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mercredi 20 mai 2015
Atomes de navire, chat du concierge & désossement
Le monde de la quatrième dimension étant continu, aucun mouvement, au sens vulgaire du mot, ne peut s’y produire comme dans le monde mobile à trois dimensions. Un déplacement se fait donc par un échange de qualités entre atomes voisins et, pour employer la même image grossière que précédemment : lorsqu’un navire se déplace, ce sont les atomes d’eau qu’il a devant lui qui se muent en atomes de navire, tandis que, derrière lui, les atomes de navire se muent en atomes d’eau.
[Chapitre VIII, La transmutation des atomes de temps]
Ce fut à ce moment que se produisit l’épouvantable catastrophe du Photophonium, au cours d’une dernière séance qui eut lieu dans le grand amphithéâtre et où l’on tenta d’obtenir des élèves une vision plus claire et plus distincte des choses invisibles.
Tout d’abord, il y eut dans la salle un grand cri, puis d’autres encores : les élèves voyaient, et à mesure qu’ils voyaient, leur agitation devenait extrême. Habitués qu’ils étaient aux calmes méthodes scientifiques, aux déductions logiques et bien équilibrées, ils voyaient brusquement surgir à leurs yeux toutes les sensations passées, toutes les vibrations accumulées dans l’air depuis des siècles, toutes les paroles inutiles prononcées, toutes les influences mauvaises, les désirs ou les haines, les apparitions fantomatiques des idées et des âmes d’autrefois et leurs conséquences terribles dans l’avenir.
Ce fut pour eux comme si, brusquement, un orage effroyable s’était déchaîné dans la salle. Perçu sous forme d’impressions lumineuses, ce chaos déconcertant entraînait leur esprit, brisait les appareils dont ils étaient entourés, se déchaînait en tempête dans leur cerveau affolé. Pêle-même, ils essayaient de s’enfuir, mais leurs mains, savamment éduquées, ne rencontraient plus, au long des murs, que des sensations de goût inconnues ; les hurlements des spectateurs ne parvenaient plus à leur cerveau que sous forme d’odeurs violentes, et les lumières de la salle bourdonnaient dans leurs oreilles un affreux tintamarre.
Presque tous, détraqués, démolis pièce par pièce, comme des machines trop savantes, succombèrent à cette terrible épreuve et lorsque la salle fut entièrement évacuée on ne trouva là, le lendemain, que le petit chat du concierge qui, doucement, se léchait, puis, de temps à autre, regardait tranquillement, de ses yeux adaptés par une habitude séculaire, les fantômes d’idées qui passaient lentement, comme chacun sait, dans l’atmosphère.
[Chapitre XXIII, La vision de l’invisible]
On choisit, parmi les familiers de la quatrième dimension, quelques sujets qui furent chargés d’aller examiner minutieusement le monde des rêves et de se rendre compte, par eux-mêmes, des déroutants événements qui s’y passaient. Ils en revinrent fort effrayés, après quelques nuits d’observation.
L’un deux, malgré une défense très énergique, avait eu le bras droit dévoré par un crocodile à vapeur à corps de vache ; un autre, ayant passé toute sa nuit à porter, en courant, de petits bagages d’un poids fabuleux et à les déménager d’un train dans un autre, avait été enfin dépouillé de ses derniers vêtements et des os de son squelette, en pleine campagne, par un troupeau de nuages blancs qui s’étaient montrés impitoyables.
[Chapitre XXXIX, Les matérialisations de cauchemars à trois dimensions]
Gaston de Pawlowski, Voyage au pays de la quatrième dimension (1912)
mardi 24 mars 2015
Détruire en soi l'idée nuisible
Deux temps se font concurrence en nous : le temps social, imposé, le même pour tous ; et le temps intime, imaginaire, qui nous est propre. Le premier est fragmenté en unités minuscules qui condamnent à papillonner (on trouve chez Montherlant l'expression : "vie déchiquetée") ; le second est continu, propice à la méditation. On le redécouvre quand on a de la liberté, qu'on ne pense plus à regarder sa montre, qu'on ne s'oblige plus à suivre les rites sociaux (lire le journal, attraper un bus, voir du monde). On vit selon soi, et on est surpris alors par les accélérations et les ralentissements du temps, qui ne semble plus couler normalement, plié qu'il est aux périodes aléatoires de notre imagination.
Il faut se créer une chronologie personnelle, répète Régnier, "choisir comme signe de mémoire tel coucher de soleil. Dire : depuis tel vers, depuis tel geste ou telle pensée." Un calendrier à soi, différent de l'agenda commun. "L'ennemi de la vie personnelle est le temps et la division journalière. Vivre d'une continuité de pensées enchaînées selon un ordre interne." Régnier tourne autour de ce thème, aspirant à un état de pensée supérieur où il ne serait plus empêché de cheminer en lui. "Les heures sont trop hâtives, trop coupées. Je voudrais une songerie indéfinie, avec des arrêts têtus et scrutateurs devant certaines choses, puis des sauts brusques et, parfois, une rêverie d'Ariane qui veut un fil léger à travers l'intrication des labyrinthes psychologiques." Le temps libre – c'est-à-dire libéré – est, après le silence et l'ennui, la troisième condition pour écrire : "Ce qui empêche de travailler, c'est notre servilité à la division arbitraire du temps en jours et en heures, dont l'antique et héréditaire accoutumance influe sur nous. Lutter pour détruire en soi l'idée nuisible du temps."
