, ça fait plus vrai. Je veux écrire un roman vrai. Il faut qu’il soit bourré de choses prises sur le vif. Par exemple écoute ça : « Les jeune filles de quinze ans ont les cheveux gras. Elles se les lavent au vinaigre quand elles vont au bal. Leurs danseurs ont la nausée. Parce que le vinaigre sent mauvais. » Crois-tu que c’est vrai, hein ! crois-tu !

— Mon pauvre vieux, on ne se lave plus les cheveux au vinaigre ! On se lave au shampooing Dop. Tu ne sais pas encore ça, toi, un romancier ?

— Tu crois ? Même les jeune filles de quinze ans ?

— Surtout elles.

— Même à la campagne ? Je pourrais rajouter « de la campagne »…

— Même elles. Et d’ailleurs elles n’ont plus les cheveux gras. Les permanentes dessèchent complètement les cheveux.

— Tu crois ?

— Comment, si je crois ? Qu’est-ce que tu regardes quand tu te promènes ? Et puis on ne dit pas « qui vont au bal », on dit danser, tout simplement… Oh je t’en prie ! Tu ne vas pas pleurer ! Arrange-toi pour être à la page, écoute parler les gens. Et puis, je te les corrigerai, tes phrases.

—Bon, je vais mettre la tienne avec le shampooing Dop puisque c’est plus vrai.

— Tu crois que ce sera intéressant ? Je me demande… Et puis le shampooing Dop, dans dix ans, tu sais…


Robert Pinget, Mahu ou le matériau (1952)



mercredi 28 septembre 2011

Et notre idéal, cher ami




« Je me souviens, j'éprouvais le besoin de parler des villes, j'étais la proie d'une nostalgie urbaine. Souvenir de notre gare centrale, du sifflement des trains, de l'odeur des salles d'attente. Comme nous sommes paradoxaux ! À me demander pourquoi j'avais pris le train l'an dernier au lieu de rester sur le quai. Cette marotte de partir...

"Vous parlez tout seul ? me dit le cocher.

— Faites excuse, c'est toujours à propos des gares.

— Il me semble que vous êtes fatigué. Tenez, je viens de vous préparer cet oreiller."

Le brave homme avait abattu une chauve-souris, cousu ensemble les ailes et bourré le tout de feuilles et de plantes aromatiques. Son geste était d'ailleurs intéressé, il pensait cuire l'oreiller le lendemain. En effet, nous n'avions plus de vivres. Mais je ne parlerai pas de ces étranges beignets.

"La vie n'est faite que de bizarreries, dis-je, de rencontres, de déceptions.

— Comme c'est vrai !

— À force d'être dépendant des autres on perd son indépendance.

— Pardon ?

— Je regrette que nous ayons faussé compagnie au sultan.

— Mais aussi, cette façon de nous congédier !

— N'est-ce pas ?

— Et ces matières qui n'en sont pas, et notre idéal, cher ami..."

Un troupeau d'éléphants passait sur l'autre rive. Le grand lac devint noir. » 

Robert Pinget, Graal Flibuste (1956)

