Affichage des articles dont le libellé est Berthet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Berthet. Afficher tous les articles
mercredi 11 février 2015
Poser dans les parcs
Il s’arrêta devant la Nuit et l’Harmonie. On peut regretter que se soit perdu le goût des compositions allégoriques. Elles simplifiaient la vie et donnaient l’impression de pouvoir rencontrer personnellement les mots qui n’ont pas de forme, les abstractions qui nous donnent du souci. Jérémie se dit que finalement il était fait pour cela : inventer sur commande quelques statues à poser dans les parcs, pour agrémenter les promenades. Avoir vraiment le goût de son époque, faire le bonheur des antiquaires, et des femmes désœuvrées. Hommage à Chopin. Jamais il ne serait musicien. Avait-il eu sa chance ? Qui était-ce ? Avait-il vécu heureux ? Alors Jérémie pensa qu’il était tout juste bon à écrire la biographie de ce sculpteur inconnu. Et encore. Éternuant au milieu des archives, il passerait des années à cette tâche, peut-être tomberait-il malade avant d’avoir fini. Il écarta les bras devant le paysage. Il n’y pouvait rien : c’était comme pour passer la douane, il n’avait rien à déclarer. Au moins les formalités seraient-elles facilitées, le jour de sa mort.
[p. 194]
Je m’appelle Jérémie : c’est le nom que je me suis donné pour prophétiser ce qui est arrivé, pour accomplir ce qui a disparu, et qui n’a donc peut-être pas existé ; et ne crois pas que ce soit sans mérite, ni chose facile que de prophétiser ce qui déjà eut lieu. Le vent souffle sur des ossements, c’était des corps vivants pourtant. Ce rattrapage est épuisant.
[p. 189]
F. Berthet, Journal de Trêve
dimanche 8 février 2015
Une affaire personnelle
J’ai demandé à naître, et je le demande encore, mais simplement pour faire la preuve de ma vitalité. J’ai demandé qu’on me laisse la tranquillité de faire le point sur le temps qu’il fait, de me faire une idée sur les rayons du soleil, le jour à travers les volets, les bruits nocturnes, (…)
Mais cette sorte de voyage organisé [développer] à travers (…), je n’ai pas demandé cela.
[p. 71]
Délinquant assez juvénile, envoyé plutôt spécial : au fond, j’ai toujours cru que les raisons de ma présence sur terre n’étaient qu’une enveloppe à ouvrir au dernier moment.
[p. 99]
Un écrivain, c’est quelqu’un qui fait de la littérature une affaire personnelle.
[p. 104]
J’ai vingt-cinq ans, j’écris ce livre, et j’ai cet âge une fois pour toutes. Cela fait vingt-cinq ans que je l’ai, et j’espère bien l’avoir encore pendant vingt-cinq ans au moins, et même plus d’ailleurs si mon corps s’aligne sur les statistiques — ce que je suis tout de même en droit d’attendre de lui, me faisant déjà assez remarquer comme ça. J’ai mis longtemps à avoir l’âge que j’avais secrètement, je garderai longtemps secrètement cet âge.
[p. 110]
Frédéric Berthet, Journal de Trêve [1979-1982] (2006, posthume)
vendredi 30 janvier 2015
Tracer vraiment des phrases
Quand il avait quinze ou seize ans, il avait mis des mois, même des années pour être honnête, à comprendre, à enregistrer, à se faire à l’idée que Le Monde du vendredi était en vente le jeudi. Tout son être se révoltait, résistait à cette idée, comment se faisait-il. Il y avait ainsi des pans entiers, cachés, obscurs de son existence, des coins de bêtise aveugle, tenace, des sortes d’épilepsies tenues soigneusement secrètes même devant les marchands de journaux. Une sorte de prudence l’avait maintenu hors de l’eau, depuis l’âge de quinze ou seize ans justement, et en fait non, depuis bien plus avant, sept-huit ans, les années où il avait commencé à écrire, à tracer vraiment des phrases sur un papier, qui n’étaient pas forcément destinées à quelqu’un en particulier, peut-être pas même à lui, mais qui le préserveraient, le préserveraient du pire, et par exemple de révéler nettement, un jour, qu’il n’y comprenait absolument rien.