Bernard Quiriny, Monsieur Spleen, notes sur Henri de Régnier (2013)
lundi 10 novembre 2014
Ce travail affairé de la nature
Ivan Fedele, Étude boréale III — Pascale Berthelot, piano
24 septembre [1870]. — Vu pour la première fois l'aurore boréale. Mon regard a été attiré par des faisceaux de lumière et d'ombre […] Ils montèrent en rayonnant légèrement, jaillis de l'horizon. Puis je vis de douces pulsations de lumière s'élever l'une après l'autre et émigrer vers le haut en formant un arc, mais ondulé et brisé. Elles semblaient flotter, sans épouser la courbure de la sphère comme paraissent le faire les aérolithes, mais librement quoique concentriquement par rapport à elle. Ce travail affairé de la nature tout à fait indépendant de la terre et qui semblait se poursuivre selon un genre de temps incommensurable d'après nos computs de jours et d'années, mais plus simple et comme corrigeant la préoccupation du monde par le fait qu'il se préoccupait lui-même en en appelant à lui, en se datant d'après lui, du jour du Jugement, était comme un nouveau témoignage rendu à Dieu et m'emplit d'une crainte délicieuse.
[G. M. Hopkins]
jeudi 7 août 2014
Folles d'antan
Tour
à tour compatissant, hilare et consterné, j’ai lu hier un livre curieux : “Confessions
d’un inverti-né suivies de Confidences et aveux d’un Parisien” (Corti, 2007).
Les Confessions furent d’abord une longue lettre écrite en 1889 et adressée à
Émile Zola, son auteur espérant que le célèbre romancier utiliserait ce
document humain pour construire un personnage ; son espoir fut déçu. Zola se borna à communiquer la lettre au professeur Saint-Paul, qui la publia en 1895 dans une Revue
d’anthropologie. L’inverti-né en question, un jeune homme (il a vingt-trois ans
quand il prend la plume) de la haute-bourgeoise romaine, malgré la honte et le
dégoût qu’il professe en façade pour ses tendances infâmes, laisse souvent
éclater son bonheur et sa joie en se penchant sur les souvenirs de sa vie
sexuelle, ce qui est plutôt rafraîchissant. Il écrit en français, mais le
docteur Saint-Paul, qui en outre prend prudemment un pseudonyme (Dr Laupst)
pour faire paraître le fruit de ses élucubrations sur ce qu’on n’appelle pas
encore l’homosexualité mais l’uranisme, l’unisexualité ou l’inversion, traduit
en latin les passages les plus chauds, les tribunaux ne sont pas loin. Ainsi le
premier handjob de notre pervers italien, à l’âge de treize ans, avec un
domestique :
Poussé par je ne
sais quelle force, quelle passion innée, je pris le sexe de la main droite et
le frottai vivement en disant : “Qu’il est beau ! Qu’il est beau !” [“Quam pulchrum est ! Quam pulchrum est !”] Je
brûlais du désir furieux de faire quelque chose de ce sexe qui emplissait toute
ma main droite, et je désirais avec ardeur qu’il y eût dans mon corps un trou
par lequel pût être introduit en moi ce que je désirais si puissamment.
Ah,
la grâce de ces subjonctifs… Ce trou magique, l’inverti-né mais pas bien
imaginatif mettra dix ans à le trouver (quelle ivresse alors). Les commentaires
sévères du Dr Laupst et la lettre-préface de Zola (n’imaginez pas qu’il dise
autre chose que les pédérastes sont des misérables, et leurs amours abominables),
que le livre reproduit, forment un affligeant cordon sanitaire autour de ces réminiscences
souvent enflammées et involontairement cocasses. Les Confidences qui suivent
sont plus anciennes et plus tristes ; elles furent remises “en 1874 à la maison
d’arrêt d’Angers, à l’occasion d’un examen, par un détenu âgé de 34 ans, Arthur
W…”, au docteur Henri Legludic, et ce dernier en inséra de larges extraits dans
son ouvrage Attentats aux mœurs. Notes et observations de médecine légale, en
1896. Arthur W…, sous le nom de La Comtesse, avait fait ses débuts de travesti
et de chanteuse de cabaret au milieu des années 50, alors âgé de quinze ans à peine, et brosse, dans
une langue surannée, un touchant tableau de la vie des Tantes parisiennes, des Tapettes
et des Complaisants, comme on les appelait, et aussi de leurs “protecteurs”
(dits “amants de cœur” ou “Garçons”), car la comtesse se prostituait ;
puis des mœurs carcérales, à la “maison d’arrêt, de force et de correction” de
Poissy ou à la prison centrale de Fontevrault (celle-là même que chantera Genet
près de quatre-vingts ans plus tard). Le texte est enrichi de maladroits
dessins de la main de l’auteur.