dimanche 25 septembre 2011

Poète à la rigueur




J’avais lu Graal Flibuste de Robert Pinget il y a presque vingt ans et j’en gardais un très bon souvenir. J’en ai déniché, au printemps dernier, dans une brocante, un vieil exemplaire décousu, et je l’ai relu hier, craignant un peu de ne pas retrouver mon plaisir d’antan — cette sorte de déconvenue, on le sait, n'est pas rare. Mais non : quel étrange et merveilleux livre, toujours autre que ce qu'il semble être ! On y suit l’errance du narrateur et de son cocher à travers des contrées fabuleuses et inquiétantes, la langue est classique et fluide ("Je n'ai jamais aimé le mystère, que confortable") mais pleine d'exquises ruptures, une fantaisie sans cesse jaillissante et une drôlerie qui va jusqu’au franc éclat de rire vous séduisent à travers un voile de mélancolie et même de désespoir — et ce lyrisme tempéré par des trivialités qui est tout ce que j’aime, ces ironies à triple fond... Des mythologies farfelues ("De son vieil époux qui l'a abandonnée elle a conçu Tyrpo, dieu des chagrins d'amour. Poursuivi par les fantômes de son bonheur, Tyrpo, comme sa mère, vagabonde et se désole ; on le rencontre le soir au bord des étangs sous la forme d'une ombre de saule ; dans les villes, il est l'habitué des petits cafés et se manifeste par le sifflement des percolateurs"), des flores bizarres, des récits déroutants, de profondes pensées au détour d'un délire, une fin magnifique et suspendue... il faudrait tout copier. Je retiens aujourd’hui ce superbe dialogue (page 127 à 129 de mon 10/18 datant de 63 qui part en lambeaux (le livre avait paru à l’origine aux Éditions de Minuit, en 56, Raymond Queneau, paraît-il, l’ayant refusé chez Gallimard — on se pince)). 



Brindon était songeur. “Parlez, lui dis-je, parlez. Dites n’importe quoi.” Il hésita puis :
“Je ne pensais pas à Jasmin, je pensais à vous, à nous. En somme, tout ça, à quoi ça rime ?

— Quoi, tout ça ?

— Notre voyage, notre attelage ensemble si je peux dire, et ce plaisir que vous prenez à noter au jour le jour. Je n’arrive pas à comprendre...

— À comprendre....

— ... à comprendre ce qui vous intéresse. Est-ce de voyager, est-ce de vivre, est-ce la vie des autres, est-ce d’écrire ? Qu’attendez-vous de vos expériences ? Du reste, est-ce que ce sont des expériences ou bien êtes-vous naturel dans votre comportement ? J’ai toujours l’impression...

— L’impression... ?

— ... Qu’il y a chez vous, comment dire... une espèce de difficulté...

— De difficulté... ?

— Comme si vous étiez... excusez-moi... toujours en train de vérifier... si votre col et vos manchettes sont propres... Oh, que je m’exprime mal.
— Vous voulez dire que je manque de spontanéité ?

— C’est ça, oui. Mais pas toujours. Il vous arrive d’être trop spontané, je veux dire par rapport à votre attitude ordinaire, puis de le regretter, de vous rattraper je ne vois pas pourquoi, ou plutôt je ne vois pas pourquoi cette attitude... Mais est-ce une attitude ? Que c’est compliqué...

— Brindon, confiez-moi toujours ce qui vous tracasse ; même si je ne peux vous répondre, cela m’aide à me trouver...

— Ah, je savais bien ! Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Vous trouver ! Ainsi...

— Ainsi... ?

— ... vous vous cherchez ? Je dois vous faire l’effet d’un sauvage, mais, ça, ça me fait rire ! Vous trouver intéressant ?... Oh, excusez-moi...

— Intéressant n’est pas le mot. Trouver ce que je suis...

— Mais, Monsieur, qui vous le dira si ce n’est moi ? Ou Jasmin ? Ou n’importe qui d’autre ? Comment voulez-vous...

— Brindon, vous êtes un grand philosophe.

— Là, vous me flattez. J’ai du bon sens, un point, c’est tout. C’est vrai, ces gens qui forgent leur statue...

— Leur statue ?

— Disons celle qu’ils voudraient avoir, je trouve ça comique. On est comme on est, Monsieur. Il n’y a pas de statue. Il y a un homme dont ses amis disent qu’il est aimable ou qu’il est fou, ou qu’il est poète à la rigueur. Mais lui n’en sait rien. Tous ses efforts pour influencer le jugement des autres lui font du tort.

— Là, vous êtes un peu trop catégorique. N’empêche que je raffole de votre franchise. Brindon, vous verrez que nous ferons ensemble de grandes choses.”




jeudi 30 septembre 2010

Notre bêtise




« Est-ce qu'on voit assez notre bêtise chacun à vouloir crever dans son coin au lieu de faire un effort pour crever ensemble. »

Robert Pinget, Autour de Mortin (1965)