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mardi 27 janvier 2009
Belle tenaille
Langue. Comme on ne le sait qu’un peu trop, Roland Barthes nous apprit, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, que la langue est « tout simplement fasciste » (à peu près au même moment, Sartre découvrait que « le silence est réactionnaire », ce qui nous met dans une belle tenaille) […] (p. 183)
Lune. On dit que chacun se souvient des circonstances dans lesquelles il a appris la mort de John Kennedy. Je revois en effet très bien la pièce du petit appartement de banlieue où la radio nous apporta cette nouvelle, le 22 novembre 1963. Je revois aussi cette nuit de juillet 1969 où, dans la cour d’un petit hôtel de Saint-Félix, à la frontière des deux Savoies, nous écoutions par la radio de notre voiture, faute de poste dans la chambre, le reportage, si l’on peut dire, des premiers pas, petits mais grands, de l’homme sur la Lune. Nous voyions aussi, en direct et à l’œil nu, ledit satellite, plus serein que jamais, et où, d’évidence, rien d’inhabituel ne daignait se passer. (p. 189-190)
Gérard Genette, Bardadrac
dimanche 25 janvier 2009
Jouir avec des goûts qu’on ne sent point
Gould. Sa vie (entre autres) est un tissu d’anecdotes plus pittoresques et plus controuvées les unes que les autres. Voici ma préférée, qui n’est pas la plus apocryphe : dans ses dernières années, il avait décidé d’aborder la direction d’orchestre. Mais sa gestuelle était un peu confuse, et il lui advint un jour de battre à quatre temps une pièce indéniablement ternaire. Les musiciens délèguent le premier violon pour lui dire à quel point ce contretemps les gêne. Gould, conciliant : « Vous n’êtes pas obligés de me regarder ! »
Goût. Ce qu’on appelle dogmatiquement le « bon goût » n’est évidemment rien d’autre que le goût que l’on partage et que l’on objective, comme le « mauvais goût » n’est que celui qu’on réprouve. L’important n’est donc pas d’avoir le goût « bon » ― ce qui n’a simplement aucun sens ―, mais de l’avoir vrai, c’est-à-dire, autant que possible, autonome, indépendant des « influences », des modes, des intimidations du goût ambiant, ou tout simplement du « goût des autres ». Le difficile n’est pas d’avoir le jugement esthétique « sûr » ― comme le diagnostic d’un expert en attributions ―, mais d’être sûr de son jugement, c’est-à-dire sûr de juger par soi-même. Bien des gens ne savent pas vraiment ce qu’ils aiment : sans en avoir conscience, ils demandent toujours à autrui (par exemple, au diktat du modèle médiatique) de leur dire ce qu’ils doivent aimer. Stendhal a justement fustigé cette hétéronomie, qu’il appelle « affectation » ou, plus bizarrement, bégueulisme, et qui consiste à « jouir avec des goûts qu’on ne sent point » ; difficile de pousser plus loin le constat de contradiction. Il a simplement un peu trop oublié d’admettre que nul, pas même lui, n’y échappe autant qu’il le voudrait. C’est ainsi que j’ai cru, un temps, (devoir) aimer quelques laborieux chefs-d’œuvre ― que citer ici suffirait à me fatiguer.
Gérard Genette, Bardadrac (Seuil, 2006) p. 154-155
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