Deux tapettes se
rencontrent sur le boulevard ; le signe de ralliement est exécuté, presque
imperceptible pour les ignorants ; il consiste à porter la main à la hauteur du
col en joignant le doigt médius au pouce et en faisant avec cette main le geste
que j’ai reproduit dans le portrait de la Belge
(Fig. 15).
vendredi 20 septembre 2013
Un singulier usage de la patrie
« Un autre jour, c’était aux bains froids que Banville se décida à le conduire : Philoxène se cramponna aux barreaux d’un escalier, pour ne pas s’y rendre. Un autre témoin […] ajoute que sa connaissance des éléments de la toilette, brosses, savons, s’arrêtait à l’Antiquité grecque et romaine. Capable, pendant des heures, d’analyser les mots piscina, tepidarium, frigidarium, il était homme à réclamer un strigile pour se frotter, et ignorait totalement l’usage du peigne. On a longtemps glosé de la méticulosité de Baudelaire : la saleté de Philoxène était son pendant. Il y avait en ce fou de langage une sainte horreur du temps perdu à ne pas parler… D’où de surprenants raccourcis logiques, comme celui-ci : Banville avait remarqué que Philoxène portait des bottes à pointure de plus en plus grande : il s’en étonna. Philoxène répondit […] : “C’est que mes ongles poussent !”
[...] Dans l’hôtel Thierry, où il vivait, rue Lacépède, les lieux avaient été classiquement placés au fond de la cour. Mais, pour s’y rendre, il fallait passer devant les fenêtres de la cuisine, et celles de la salle à manger commune. Pire même, pour un poète idéaliste, on plaçait en été des bancs dans la cour, où les dames pouvaient séjourner. Or Philoxène serait plutôt mort que de montrer à des femmes, quelles qu’elles fussent, précise Asselineau, duquel je tiens l’histoire, jeunes, vieilles, servantes ou grandes dames, qu’il lui fallait se rendre, comme tous les autres humains, au petit chalet d’ignoble fonction. Un poète est au-dessus de ces contingences, voyons ! Néanmoins, conclut le délicieux chroniqueur, la nature parlait, exigeait, sommait. Voici comment Philoxène se tirait d’affaire. Chaque soir, en sortant du théâtre, il achetait le journal La Patrie, de tendance majoritaire. Chez lui, il l’étalait à terre, et lui confiait son embarras. Puis, roulant le contenu dans le contenant, il en faisait une boule. Asselineau avoue, quant à lui, qu’il aurait jeté le tout par une fenêtre. Mais Philoxène, par un des bizarres effets de la nature, montrait pour ces petits paquets une sollicitude qu’il n’avait pas pour sa toilette personnelle. Son goût du rangement le prenait, et il classait l’affaire dans un placard, toujours le même. »
Sylvain-Christian David, Philoxène Boyer, un sale ami de Baudelaire (1987)
vendredi 26 juillet 2013
En quelque point obscur d’une terre inconnue
Camille Flammarion, La Pluralité des Mondes Habités (1862)
jeudi 13 juin 2013
Revanche du marin facétieux
J’ai donc lu Le Club des Neurasthéniques, Éric Dussert ayant eu tout récemment la bonne idée de ressusciter — dans sa collection L’Alambic, qu’abritent les excellentes éditions de L’Arbre Vengeur — ce feuilleton paru dans les colonnes du journal Paris-Midi d’août à octobre 1912 et jamais jusqu’ici réuni en volume, il y a des honneurs qui savent se faire attendre.
René Dalize, né chevalier René Dupuy des Islettes en 1879, est l’aîné et le plus proche ami d’Apollinaire, qui lui a dédié Calligrammes. Officier de marine, mais « marin facétieux », descendant du poète créole Dupuy des Islets (amant de Joséphine et introducteur du menuet aux Antilles), il initia à l’opium une partie notable de l’intelligentsia […] Incorporé en 1914, il meurt en 1917. Mal enterré, sa sépulture a disparu, résume le rabat de sa couverture. Le père répandant une danse et le fils une drogue, soit dit en passant, il y a là quelque chose de très satisfaisant pour l’esprit. C’est sous le pseudonyme de Franquevaux que Dalize signa Le Club…, qui ne l’est pas moins. Il s’agit d’un roman d’aventures, de Paris à Haïti en passant par la Louisiane, en vingt épisodes. Amuser ses contemporains paraît avoir été son premier objectif et un siècle plus tard il l’atteint encore ; c’est pourtant un monde disparu qu’il évoque, ou plutôt un monde sur le point de disparaître. La Grande Guerre approche et on ne rira plus, ou différemment : c’est pendant l’entracte de Parade — révèle l’érudite postface de l’éditeur — qu’Apollinaire apprendra la mort sous les drapeaux de son ami.
