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dimanche 26 août 2012
Une joie profonde et large
Gustave Flaubert à Louise Colet, le 26 août 1846
C’est une attention douce que tu as de m’envoyer chaque matin le récit de la journée de la veille. Quelque uniforme que soit ta vie, tu as au moins quelque chose à m’en dire. Mais la mienne est un lac, une mare stagnante, que rien ne remue et où rien n’apparaît. Chaque jour ressemble à la veille ; je puis dire ce que je ferai dans un mois, dans un an, et je regarde cela non seulement comme sage, mais comme heureux. Aussi n'ai-je presque jamais rien à te conter. Je ne reçois aucune visite, je n'ai à Rouen aucun ami ; rien du dehors ne pénètre jusqu’a moi. ll n’y a pas d'ours blanc sur son glaçon du pôle qui vive dans un plus profond oubli de la terre. Ma nature m’y porte démesurément, et en second lieu, pour arriver là, j'y ai mis de l'art. Je me suis creusé mon trou et j’y reste, ayant soin qu'il y fasse toujours la même température. Qu'est-ce que m’apprendraient ces fameux journaux que tu désires tant me voir prendre le matin avec une tartine de beurre et une tasse de café au lait ? Qu’est-ce que tout ce qu’ils disent m’importe ? Je suis peu curieux des nouvelles ; la politique m’assomme ; le feuilleton m’empeste ; tout cela m’abrutit ou m’irrite […]
Oui, j’ai un dégoût profond du journal, c'est-à-dire de l'éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et de ce qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d'insensibilité à cela ; seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussés, et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoie pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu'ancien, pas plus Français que Chinois, et l'idée de la patrie, c'est-à-dire l’obligation où l'on est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte, et de détester les autres coins, en vert ou en noir, m’a paru toujours étroite, bornée, et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l'Univers. […]
Nous avons fait hier et aujourd’hui une belle promenade ; j’ai vu des ruines, des ruines aimées de ma jeunesse, que je connaissais déjà, où j’étais venu souvent avec ceux qui ne sont plus. J’ai repensé à eux, et aux autres morts que je n'ai jamais connus et dont mes pieds foulaient les tombes vides. J'aime surtout la végétation qui pousse dans les ruines : cet envahissement de la nature, qui arrive tout de suite sur l'œuvre de l'homme quand sa main n’est plus là pour la défendre, me réjouit d’une joie profonde et large. La vie vient se replacer sur la mort ; elle fait pousser l’herbe dans les crânes pétrifiés et, sur la pierre ou l'un de nous a sculpté son rêve, réapparaît l’Eternité du Principe dans chaque floraison des ravenelles jaunes. ll m’est doux de songer que je servirai un jour à faire croître des tulipes. Qui sait ! l’arbre au pied duquel on me mettra donnera peut-être d'excellents fruits ; je serai peut-être un engrais superbe, un guano supérieur.
mercredi 27 juin 2012
Tiens, voilà des mondes
"Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le ciel comme la parabole d'une monstrueuse fusée.
— Tiens, dit Bouvard, voilà des mondes qui disparaissent.
Pécuchet reprit :
— Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des étoiles ne seraient pas plus émus que nous ne le sommes maintenant. De pareilles idées vous renfoncent l'orgueil.
— Quel est le but de tout cela ?
— Peut-être qu'il n'y a pas de but.
— Cependant…
Et Pécuchet répéta deux ou trois fois "cependant", sans trouver rien de plus à dire."
[Flaubert]
[Le même passage dans le manuscrit]
jeudi 14 juillet 2011
L'orageux martyr de la phrase
Ah ! il ne se renouvelle pas, le vieux serpent, et n’évolue guère, je vous en réponds.
Les clichés Zola sont assez connus : « le soleil qui met sa note claire sur quelque chose », par exemple. Bien que je ne les aie pas comptés, j’estime qu’ils ne peuvent guère dépasser le chiffre de trente ou quarante, servis régulièrement et infatigablement, depuis qu’il y a des Rougon et qu’il existe des Macquart.
Il paraît que cela suffit aux cent cinquante mille clients de Nana ou de la Débâcle. Plusieurs même doivent trouver que c’est encore trop littéraire, trop encombrant.
Le débit serait peut-être plus énorme si on écrivait décidément, résolument et tout à fait comme un gendarme ou comme un garde-barrière, mais il faut bien faire quelque chose pour l’Académie.
Chacun de ces inusables clichés, dont Monsieur Zola est l’heureux fermier, fut calculé pour un nombre indéterminé de situations identiques où le lecteur est toujours certain de les retrouver. Il est vraiment difficile de se tuer moins que ne le fait ce grand travailleur.