Frédéric Berthet, “Hors-piste”, in Felicidad, nouvelles (1993)
jeudi 29 janvier 2015
Population à risques
Ils allèrent aux concerts.
Pour les
abonnements, c’était compliqué, des places étaient louées d’avance, ils s’y
prenaient trop tard, surtout pour l’Opéra, et Bastille était cher.
Et puis les gens
toussaient, se raclaient la gorge, se mouchaient entre deux mouvements d’une
symphonie, ce qui faisait ressembler la salle à celle d’un hôpital.
— C’est cependant
en harmonie avec le sort des compositeurs romantiques, faisait remarquer
Pécuchet, poursuivant son idée, puisque ceux-ci mouraient phtisiques, crachant
le sang.
— Oui mais, j’ai
lu dans une revue spécialisée, contrait Bouvard, que l’IRCAM, au centre
Beaubourg, faisait des recherches musicales coûteuses, avec des logiciels
spéciaux, dont les retombées informatiques profiteraient, par exemple, à
l’industrie pharmaceutique.
— Ah bon ?
s’étonnait Pécuchet.
— Chut !
Taisez-vous ! Atchoum ! dit une voix dans la rangée de derrière.
Et les
compositeurs d’aujourd’hui, gagnaient-ils leur vie, étaient-ils mieux ou moins
payés que les ténors, les chefs d’orchestre, les grands interprètes ?
Crachaient-ils autant de sang ? En existait-il beaucoup, à part quelques
organistes ?
— Haraark,
silence ! dit une voix dans la rangée de devant.
Quand la musique
reprit, Bouvard se laissa bercer, marquait le tempo de la main droite, alors
que Pécuchet sortit une fiche de sa poche, se mit à lui souffler à l’oreille :
— Mozart, 35 ans.
Chopin, 39 ans.
Weber, 40 ans.
Schumann, 46 ans.
— Tu me gâches le
plaisir, gémit Bouvard.
— Alban Berg, 50
ans.
Mahler, 51 ans.
Tchaïkovski et
Scriabine, 53 ans.
— Allez-vous vous
taire, à la fin ?
— Beethoven, 57
ans.
Satie, 59 ans.
— C’est
scandaleux ! Rreuh ! Sortez-les !
Pécuchet ne dit
plus rien, la tête basse.
Mais il trouva
quand même le moyen de glisser à Bouvard le programme du concert, sur lequel il
avait écrit : “Et pour le jazz, une hécatombe.”
Bouvard fit mine
de se boucher les oreilles, donna un coup de coude sur le nez de son voisin.
Un moment plus
tard, Pécuchet lui fit parvenir un second billet, griffonné sur le ticket de
vestiaire : “Pourtant, la pénicilline avait été inventée.”
Quand les
applaudissements retentirent, tout le monde se leva, des roses furent jetées
aux artistes.
Il s’agissait des
quatuors de Schubert.
— 31 ans, murmura
Pécuchet.
Sur quoi Bouvard, sentant revenir la crise, l'entraîna par le bras, le guida vers la sortie.
Aux vestiaires, c'était la cohue, on se regardait, de beaux manteaux volaient par-dessus les épaules, quel serait le restaurant ?
— Bande de croque-morts, dit Pécuchet, livide, tétanisé.
— Mais non, mais non, répétait Bouvard, cherchant un taxi.
Frédéric Berthet (49 ans), Le retour de Bouvard & Pécuchet (1996), chapitre 26
On trouve dans la réédition (Belfond, coll. Remake, 2014) de ce livre drôle et touchant un cahier de Notes et documents. Parmi les notes de Berthet sur "B&P", cette phrase : "La littérature joue toujours (en partie) avec le désir secret et quasi infantile d'amener la réalité à reconnaître ses erreurs." Et aussi, au sujet justement du chapitre que je cite, et de deux autres poursuivant cette idée : "Ces trois champs d'honneur où B&P énumèrent, de façon tragi-comique, et d'ailleurs, même pas : où ils se contentent de dire (de chanter, en somme) les assez courtes années de vie qu'écrivains, peintres, musiciens ont eu la chance de connaître. Sujet tabou. Personne n'en parlera. Ce seront les pages non lues du livre. J'en parierais ma chemise."