Claude-Alain Mercœur, Marie Fortuney, Jean Cannabis, Nadia Oldensky, le vicomte Adhémar de la Rocheblette, la comtesse Orfang des Neiges, le professeur Morhange et le colonel Taillevent : tels sont les noms plaisamment caractéristiques des huit membres du Club, un neuvième, Zingler, mourant de la peste au début du récit, signe pour les survivants qu’il est temps de fuir l’Europe, où cette intéressante épidémie progresse à grands pas *. Seulement voilà, fuir, c’est beaucoup d’embarras, pour un neurasthénique, et ce n’est qu’à la fin d’un hilarant onzième chapitre (comme de juste titré Faux départ) que nos blasés geignards parviennent enfin à s’éloigner sensiblement du Havre, à bord du luxueux yacht de Sir John Painreagh, Duke of Laverdure, prétendant au fauteuil vacant de Zingler et dont l’adoption solennelle par le Club sera, running gag, repoussée de chapitre en chapitre jusqu’à la dissolution de ce dernier, au terme de parodiques péripéties (duel, naufrage, course-poursuite, éruption volcanique) : car bien sûr toute cette agitation aura convaincu ces neuf suicidaires d’opérette (la motion d’un suicide collectif ayant été votée par eux dès le second chapitre — pas question pour ces dandys de trépasser avec la masse —, le passage à l’acte se voit perpétuellement ajourné lui aussi) des joies de l’action, du grand air et de la dépense : obligés de vivre, ils prennent goût à l’existence. L'insomniaque fourbu dort comme une souche, l'opiomane sevré prend du poids. Dalize cependant ne se contente pas d’assener à ses personnages une naïve leçon de bon sens (quoiqu’un certain premier degré sous le troisième soit un de ses charmes), on devine dans l’alerte moquerie une vraie tendresse pour ces douillets velléitaires et hystériques. C’étaient ses amis, sans doute, au retour de lointains voyages. On le sent entre deux mondes.
Mais la vraie vie, qui est toujours ailleurs, a parfois la forme d’un obus, et son dernier mot, qu’elle a toujours de même, fut de fendre le crâne de l’auteur. Pour s’en consoler, dieu merci, il y a l’opium de la littérature.
— Parbleu, fit le colonel, ça commence à danser... Heureusement que j'ai découvert un procédé infaillible contre le mal de mer.
— Vous avez donc déjà navigué, colonel ?
— Moi, jamais. J'ai inventé ça chez moi, dans mon cabinet.
* Le roman débute, anticipation légère, le 7 mai 1915. On se pince : René Dalize mourra le 7 mai 1917.
dimanche 19 juin 2011
Où il y a de la lumière
"Revenant fort tard de la maison de thé, Nasr Eddin laisse tomber, devant le seuil de chez lui, l'anneau qu'il porte au doigt.
Aussitôt l'ami qui l'accompagne s'accroupit pour chercher à tâtons. Nasr Eddin, lui, retourne au milieu de la rue, qu'éclaire un splendide clair de lune.
— Que vas-tu faire là-bas, Nasr Eddin ? C'est ici que ta bague est tombée !
— Fais à ta guise, répond le Hodja. Moi, je préfère chercher où il y a de la lumière."
*
"Nasr Eddin est très gravement malade et, vu son grand âge, il faut pratiquement renoncer à tout espoir de rétablissement. L'imam est donc venu lui faire subir un petit examen de passage pour l'au-delà.
— Hodja, le moment est arrivé pour toi. As-tu bien foi en Allah et en son prophète ? Crois-tu à la vie éternelle et à la résurrection ?...
— Tais-toi donc ! l'interrompt Nasr Eddin dans un murmure. Je vis mes derniers instants et toi tu t'amuses encore à me poser des devinettes !"
*
"À une sécheresse de plusieurs mois avait succédé la famine. Mais tout le monde ne mourait pas de faim pour autant : les riches avaient pris soin de faire d'amples réserves de blé, d'huile, de légumes secs et de viande séchée. Khadidja dit alors à son mari :
— Nasr Eddin, toute la ville te tient pour un homme de poids. Ne reste pas les bras croisés ; va sur la place, rassemble tout le monde, et tente de convaincre les riches de donner à manger aux pauvres.
Nasr Eddin trouve pour une fois que sa femme a raison. Il fait comme elle dit et, deux heures après, rentre, la mine réjouie.
— Ma femme, rendons grâce à Allah le Miséricordieux !
— Ah ! Tu as donc réussi ?
— Ce n'était pas une mission facile. À moitié.
— Comment cela, à moitié ?
— Oui : j'ai réussi à convaincre les pauvres."
in Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja
(anonyme, XIIIe-XVe siècles)
mardi 17 novembre 2009
L'exquis Sanders
"Après la mort de Tyrone Power, [Yul] Brynner arriva à Madrid pour reprendre le rôle de Salomon. Inspiré sans doute par la grandeur du rôle, il débarqua accompagné de sept personnes.
La mission d’un des membres de cette suite semblait consister exclusivement à placer des cigarettes déjà allumées entre les doigts que lui tendait Brynner. Un autre s’occupait en permanence de raser son crâne avec un rasoir électrique au moindre soupçon d’une ombre bleuissant cette noble tête. Pendant qu’on était ainsi aux petits soins pour lui, Brynner demeurait assis dans un silence de sphinx, portant avec splendeur des costumes de cuir noir ou des costumes de cuir blanc (il en possédait douze de chaque) confectionnés spécialement pour lui par Christian Dior.
Je ne découvris jamais quelles étaient les tâches des cinq membres restants de son état-major, mais nul doute que leur travail à eux aussi ne fût essentiel. Il me faut admettre que je ne me suis jamais senti particulièrement mal loti du fait que je devais allumer moi-même mes cigarettes ― mais tout de même, je fus impressionné. J’en suis venu à la conclusion que Brynner est un type particulièrement sagace ; il possède une seule et très intense expression qu’il utilise tout le temps à l’écran, et une seule expression est plus utile à une star qu’une douzaine de visages différents. S’il est une chose que le cinéma m’a enseignée, c’est que cela rapporte de laisser la caméra jouer à votre place. Quel que soit le contenu dramatique d’une scène, un gros plan de la star avec un regard intense fait toujours un gros effet. Ce qui vient avant ou après n’a pratiquement pas d’importance.