Certes, je ne puis être accusé de fanatisme pour Flaubert dont tous les livres, à l’exception d’un seul, m’ont exaspéré. Tout le monde, pourtant, sait le labeur infini de cet homme, « courageux autant que tous les lions, — disais-je en 1890, dans une oraison funèbre, — mais acharné sur une idée imbécile et s’efforçant, vingt années, d’extraire de son intestin le ténia séditieux et inextirpable de l’Inspiration ».
N’étant rien qu’un volontaire, il ne put créer une œuvre de génie, mais il fut, incontestablement, l’un des plus probes écrivains qu’on ait jamais vus. Il laissa peu de livres, parce qu’il se contentait lui-même difficilement, si on peut dire qu’il se contenta, et ces livres, à si grand’peine obtenus, se vendirent peu, n’étant pas faits pour la multitude.
Que ne dirait-il pas, l’incorruptible, en lisant aujourd’hui Lourdes ou la Bête humaine ? en voyant reparaître, toutes les vingt pages, les isochrones formules de ce balancier inconscient qu’on nomme l’auteur et dont le va-et-vient perpétuel donnerait le mal de mer à des albatros ?
Que ne gueulerait-il pas en son gueuloir, l’orageux martyr de la phrase, en apprenant qu’un si fangeux domestique de la populace, un tel messie de la tinette et du torche-cul, ose, quelquefois, le mentionner comme un précurseur ?
Léon Bloy, Je m'accuse (1900)
jeudi 11 novembre 2010
Du meilleur genre
Quant
au roman noir, je n’y connais à peu près rien. Considérant tout ce qu’il y
avait à lire, j’ai dû faire le choix de l’impasse sur les innombrables volumes
de la Série noire, c’était toujours ça de moins, choix teinté reconnaissons-le
d’un certain mépris, bien partagé je crois, ce n’est pas un genre noble,
n’est-ce pas, et puis l’on en bouffe du matin au soir, du polar, au cinéma, à
la télé, ça suffit comme ça : on en connaît tous les tics par cœur, les
clichés, les figures imposées, n’a-t-on pas lu un seul roman dit policier. On
en a pourtant savouré sans retenue le fin pastiche dans certains livres de Jean
Echenoz, par exemple. Et justement, voilà qu’on tombe, il y a deux semaines,
sur un roman noir postfacé par ce même Echenoz. Fatale, que ça
s’appelle. En lettres sanglantes sur fond noir. Carrément. On se dit pourquoi
pas. Ce n’est pas la première fois qu’on entend parler de Jean-Patrick
Manchette, on le sait estimé, let’s go.
"— Je
suis content de vous avoir ramassée sur la route, cria-t-il de la cuisine. Je
voulais vous revoir. Je pense que vous êtes énigmatique. Êtes-vous énigmatique
?
Aimée ne répondit rien. Le baron
réapparut avec un autre plateau sur quoi reposaient le thé et les tasses.
— Je manque actuellement de lait et
de sucre, hélas, dit-il. Je suis désolé des conditions dans lesquelles je vous
suis apparu la première fois, je veux dire la bite à la main. C’est moi qui
dois vous paraître énigmatique.
— Bof,
dit Aimée, ça peut aller.
"
Je suis conquis. Manchette est un styliste, ça saute aux
yeux. Pour peu qu’on ait de la tendresse pour la famille des flaubertiens, on
ne peut qu’accueillir à bras ouverts ce cousin-là : il n’a pas si mauvais
genre. Mon vieux Gustave, ta descendance est aussi variée qu’admirable. Il y a
dans Fatale une scène de
réunion champêtre, interrompue par la mort brutale d’un bébé, qui a la
sécheresse venimeuse des meilleures pages de L’Éducation.
La Série Noire refusa Fatale, d’ailleurs, et significativement. On
y mourait trop peu (nonobstant un carnage final), c’était un poil abstrait.
C’était l’avant-dernier livre de Manchette, à son corps défendant :
l'épuisement (il a beaucoup écrit pour vivre), la dépression et un cancer
l’avaient décidé à sa place. Né à Marseille en 42, il rend l’âme à 53 ans,
alors qu’il reprenait du poil de la bête après un épisode agoraphobique et
travaillait à un ambitieux cycle romanesque dont il n’existe qu’un premier
volet inachevé, La
Princesse du sang. Les notes préparatoires de ce livre rédigé aux deux tiers
environ montrent que Manchette attachait la plus grande importance à la
construction, l’efficacité, l’habileté de sa narration, s’interrogeant sur ce
que le lecteur doit savoir ou pas à tel ou tel moment, la fermeté de sa storyline, comme il dit, en
vieux cinéphile qu’il est, et scénariste consommé. Toutes choses dont je dois
bien avouer que je me fous un peu.
