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mercredi 12 juin 2013
Que d’agitation dans les nombres
« Par une journée d’été, le fou pêche dans un lac et subit une fascination. Il subit la fascination de l’eau, la grande étendue à la surface miroitante, et les nombres l’envahissent, issus des flots. Les deux poches de la vessie natatoire, les quatorze vessies natatoires extirpées intactes des entrailles des poissons capturés, les cinq corneilles dans le ciel, les vingt-sept kayaks qui défilent, les trois millions de vaguelettes, un martin-pêcheur. Qu’en augurer ?
Que nagent dans l’air les bulles irrégulières libérées de l’obscurité verte des rochers de schiste, propose-t-il. Devant lui, le plan d’eau en miroir, le fil ténu comme un cheveu, le flotteur sensitif et tous les habitants de la coulisse des eaux. Et les songeries se mêlent aux soucis. Songeur, il énumère.
Les vingt-cinq mille picaillons. Les trois nuages. Les trente-sept vessies. Une brème. Trois vies (une vie, n’est-ce pas trop peu ?). Trois pies et un geai. Un écureuil roux. Une vipère. Les neuf branches principales du chêne au-dessus de sa tête. Onze canetons. Les vingt-cinq mille picaillons m’échappent du fait de la sentence de trois docteurs en philologies diverses. Les trois nuages passent. Les neuf branches bougent. La brème replonge. Que d’agitation dans les nombres. Que de métamorphoses dans les flots. Qu’en augurer ? »
Eugène Savitzkaya, Fou trop poli (2005)
lundi 10 juin 2013
Si tu avançais un jour ta main vers eux
« Trouver ta lettre ce matin après tout ce silence me fait trembler de peur : je pressens des injures abominables, des menaces, des ultimatums d’oubli éternel. Je redoute que tu mettes tout ton talent — comme le fait Duvert, par exemple, lorsqu’il est mauvais — au service d’un fiel dont on ne peut pas se remettre. Mais il faut bien être courageux de temps en temps et j’ouvre l’enveloppe : il en sort, d’entre ton écriture illisible et chérie, cette petite photo couleurs dont j’avais rêvé, de toi en pantalon rose, aveuglé et bougon, mais près d’un bosquet de fleurs bien colorées. Quelle récompense d’avoir parfois des idées futiles et capricieuses. J’ai bien eu raison de te photographier la dernière fois que je t’ai vu — n’y a-t-il déjà pas deux ans ? car tu as drôlement changé. Tu es même un peu bouclé à ce qu’il semble. Je préfère ne pas me demander qui a le droit de toucher ces cheveux, puisque ce n’est pas moi et que la journée est belle et que je ne veux pas être morose. Moi personne n’a le droit de toucher mes cheveux, ne parlons même pas d’une casquette ou d’un béret : aucune main, même la plus adorée. Je réviserais sans doute cet interdit, mon doux Eugène, si tu avançais un jour ta main vers eux. Il est probable que ce jour-là je serai chauve. »
Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène (2013)
mercredi 17 novembre 2010
Putride et émouvant
« Le dragon, mon contemporain, m'a dit que les phrases agissent comme des formules magiques. On les compose vaille que vaille et on les range en pensant qu'elles pourront servir un jour. Commençons par ne parler de rien, nous finirons par tout dire. »
« Pourquoi suis-je né ? est une question traitée après le repas, c’est-à-dire entre deux repas, dans cet intervalle incertain, comme on s’occupe d’allumer du tabac et d’en disperser la fumée par les tuyaux des narines. Né de chair et de chair nourri, ne produisant que de la chair, putride et émouvant, mais connaisseur du feu et dressant le bleu des fumées contre le bleu du ciel, comme des cobras, des cordes à nœuds disparaissant dans les nuages, et des génies amis d’une force prodigieuse. Celui qui fume méprise momentanément la chair, car il est devenu, en fumant, l’esprit qui se développe dans les strates supérieures de l’atmosphère, dans les prétendues hauteurs, dans l’éther. Il ressent le besoin de désinfecter l’espèce de cave moisie dont il est l’habitant. Alors, il forme des volutes de fleurs, des volubilis, des guirlandes éphémères, et, si la mer est présente à la fin du repas, il tourne son visage soucieux et sa bouche pleine d’amertume vers l’amertume suprême, et la résine de pin l’enivre. Parfois, il rencontre une chair ineffable dont la douceur lui fait perdre pied. Alors, d’un mélange de chair, il fabrique de la substance divine qui est à la fois glaire, petit lait et foutre, du parfum et du rire. Parfois, il se replie sur lui-même et, dans un échange familier, se contente de ce qu’il peut s’octroyer. Le tabac est refroidi depuis longtemps, et dissipé, qu’aucune réponse n’est apportée à la question initiale et il s’avère que l’interrogation ne fut formulée qu’en manière de jeu, par simple passe-temps d’après déjeuner. »
Eugène Savitzkaya, En vie (1994)
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