L’important, pour une star, est d’avoir un visage intéressant. Inutile de le faire bouger beaucoup. Le montage et le travail de caméra provoqueront toujours la nécessaire illusion qu’une performance d’acteur a été effectuée.
Si je semble ici mordre la main qui m’a nourri de façon très satisfaisante durant près de vingt-cinq ans, c’est parce que le fait de jouer dans les films ne m’a jamais follement enthousiasmé. En tant qu’art, c’est un peu comme le patin à roulettes ; une fois qu’on sait s’y prendre, ce n’est pas particulièrement stimulant pour l’intellect ; ce n’est pas très excitant ; c’est beaucoup de boulot ; et cela prend beaucoup de temps qui pourrait être mieux employé ailleurs.
Au cas où vous vous demanderiez comme je pourrais employer mon temps de façon plus profitable, je ne pourrais que répondre : en ne jouant pas. Ne pas être un acteur est, je pense, une ambition des plus louables, que beaucoup de jeunes gens feraient bien d’acquérir. Le vrai problème dans la profession d’acteur est qu’on attend de vous que vous soyez bon. Cela convient à ces fanatiques qui désirent impressionner la postérité, ou à quiconque ayant la chance d’être dépourvu de la perspicacité critique qui l’informerait de son degré de réelle nullité.
Étant une personne d’un goût des plus raffinés, j’encours continuellement ma propre désapprobation, puisque mes standards sont trop élevés pour que ma performance puisse jamais s’en montrer digne. J’exige la perfection, mais ne puis que produire la médiocrité.
Penser que des acteurs encore plus médiocres que moi sont célébrés comme de grands artistes ne m’offre aucune satisfaction particulière ; je n’y vois que la preuve du goût lamentable de la majorité des êtres humains."
"Soit dit en passant, un problème bien particulier attend les producteurs lorsqu’ils développent le rôle d’un méchant dans un scénario : c’est de lui trouver une profession adéquate. S’ils en font un représentant de commerce par exemple, des milliers de représentants de commerce outragés écrivent après la sortie du film et protestent violemment. Ils soutiennent que les représentants ne sont pas des salauds. Cela bien sûr peut se discuter. Mais, quoi qu’il en soit, les producteurs, l’œil toujours fixé sur le tiroir-caisse, feront ce qu’ils peuvent pour plaire à tout le monde.
La jouant prudemment, un producteur pour qui je travaillais décida un jour de faire de moi un trayeur de renne, car il estimait que sur tout le territoire des U.S.A., environ deux personnes seulement trouveraient l’occasion légitime de se plaindre."
George Sanders, Mémoires d’une fripouille
(Memoirs of a Professional Cad, 1960)
lundi 11 mai 2009
Une maladie de la matière
Gabriel de Lautrec (1867-1938) était vicomte, “d’une branche éloignée de la famille des comtes de Toulouse”, portait un monocle et fumait le cigare, enseignait au lycée le grec et le latin. Il fit ses débuts à Paris à la fin des années 1880. Adoubé par Alphonse Allais, sacré Prince des humoristes en 1920, il avait reçu dans son salon Lorrain, Bofa, Toulet ou Wilde, fut un proche de Verlaine dont il veilla le corps. Il traduisit Mark Twain sur les conseils de Marcel Schwob, abusa du haschich et de l’alcool. Surtout il écrivit, au tournant du siècle, plus de deux cents contes, drolatiques ou fantastiques, pour des journaux comme Le Chat noir, La Revue blanche, La Vie drôle. Il en rassembla vingt-sept en 1922, sous un titre emprunté à Poe : La Vengeance du portrait ovale (réédité en 1997 dans la collection "L'Alambic" d'Éric Dussert, duquel je tire toute ma science). La superbe page que voici est tirée d’un non moins superbe conte dédié à Henri de Régnier et intitulé Cauchemar, trop long hélas pour que je le donne en entier.