C’est plutôt bien, La Princesse du sang, on s’y poursuit comme des Indiens, la
mitraillette au poing, dans une forêt cubaine, en marge de l’Histoire, mais ce
qui me séduit là, encore, c’est la plasticité de la phrase de Manchette,
l’avancée imperturbable du récit, l’héroïne trop belle pour être vraie,
fantasme de celluloïd tendrement moqué par l’ironie toujours aux commandes ; je
me fiche bien de savoir pourquoi ces gens se courent après. Agents triples,
obscurs complots, leurres divers — la situation est confuse est désespérée et
c’est tout ce qu’on a besoin de savoir, il me semble.
La portée critique de Manchette,
politique c’est certain, d’extrême-gauche il paraît bien, possiblement
situationniste, je ne la conteste pas, elle m’inspirerait même de la sympathie,
mais si j’ai lu successivement et presque sans pause La Position du tireur couché (1981 et dernier
livre publié de son vivant, magnifique), Le Petit Bleu de la côte ouest (1976, sans doute
mon préféré), Morgue
pleine (1973, la
première aventure du détective Eugène Tarpon), L'Affaire N'Gustro (1971, sans doute le
plus drôle), Ô
dingos, ô châteaux ! (1972, le plus “seventies” de tous, où l’invraisemblance
confine à l’onirisme), Nada* (1972, où en
grand frère accablé il pince la joue des terroristes), Que d’os ! (1976, la seconde
aventure de Tarpon et la meilleure) et jusqu’à Laissez bronzer les cadavres (1970, une bonne
vieille série B haletante écrite en collaboration avec Jean-Pierre Bastid, son
premier roman noir publié sous son nom après quantité de choses plus ou moins
alimentaires) — si j’ai dévoré ces romans, disais-je, c’est parce que Manchette
a du style, tout bonnement, et plus précisement celui d’un rêveur et d’un
révolté qui ricane froidement, par pudeur, si vous voulez, et que c’est une
catégorie d’écrivains qui a toute mon affection.
"Les
bûcherons étaient huit. Ils campaient sous une grande bâche montée sur des
pieux. Ils avaient des couvertures dégueulasses et des matelas de rameaux et de
feuilles. Ils disposaient de pain rassis, d’un peu de vin d’Algérie, de
fromage, de mauvais café, de plusieurs grands sacs de légumes secs et de trois
revues pleines d’illustrations pornographiques obscènes. Ils étaient équipés de
haches et de scies et de deux tronçonneuses Homelite. Ils séjournaient
illégalement en France, n’avaient aucune sorte de sécurité sociale et touchaient
un peu plus de la moitié du SMIC pour un travail de soixante à soixante-dix
heures par semaine. Ils donnèrent à Gerfaut du pain et de la soupe aux pois,
puis deux cachets d’aspirine dans du vin. Ils ne savaient que faire de lui.
Comme il grelottait et suait terriblement, ils le roulèrent dans deux
couvertures qui sentaient mauvais.
— Quelqu’un va venir, dit à Gerfaut celui des bûcherons
qui parlait le mieux le français.
Puis ils prirent leurs haches, leurs scies et leurs
tronçonneuses et s’éloignèrent entre les arbres. La lumière du matin était
assez belle, pour ceux qui aiment ça.
"
(Le Petit Bleu de la côte
ouest)
Plus précisément encore : le style de Manchette est
volontiers décrit comme béhavioriste. C’est-à-dire que
les mouvements de l’âme de ses personnages nous sont inconnus : le texte dit ce
qu’ils font, très rarement ce qu’ils pensent. On voit tout de suite ce qu’on y
gagne sous le rapport de la rapidité et de la concision, et les livres de
Manchette sont de formidables mécaniques. Mais ce qu’on y gagne surtout, ce
sont les joies de la perplexité, d’exquises ambiguités, l’angoissante poésie de
comportements rendus opaques, absurdes. Ces joies et cette poésie très
particulières sont à leur sommet dans les trois derniers livres de Manchette,
lesquels je recommanderais avant tout ; dans Le
Petit Bleu de la côte ouest, cavale où la mélancolie domine, dans Fatale, le plus malicieusement littéraire,
dans La Position du tireur couché, où ce point de
vue faussement objectif est poussé dans ses retranchements (cas de le dire :
c’est le plus stylisé de tous).
