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jeudi 21 août 2014

Esprits insatisfaits




"La question "Est-ce donc tout ?" a troublé d'innombrables esprits insatisfaits à travers les âges, et, au bout de notre course, semble-t-il, la voilà, toujours aussi déroutante, aussi obstinée. Pour de tels esprits, dont les espoirs ont été déçus, le monde de notre réalité quotidienne n'est rien d'autre qu'une histoire plus ou moins divertissante, ou affligeante, projetée sur un écran de cinéma. L'histoire est cohérente, elle les émeut grandement et pourtant ils ont l'impression qu'elle est factice. La vaste majorité des spectateurs accepte les conventions de l'histoire, s'en fait partie prenante, vit, souffre, se réjouit et meurt en elle et avec elle. Mais l'esprit sceptique dit vigoureusement : "Ceci est un leurre"… Jusqu'ici, la récurrence est apparue comme l'une des lois fondamentales de la vie. La nuit a succédé au jour et le jour à la nuit. Mais dans cette étrange nouvelle phase de l'existence où l'univers bascule, il devient évident que les événements ne se reproduisent plus. Ils suivent leur cours inlassablement vers un insondable mystère, vers une obscurité sans voix et sans limites, contre lesquels l'urgence obstinée des esprits insatisfaits peut bien lutter, mais ne luttera que jusqu'à être elle-même totalement vaincue."

Herbert George Wells, L'Esprit à bout de ressources (1945)
cité par David Lodge in Un homme de tempérament (Rivages, 2012), p. 660



dimanche 5 juillet 2009

Une teinte grise





« Je crains de ne pouvoir exprimer les singulières sensations d’un voyage à travers le Temps. Elles sont excessivement déplaisantes. On éprouve exactement la même chose que sur les montagnes russes, dans les foires : un irrésistible élan, tête baissée ! J’éprouvais aussi l’horrible pressentiment d’un écrasement inévitable et imminent. Pendant cette course, la nuit suivait le jour comme le battement d’une grande aile noire. L’obscure perception du laboratoire disparut bientôt et je vis le soleil sauter précipitamment à travers le ciel, bondissant à chaque minute, et chaque minute marquant un jour. Je pensai que le laboratoire avait dû être détruit et que j’étais maintenant en plein air. J’eus la vague impression d’escalader des échafaudages, mais j’allais déjà beaucoup trop vite pour avoir conscience des mouvements qui m’entouraient. L’escargot le plus lent qui rampa jamais bondissait trop vite pour que je le visse. La scintillante succession de la clarté et des ténèbres était extrêmement pénible à l’œil. Puis, dans les ténèbres intermittentes, je voyais la lune parcourir rapidement ses phases et j’entrevoyais faiblement les révolutions des étoiles. Bientôt, tandis que j’avançais avec une vélocité croissante, la palpitation du jour et de la nuit se fondit en une teinte grise continue. Le ciel revêtit une admirable profondeur bleue, une splendide nuance lumineuse comme celle des premières lueurs du crépuscule ; le soleil bondissant devint une traînée de feu, un arc lumineux dans l’espace ; la lune, une bande ondoyante et plus faible, et je ne voyais plus rien des étoiles, sinon de temps en temps un cercle brillant qui tremblotait. »

 

Herbert George Wells, Time machine