« Il y a des hommes qu’à leur naissance, une fée, peut-être méchante, mais dont le sourire est persuasif, emporte pour les enfermer dans le palais des enchantements. Quelle rose mortelle que la pensée ! Et quelle souffrance chez ceux que son parfum grise ! Leur sentimentalité, comme leur réflexion, s’exaspère à des chocs trop nombreux et trop différents. Cet étonnement de la vie, comme d’un vin nouveau, dure de longues années, et parfois toute la vie. Et leur intelligence n’est qu’une lueur abritée du vent au creux de la main, qui ne les défend de se heurter, tous les trois pas, à quelque mur. Car il n’y a pas de route durable. Toute idée que l’on suit jusqu’au bout arrive à l’absurde ou au néant. Heureux les philosophes qui supposent les problèmes résolus par cette déclaration qu’il n’y a point de problèmes ! Plus heureux ceux qui, d’un cœur léger, acceptent gaillardement les antinomies, et se réjouissent que l’on puisse affirmer le contraire de tout, ce qui prouve que les vérités sont nombreuses, et travaillent sans défaillance à construire le temple de leur ignorance, soutenu par des colonnes alternativement blanches et noires, tirant grand espoir, pour la solidité de l’édifice, de cette diversité de couleur ! Plus heureux enfin ceux qui renoncent à inventer des systèmes, et s’accommodent pour vivre de quelques apparences de vérité que la foule se passe de main en main, comme de fausses pièces de monnaie dont le cours serait forcé. Il faut accepter la vie sans l’interroger, et s’écarter de la pensée avec un soin jaloux. D’ailleurs, qui prouve que la pensée n’est pas une maladie de la matière, comme la perle, malgré sa beauté ? La vie ne peut subsister que grâce à l’insouciance. C’est une sorte de conspiration. La race humaine est pareille à un voyageur qui marche le long d’un gouffre où il lui est interdit de jeter les yeux, à peine d’être attiré par la profondeur. Il ne peut non plus lever les regards vers le ciel qui s’étoile sur sa tête, car le moindre faux pas serait fatal. Pascal a vécu dans cette terreur, également angoissé au bord d’un pont sur la Seine, comme au bord de l’infini mathématique. Les pensées, comme les gestes, refusent de se pencher du haut de la tour. »
lundi 20 avril 2009
Broderies anciennes
CHAPITRE VII
M. Wild se lance dans ses voyages et rentre dans son pays. Chapitre fort bref, contenant plus de temps et moins de matière que tout autre du présent récit.
Nous regrettons de ne pouvoir satisfaire la curiosité du lecteur en lui donnant un récit complet et parfait de cet accident. Mais vu le grand nombre et la diversité des comptes rendus, dont un seul, et encore, peut être véridique, au lieu de suivre la méthode habituelle des historiens, qui, en pareil cas, exposent les différentes versions et nous laissent le soin de conjecturer laquelle il y a lieu de choisir, nous les passerons toutes sous silence. Il est certain, en tout cas, que, quel que fut cet accident, il détermina le père de notre héros à envoyer immédiatement son fils à l’étranger pour sept années, et, ce qui pourra paraître assez remarquable, aux plantations de Sa Majesté en Amérique ― cette partie du monde étant, disait-il, plus exempte de vices que les cours et les villes d’Europe et risquant moins, par conséquent, de corrompre les mœurs d’un jeune homme. Quant aux avantages, le père pensait qu’ils y étaient égaux à ceux que l’on rencontre dans les climats plus civilisés ; car voyager, disait-il, c’est voyager dans une partie du monde aussi bien que dans une autre ; cela consistait à être quelque temps éloigné de chez soi et à franchir un certain nombre de lieues ; et il en appelait à l’expérience pour décider si nos voyageurs en France et en Italie ne prouvaient pas au retour qu’on eût pu les envoyer avec tout autant de profit en Norvège ou au Groenland. Conformément à ces résolutions de son père, le jeune homme s’embarqua et, en nombreuse et bonne compagnie, partit pour l’hémisphère américain. La durée exacte de son séjour est assez incertaine, mais sans doute fut-elle plus longue qu’il n’avait été prévu. Quoi qu’il en soit, cependant, nous n’en parlerons pas ici, toute l’histoire n’en contenant aucune aventure digne de l’attention du lecteur, car ce ne fut, en fait, qu’une scène continue de débauches, de beuveries et de déplacements d’un lieu à un autre. À dire vrai, nous avons tellement honte de la brièveté de ce chapitre, que nous aurions volontiers fait violence à notre histoire en y insérant une aventure ou deux de quelque autre voyageur, et nous avions emprunté à cette fin les journaux de plusieurs jeunes messieurs qui avaient récemment fait leur tour d’Europe ; mais, à notre grand chagrin, nous n’avons pu en extraire aucun incident suffisamment vigoureux pour justifier ce larcin devant notre conscience. En considérant la figure ridicule que doit faire ce chapitre, lequel ne représente pas moins que l’histoire de huit années, notre seule consolation est que celle des vies de certains hommes qui ont fait du bruit dans le monde, est en réalité une page aussi blanche que les voyages de notre héros. Aussi, comme nous offrirons par la suite une large compensation à cette inanité, nous passerons rapidement à des matières d’une importance véritable et d’une immense grandeur. Pour le moment, nous nous contenterons de déposer notre héros là où nous l’avions pris, après avoir informé le lecteur qu’il était parti pour l’étranger où il était resté sept ans avant de rentrer dans son pays.
Henry Fielding (1707-1754)
Vie de feu M. Jonathan Wild le Grand (1743)
traduction de Francis Ledoux
samedi 10 janvier 2009
Beauté du subjonctif
"Mais comment se fait-il qu'après les chants d'une voix émue, après les parfums des fleurs, et les soupirs de l'imagination, et les élans de la pensée, il faille mourir ?"