Dans son
unique pièce de théâtre, Cache
ta joie ! (1979),
qui narre l’ascension et la chute d’un groupe de rock banlieusard, cet humour
n’avance plus masqué et se risque à la farce, comme dans ce dialogue entre un
des musiciens et leur futur producteur, Charles, qui vient de lui faire passer
un contrat :
"CHARLES.
Alors ?
MUSICIEN. Le texte n’est pas clair,
et conséquemment nous inquiète. Nous ne comprenons pas bien la clause au sujet
des droits de reproduction mécanique dans tous les pays de langue française,
“sauf la Turquie”. Que signifie “sauf la Turquie” ?
CHARLES. Réfléchissez, voyons.
Est-ce qu’on parle français en Turquie ?
MUSICIEN. Généralement pas.
CHARLES. Alors vous voyez bien !
MUSICIEN (qui ne voit pas
:) Oui... Oui... Admettons.
Mais ce qui nous soucie davantage encore, ce sont les paragraphes intitulés
respectivement : “Maîtrise de l’image” et “Droit d’entubage systématique”...
CHARLES. Pour ce qui est du droit
d’entubage, c’est tout simple. Imaginez que vous preniez un agent pour étudier
ce contrat...
MUSICIEN.
C’est possible, ça ?
CHARLES.
Dans l’abstrait ! Seulement dans l’abstrait ! Imaginez-le. Il vous faudrait
alors engager un deuxième agent pour négocier le contrat d’agent du premier, et
un troisième agent pour négocier le contrat du deuxième, et ainsi de suite ! Ça
n’a pas de fin ! Le droit d’entubage systématique est une clause qui vous
protège, et qui vous garantit que je serai seul à vous prendre du blé. Je vous
laisserai d’ailleurs cinquante pour cent de nos revenus. C’est équitable, ça,
non ?
MUSICIEN. Et si on ne veut pas se
faire entuber du tout ?
CHARLES.
Va à l’usine.
MUSICIEN.
Évidemment, quand on pose une question stupide, on reçoit une réponse à la con."
Manchette a également tenu un journal, dont le premier
volume a paru en 2008. Il commence ainsi :
"Jeudi 29 décembre 1966
Aujourd’hui,
ces temps-ci, je ne suis probablement sain tout à fait ni de corps ni d’esprit.
"
Il en interrompra l’écriture le 20 avril 1995 et mourra le 3
juin suivant, dans la nuit.
* Nada est
devenu un film en 1974, je l'ai regardé dans la foulée du livre.
Hélas sur ce coup-ci le regretté Claude Chabrol, malgré l'excellente
composition de Maurice Garrel, a manqué de moyens comme d'inspiration, on peut
s'en passer. (Et c'est l'adaptation d'un de ses romans que Manchette jugeait la
moins à la ramasse ; cet amoureux du cinéma n'a pas eu de chance avec lui. Je
ne me souviens pas que Trois
hommes à abattre, Pour la
peau d'un flic ou Le Choc soient de bons
films, encore moins qu'y transpire quoi que ce soit du génie propre de
Manchette.)
samedi 6 novembre 2010
Amicales élucubrations à propos d'une calembredaine
Avant de dire deux mots de Monsieur le Comte au pied de la lettre, la calembredaine héroïque (c'est son sous-titre) que Philippe Annocque a fait paraître le mois dernier (et qu’il nous invite à prendre pour son dernier moi), je crois bon de rappeler les Saintes Écritures, c'est-à-dire la Prière de l’Écrivain Français :
Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. […] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses.
Prière éternellement déçue, cela va de soi. Les sujets, ce n’est pas ça qui manque, dans le livre de mon ami Philippe comme dans la plupart des livres (et je ne parle pas des verbes et des compléments). Quant au style, le bonhomme en a plusieurs (je crois qu’il existe une fine métaphore à ce sujet impliquant des cordes et un arc). Il peut faire tenir Flaubert, justement, dans une phrase, par exemple, la première du cinquième chapitre :
Quelques heures plus tard, le vent soufflait sur le zoo désert.
Et c’est le moindre de ses tours de force. Monsieur le Comte au pied de la lettre est un texte virtuose, assurément (tout le Gradus y passe) ; cela pourrait être fastidieux si Philippe, malgré tous ses moyens, n’était pas fondamentalement inquiet. La formidable santé qu’il faut (et qu’il a) pour faire tenir tout un roman sur rien (l’identité, cette enveloppe vide) agacerait si une sourde angoisse ne courait au long de ces pages, celle-là même dont parle Gide dans son Journal :
Angoissé, je reste devant la feuille blanche, où l’on pourrait tout dire, où je n’écrirai jamais que quelque chose.