(Quant à la photo, c'est la main gauche de Frédéric Chopin.)
Sur quoi Bouvard, sentant revenir la crise, l'entraîna par le bras, le guida vers la sortie.
Aux vestiaires, c'était la cohue, on se regardait, de beaux manteaux volaient par-dessus les épaules, quel serait le restaurant ?
— Bande de croque-morts, dit Pécuchet, livide, tétanisé.
— Mais non, mais non, répétait Bouvard, cherchant un taxi.
Frédéric Berthet (49 ans), Le retour de Bouvard & Pécuchet (1996), chapitre 26
On trouve dans la réédition (Belfond, coll. Remake, 2014) de ce livre drôle et touchant un cahier de Notes et documents. Parmi les notes de Berthet sur "B&P", cette phrase : "La littérature joue toujours (en partie) avec le désir secret et quasi infantile d'amener la réalité à reconnaître ses erreurs." Et aussi, au sujet justement du chapitre que je cite, et de deux autres poursuivant cette idée : "Ces trois champs d'honneur où B&P énumèrent, de façon tragi-comique, et d'ailleurs, même pas : où ils se contentent de dire (de chanter, en somme) les assez courtes années de vie qu'écrivains, peintres, musiciens ont eu la chance de connaître. Sujet tabou. Personne n'en parlera. Ce seront les pages non lues du livre. J'en parierais ma chemise."
(Quant à la photo, c'est la main gauche de Frédéric Chopin.)
jeudi 28 août 2014
Oikawa Motoyuki
"Dans la sixième malle, Daimler tombe sur un livre qu’on lui avait dédicacé, et braque sur lui sa torche électrique. C’est un livre qui a été publié en 1970 chez Simon and Schuster (“quand j’avais six mois”, ricane Daimler, mélancolique), et intitulé Poems by Children of Japan. C’est un livre qui lui a été donné, vers 1975, par la traductrice. La dédicace est en japonais, et Daimler n’a jamais su ce qu’elle voulait dire. Daimler est ému.
❡
— Raah ! sursaute Daimler qui vient de retrouver le poème qui l’avait mis par terre, à l’époque.
Le poème est signé par un certain Oikawa Motoyuki, âgé de neuf ans. I thought (Je pensai, traduit Daimler mentalement) Horses run the fatest (Que c’étaient les chevaux qui couraient le plus vite) But giraffes seem to be (Mais, d’après ce qu’on raconte, ce qui reste à être vérifié, il semble que les girafes soient) The fatest of all (Les plus rapides).
— Pour un coup dur, c’est un coup dur, se dit Daimler, assis sur une malle.
So I wished (Alors, comme ça commençait à bien faire, et qu’il fallait pas exagérer, j’ai souhaité, j’ai émis le souhait suivant) May giraffes die (Que les girafes meurent, qu’elles crèvent sur place, ces grandes bringues, et tous les petits connards avec).
— Non mais, dit Daimler.
Il referme la malle et la porte de la cave.
— Très bien, ce Motoyuki, au fond, dit-il en arrivant au rez-de-chaussée.
❡
— Que les girafes meurent, rugit Daimler dans l’ascenseur. "
Frédéric Berthet, Daimler s’en va (1988)
dimanche 6 février 2011
Une ligne de plus sur les chats
« Il est bien évident, me dis-je en arrivant au péage, en vue de Paris, que si j'écris une ligne de plus sur les chats, ça va aller mal pour moi. Une fois, deux fois, passe encore. Ensuite, on est déconsidéré. Rien ne me servira de plaider que jamais je n'ai eu de chat, mais que presque toujours les maisons dans lesquelles je me retrouvais en comportaient un (tel, le chat noir à Meillant, rebaptisé Milko), ce dont je ne puis être tenu pour responsable. D'ailleurs, une maison sans chat (surtout les noirs, qui semblent fascinés par les documentaires, à la télévision, portant sur les rhinocéros, le reste des programmes ne les intéresse absolument pas) n'est pas une maison. Oui mais, me dis-je, préparant la monnaie, les livres, ne sont pas des maisons. »
Frédéric Berthet, Paris-Berry (1993)
Inscription à :
Articles (Atom)