Senancour, Obermann
vendredi 2 janvier 2009
La plus aimable merveille
« Le soleil d’automne glissait jusqu’à nous ses rayons aimables et tièdes, brillait librement sur l’eau, et se perdait dans la vapeur bleue de la forêt obscure à l’entrée de laquelle nous étions installés. Maintenant nous assemblions les planches lisses et blanches ; les coups de marteau se répercutaient à travers le bois, effrayant les oiseaux surpris, qui s’envolaient en frôlant le miroir du lac ; et bientôt le cercueil terminé se dressa devant nous dans sa simplicité, svelte et symétrique, son couvercle joliment bombé. Le menuisier, en quelques coups de rabot, creusa une élégante gorge autour des arêtes, et je regardai, tout surpris, les lignes s’imprimer comme en se jouant dans le bois tendre. Puis il tira de sa poche deux morceaux de pierre ponce, qu’il frotta l’un contre l’autre par-dessus le cercueil, y répandant la poudre blanche ; et je ne pus m’empêcher de rire en remarquant qu’il maniait les deux morceaux aussi adroitement que j’avais vu faire à ma mère, lorsqu’elle frottait deux morceaux de sucre sur un gâteau. Quand il se mit à polir complètement le cercueil à la pierre, celui-ci devint blanc comme neige ; c’est à peine si le léger fard rougeâtre du bois de sapin apparaissait encore, comme sur une fleur de pommier. Il avait ainsi l’air bien plus noble et plus beau que s’il avait été peint, doré, ou même orné d’appliques de bronze. Au chevet, le menuisier avait ménagé, selon l’usage, une ouverture munie d’une glissière et par laquelle on pouvait voir le visage jusqu’à ce que le cercueil fût mis en terre ; il ne s’agissait plus que d’y adapter une vitre ; nous l’avions oubliée, et j’allais vite à la maison en chercher une. Je savais que sur une armoire traînait un petit cadre ancien, dont la gravure avait disparu depuis longtemps. Je saisis le verre oublié, le posai délicatement dans la barque, et revins à force de rames. L’ouvrier rôdait un peu dans la forêt et cherchait des noisettes. Je ne l’attendis pas pour essayer la vitre ; quand je me fus assuré qu’elle s’adaptait à l’ouverture, je la plongeai dans le clair ruisseau (car elle était toute poussiéreuse et ternie) et la lavai soigneusement, sans la briser contre les cailloux. Puis je la soulevai et laissai égoutter l’eau pure ; alors, tandis que je tenais le verre brillant contre le soleil et regardais à travers, j’aperçus la plus aimable merveille que j’eusse vue de ma vie.
En effet, je découvris trois jeunes anges musiciens ; celui du milieu tenait une feuille de musique et chantait, les deux autres jouaient d’une viole archaïque, et tous les trois regardaient en haut avec une expression de joie recueillie. Cette apparition était si aérienne et délicatement transparente, que je ne savais pas si elle flottait sur les rayons du soleil, dans le verre, ou seulement dans mon imagination. Quand je bougeais la vitre, les anges disparaissaient aussitôt, mais subitement je les retrouvais par une autre inclinaison. J’ai appris, depuis, que des gravures sur cuivre ou des dessins restés de longues années sous verre se communiquent à ce verre durant les nuits obscures de ces années et y laissent en quelque sorte leur reflet. Je soupçonnai alors quelque chose de cela en reconnaissant les hachures de la gravure ancienne, et, dans l’image, la manière des anges de Van Eyck. On n’y voyait point de lettre, et la page avait peut-être été une épreuve rare. La précieuse vitre me paraissait maintenant le plus beau don que je pusse mettre dans le cercueil, et je la fixai moi-même au couvercle, bien résolu à ne rien dire à personne de mon secret. L’Allemand revint ; nous rassemblâmes les plus fins copeaux, auxquels se mêlaient maints feuillages rougis, et nous étendîmes dans le cercueil ce qui devait être la dernière couche de la morte. Puis nous le fermâmes, le portâmes dans le canot et avançâmes avec notre clair chargement à travers le lac brillant et paisible ; et les femmes avec le maître d’école éclatèrent en sanglots, quand elles nous virent venir et aborder.
Le lendemain, la pauvre enfant fut couchée dans le cercueil, environnée de toutes les fleurs qui s’épanouissaient en ce moment dans la maison et le jardin ; sur la voussure du cercueil, on déposa une lourde couronne de rameaux de myrtes et de roses blanches, que les jeunes filles de la paroisse avaient apportée, et, de plus, tant de bouquets divers de pâles fleurs d’automne, que toute sa surface s’en trouvait recouverte, et que seule la vitre restait libre, à travers laquelle on voyait encore le blanc et délicat visage de la morte.
L’enterrement devait partir de la maison de mon oncle, et pour cela il fallait d’abord transporter Anna par-dessus la montagne. C’est ainsi que parurent des jeunes gens du village, qui prirent à tour de rôle la bière sur les épaules, et notre petite suite de proches parents accompagnait le cortège. Sur la crête ensoleillée de la montagne, on fit une courte halte, et la bière fut déposée à terre. Il faisait si beau, là-haut ! Le regard enveloppait les vallées avoisinantes jusqu’aux montagnes bleues, tout le pays s’étendait autour de nous dans la magnificence de ses éclatantes couleurs. Les quatre vigoureux gars qui avaient porté la civière les derniers se reposaient sur les brancards, la tête appuyée sur les mains, et regardaient en silence vers les quatre coins du monde. Très haut dans le ciel bleu glissaient de lumineux nuages, qui semblaient s’arrêter un instant au-dessus du cercueil fleuri et guigner avec curiosité par la petite fenêtre, qui étincelait presque malicieusement, entre les myrtes et les roses, du reflet des nuages. Si Anna avait pu ouvrir les yeux, elle aurait sans doute vu les anges et cru qu’ils flottaient bien haut dans le ciel. »
Gottfried Keller, Henri le Vert (1855)
Troisième partie, chapitre VII
lundi 14 juillet 2008
Brûler le bois de sa harpe
14. Signes de richesse Des larmes laissées par des chandelles de cire qui ont coulé. Des voix qui lisent. Tombée et abandonnée, une épingle de tête ornée de fleurs. Des sons d’une flûte dont on joue dans le pavillon à étages.
