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jeudi 3 janvier 2019

Totalement incompréhensibles





"La station debout et la verticalité, mon cher ami, tels sont les deux points de départ symboliques de notre pitoyable histoire et pour être franc avec vous je ne m'attends guère [...] à un point d'arrivée plus glorieux, puisque nous avons gaspillé jusqu'aux infimes chances qui nous ont été offertes, prenez le voyage sur la lune, par exemple, à l'époque, il m'avait, en tant que façon élégante de quitter la scène, profondément impressionné, mais très vite, après le retour d'Armstrong, puis de ceux qui lui succédèrent, force me fut d'admettre que ce rêve grandiose n'était que chimère, que mes attentes étaient vaines, car la beauté de chaque expédition - si époustouflante fût-elle - était entachée par le fait que ces pionniers de la fuite cosmologique, pour des raisons totalement incompréhensibles à mes yeux, débarquaient sur la lune, réalisaient qu'ils n'étaient plus sur terre, et malgré tout, ils revenaient."


mercredi 17 septembre 2014

"En finir avec l'infini"



L’ouvrage de Sir Wilford Stanley Gilmore était assez volumineux, soit plus de deux mille pages, et l’éditeur, dans un court avant-propos — de façon plutôt inhabituelle —, au lieu d’exprimer, comme c’était l’usage, sa gratitude envers toutes les personnes qui, par leur soutien, avaient rendu la publication de cet ouvrage possible, ou de recommander vivement la lecture de l’œuvre de ce savant peut-être encore méconnu du grand public, au lieu de cela, il s’insurgeait, sur un ton particulièrement véhément, contre les critiques potentielles des futurs lecteurs, pour qui partager l’ouvrage en deux volumes aurait rendu la lecture plus facile, plus confortable, l’objet plus élégant, et la violence de sa diatribe, dénuée d’explications et par ailleurs totalement injustifiée, tout comme le style abrupt et la grossièreté ahurissante du ton employé (l’auteur avait émaillé son texte de “bordel”, “enfoirés”, “connards”) donnait franchement l’impression que le rédacteur de cet avant-propos n’était pas une personne extérieure, mais l’auteur lui-même […] 


Les près de deux mille pages du livre, imprimées sur papier “pelure d’oignon”, étaient presque entièrement recouvertes de chiffres arabes […] imprimés en caractères microscopiques […], tous les nombres se succédaient selon un ordre linéaire progressif, jusqu’aux millions, aux milliards, aux billions, avec une exactitude et une précision terrifiantes, sans omettre, sans sauter le moindre nombre, le moindre chiffre, jusqu’au […] DERNIER NOMBRE, et c’est ici que l’auteur dévoilait pleinement sa pensée révolutionnaire, le plus grand nombre existant dans la réalité, car la réalité est finie, annonçait-il au lecteur aussi épuisé qu’interloqué, l’infini n’est qu’une construction fondée sur d’ingénieuses abstractions et sur la nature de la conscience humaine […], qui, étant incapable d’appréhender cette grandeur, réelle mais insaisissable, la perçoit comme infinie, et, pour elle, bien entendu, l’infini perçu et l’infini ne font qu’un, alors que cela n’a rien à voir avec la réalité de l’infini, et seules des constructions abstraites issues de théories émises par des mathématiciens dégénérés et malfaisants, qui préfèrent s’adonner au jeu plutôt qu’à la recherche de la réalité, osent énoncer des phrases du genre : à tout nombre, aussi grand soit-il, il existe un nombre plus grand que lui, et voilà, pour eux c’est amplement suffisant, voilà la preuve irréfutable de l’infini, autrement dit, la réfutation de la thèse développée dans cet ouvrage, et du travail de toute une vie, la sienne, mais pas du tout […], ce n’était qu’une construction, dont la validité ne pouvait être ni découverte ni démontrée dans la réalité, pour la simple et bonne raison que la réalité ne connaissait pas les nombres infinis, ne connaissait pas la quantité infinie, du point de vue de la réalité, la quantité infinie n’existait pas, car la réalité n’existait que dans un domaine exclusivement fini, sans quoi l’existence elle-même, la réalité elle-même, seraient impossibles, la réalité était donc de nature objective, résumait un peu sommairement Sir Gilmore, et tant qu’il existerait des choses il y aurait entre elles une distance conceptuelle, et tant que ce type de distance entre deux choses existerait dans la réalité, une réalité que moi, je ne nie pas puisqu’elle elle est la seule dont je reconnaisse l’existence, puisque seule la réalité existe, donc, tant qu’il existera une distance entre deux choses dans la réalité, même entre les plus infimes parties de la matière, tant qu’il y aura une distance entre deux particules, deux éléments, deux dieux, deux oiseaux, deux pétales de fleurs, deux soupirs, deux tirs de fusil, deux caresses, énonçait Gilmore, le monde et l’univers seront : finis, et non infinis, car l’infini — et Sir Gilmore d’entamer ici la dernière phrase de son ouvrage — ne pourrait exister que dans un seul cas, s’il existait deux choses, deux éléments, deux particules, s’il existait deux dieux, deux oiseaux, deux pétales de fleurs, s’il existait deux soupirs, deux tirs de fusil, deux caresses, sans rien, sans aucune distance entre eux, tel et le seul et unique cas où nous pourrions parler d’infini, si cette distance n’existait pas. 

L. Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac…, p. 132-142







mardi 16 septembre 2014

Tout semblait normal





"Tout était normal, et tout semblait normal dans le monastère. Rien ne venait altérer le silence du kondô, dehors, la fumée au parfum de santal serpentait lentement depuis l’encensoir. Le Bouddha lui-même, qui avait été jadis sculpté dans du bois précieux de kashi et ne dépassait pas la taille d’un enfant, se tenait immobile, bien à l’abri dans sa boîte en bois richement dorée, à l’extérieur comme à l’intérieur, placée au centre de l’autel ; un mince panneau de bois la fermait à l’arrière tandis que les trois autres côtés avaient été finement sculptés à jour, afin d’y laisser pénétrer quelque lumière, le rendre un tant soit peu visible, et enfin lui permettre de prendre connaissance du monde lorsqu’un fidèle cherchait à capter son regard. Il n’avait pas bougé et n’avait pas changé, cela faisait exactement mille ans qu’il se tenait à la même place, au même endroit, au centre précis de la boîte en bois doré, d’une sûreté inviolable, et il se tenait impassible, dans le même costume, figé dans la même posture majestueuse, et rien dans son port de tête, dans son célèbre et beau regard n’avait changé au cours de ces mille années : il y avait dans sa tristesse une délicatesse poignante, une grandeur inexprimable, alors qu’il détournait ostensiblement son visage du monde. On racontait que s’il tournait la tête, c’était pour regarder derrière lui, regarder un moine nommé Eikan, dont les paroles étaient si belles que le Bouddha avait souhaité voir celui qui parlait ainsi. La réalité était radicalement différente, et il suffisait de le voir une seule fois pour savoir : s’il avait détourné son beau regard, c’était pour ne pas être obligé de voir, ne pas être obligé de regarder, ne pas être obligé de remarquer, s’étendant devant lui dans trois directions : ce monde pourri."

László Krasznahorkai, Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau (2003), p. 49-50

(éd. Cambourakis, 2010, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly)



dimanche 11 mai 2008

Mais tout tient à moi






À la 77e minute quelque chose s’imbibe, s’assombrit, c’est un mur, puis la caméra glisse sur la droite, des trombes d’eau s’abattent au dehors tandis que la musique commence et elle saisit (la caméra), par les ouvertures du bâtiment (une espèce de salle des fêtes) dont elle fait le tour, assez lentement, des hommes et des femmes debout, immobiles, les yeux baissés ou dans le vide, plongés dans leurs pensées les uns contre les autres, les traits tirés, usés, attendant se dit-on que la pluie cesse pour fuir, entre chaque porte un vide, le mur lépreux, la pluie, un verre de bière sur le bord d’une fenêtre que l’eau remplit, et de nouveau un petit groupe figé d’humains faisant face au soir, à la pluie, toujours sur ce fond de tango répétitif, presque gai mais traînant (piano, accordéon, clarinette et batterie), enfin la caméra s’immobilise et c’est encore le mur que la pluie détrempe, fonce, durée du plan : quatre minutes. Auparavant, un type a dit : 


Je suis assis devant la fenêtre et je regarde en vain dehors. Cela fait des dizaines d’années que je suis assis, et quelque chose me dit qu’à l’instant suivant, je vais devenir fou. Mais je ne deviens pas fou l’instant suivant, et la folie ne me fait pas peur. Car la peur de la folie supposerait que je tienne encore à quelque chose. Je ne tiens plus à rien mais tout tient à moi et veut que je le regarde. 

(Kárhozat (Damnation), 1987, de Béla Tarr, texte de László Krasznahorkai. Hongrois, gris, symbolique, désespéré, et pourtant pas du tout plombé, ou alors comme le ciel peut l’être.)