16. Choses qui font naître un sentiment de tristesse et de solitude Un bourg dans les montagnes, la foire levée et partie. Jouer de la flûte à dos de bœuf. Une musique vulgaire battue par un tambour d’une seule baguette.
19. Choses qui choquent le bon goût Un saule pleureur dont les branches ont été émondées. Pour faire un bouillon de grue brûler le bois de sa harpe.
20. Choses pénibles à entendre Les sons de musique entendus par quelqu’un en deuil. La nouvelle de la mort d’un candidat qui vient juste de passer avec succès ses examens.
23. Choses inadmissibles Le militaire ou le villageois qui s’étudie à employer des expressions littéraires.
24. Impressions Des habits verts portés en hiver donnent une sensation de froid. On a la sensation qu’il y a quelqu’un de caché derrière des rideaux doubles. À voir des prunes on sent ses dents se ramollir.
27. Choses fort ennuyeuses Les objets étant bon marché, n’avoir pas d’argent pour les acheter.
30. Extravagances qui frisent le dérangement mental Devenu un grand dadais lancer des cerfs-volants.
31. Inconvenances Lors du culte rendu aux défunts se laisser aller à faire de la musique. Entrer tout droit dans la chambre privée de quelqu'un.
32. Choses de travers Avoir de beaux vêtements sans savoir comment les porter. Se coucher tôt par une nuit de clair de lune. Alors que les fleurs sont belles, ne pas chanter de poèmes, ne pas emplir de vin sa coupe. Bien qu’ayant une nature raffinée, par paresse abandonner son œuvre.
33. Choses de mauvaise augure Soupirer sans raison.
42. Interdictions Il ne faut pas aller seul dans les ténèbres.
Li Yi-chan (813-858), Tsa-ts’ouan (Notes)
"Ayant perdu sa femme, triste et déçu, vieilli, il résolut alors de se retirer dans le bourg où il avait vu le jour et d’y attendre la mort en composant des livres. Il fit un ballot de tous ses documents et de ses notes, il prit la direction de Houai-tcheou mais il mourut en cours de route, à Tcheng-neou, à trois jours environ de marche de son pays natal. La date de sa mort est incertaine."
[extrait de la préface de Pascal Quignard]
mercredi 18 juin 2008
Moineaux mâles en ragoût
Plaisante, cette évocation de Toulet en dolent érudit dandy, par l’un de ses amis, Jacques Dyssord. Ce dernier, par exemple, rapporte ce dialogue, qu’ils eurent en 1908, à l’aube, chez Toulet, revenant de l’American Bar du Café de la Paix. Chacun a pris, tirée d’une boîte de laque, une pilule de codéïne (« Ça ne vaut pas quelques bonnes pipes, a dit Toulet, mais ma provision de bénarès est épuisée... ») et Toulet est allé se coucher (« car il ne se sent bien que dans son lit ») ; Dyssord, assis sur le divan de la pièce voisine, sent commencer l’action de la drogue tandis que Toulet, à travers la porte ouverte, engage la conversation. Ils en viennent à parler du journal La Vie parisienne, et Toulet se rappelle que l’un de ses directeurs, autrefois, Fernand de Rodays, l’avait fait venir dans son bureau.
– Je vais à son rendez-vous. Nous parlons de tout, sauf de ma collaboration... Il est resté persuadé que j’avais voulu le mystifier en lui assurant que la pomme de terre était un puissant aphrodisiaque…
– Le fait est [observe Dyssord] qu’on le croirait à moins.
– Rien n’est plus exact, cependant [réplique Toulet], si on en croit les contemporains de Shakespeare. Le démon de la luxure passait de son temps pour avoir une croupe grasse et le doigt formé d’une patate. Dans son Roi muet, Heywood nous enseigne que si un pâté de moelle, des érynges cristallisées, des dates conservées et des cantharides sont de bons préparateurs ; des moineaux mâles en ragoût, des cervelles de colombes ou des membres de cygne excitent suffisamment ; rien ne vaut des pommes de terre rôties ou des patates bouillies pour se préparer aux travaux de Vénus. Rodays, s’il avait connu l’Antilope où fréquentaient les élégants du Londres de la reine Elisabeth, qui venaient y goûter aux coûteuses pommes de terre d’alors dont cette taverne avait la spécialité, eût peut-être partagé leur opinion. Mais Rodays n’est pas un homme du XVIe siècle. C’est lui qui m’a dégoûté de la Vie parisienne.
in L'aventure de Paul-Jean Toulet, gentilhomme de lettres par Jacques Dyssord (Grasset, 1928)
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