On ajoutera : "où je ne serai jamais que quelqu'un". Cette angoisse, Philippe fait mine de la dépasser, crânement, au volant de sa bicyclette (son héros se déplace ainsi, en effet, dès les premières pages du roman). Mais quoi qu’il fasse elle le talonne. Chacune des phrases de Monsieur le Comte... peut être donc vue comme une tentative de la semer. Toutefois ni le personnage, ni l’auteur, ni son (leur) double (le fils, le père, l’esprit, mais méfions-nous des simplifications, car comme il est dit p. 87, elles ne sont pas toujours fiables, les paraboles) ne sont dupes, ces incessantes bifurcations en apparence aléatoires sont bel et bien le résultat d’une constante série de choix (sans compter qu’elles courent à l’abîme) :
[…] il sait très bien que le hasard n’a rien à voir dans toute cette histoire, pour la bonne raison qu’il le connaît fort bien, le hasard ; il le connaît fort bien, le hasard, pour la bonne raison que c’est lui, le hasard, lui-même qui, depuis le tout début de cette histoire n’a de cesse de retrouver sa figure, sa figure que je voudrais bien pouvoir lui dessiner, si le traitement de texte m’en donnait la possibilité, mais à laquelle il me faut bien donner une autre forme, faute d’un logiciel approprié, une forme verbale puisqu’on est au pied de la lettre, une forme nominale, plutôt, autrement dit un nom, le nom donc de l’ex-bibliothécaire défiguré, un nom propre alors, un nom pas commun, qu’il a oublié, perdu depuis longtemps, quelque part sur la couverture.
On rit ou on sourit souvent, pourtant, à lecture de Monsieur le Comte... ; mais c’est que l’auteur a poli son ouvrage, et qu’on sait bien de quoi, hélas, l’humour est la politesse. Philippe le prouve avec brio et c'est une raison de se réjouir : le désespoir de faire des phrases (et celui d’avoir à les signer) a encore de beaux livres devant lui.
dimanche 23 août 2009
Réalisme répugnant
[Marcel Proust à Robert de Billy, printemps 1909]
Je ne sais ce que vous devez penser de moi de ne pas avoir encore répondu à votre lettre délicieuse [...] Mais une fatalité, qui est précisément celle de l’Éducation sentimentale et qui fait que mêlés l’un et l’autre à tant de vies balzaciennes la nôtre se contente (Dieu merci !) d’être plutôt flaubertiste, a fait que j’attendais pour vous dire l’émotion que m’avaient causée vos pages de pouvoir vous annoncer que le petit instrument était en lieu sûr. Or il m’arrivait enfin mais d’un modèle extrêmement savant, muni de deux bourses d’un prix exorbitant pour la mienne, d’une forêt de poils, etc. Ce réalisme répugnant et dispendieux ne m’a pas semblé faire l’affaire. N’était-ce pas plutôt un plus idéaliste succédané que voulait la veuve de l’homme de Dieu. La forme grossièrement imitée elle saurait mieux l’imaginer elle-même dans le plaisir offert par un instrument plus élémentaire et meilleur marché qui prétendrait plutôt à suppléer, voire à imaginer, qu’à décrire. Bref j’ai renvoyé cette pièce d’anatomie. Et l’autre, le simple, toujours annoncé, qui me fit envoyer à sa recherche de jeunes cohortes dans des lieux trop bien faits pour elles, je ne l’ai pas encore reçu. Comme il eût été plus expéditif de m’offrir moi-même. “On ne bande pas tous les jours” comme me disait le duc de Castries, mais enfin […]
mardi 30 septembre 2008
Les scrupules de l'écrivain Flaubert
« Janine Dakyns, qui demeurait dans une ruelle proche de l’hôpital, avait fait ses études à Oxford. Partant toujours du détail obscur, jamais de celui qui saute aux yeux, elle avait acquis au fil des ans une connaissance intime de la littérature française du XIXe siècle et, en particulier, de Flaubert qu’elle prisait par-dessus tout et dont elle me citait, dans les circonstances les plus diverses, extraits d’une correspondance comprenant des milliers de pages, des passages qui ne manquaient jamais de me plonger dans l’étonnement. Hormis cela, elle avait tenté, elle qui atteignait souvent un stade d’exaltation presque inquiétant au fur et à mesure qu’elle exposait ses idées, de sonder, en leur accordant toute son attention personnelle, les scrupules de l’écrivain Flaubert : une peur du faux, disait-elle, qui le clouait parfois durant des semaines, voire des mois sur son canapé, tourmenté par la crainte de ne plus jamais pouvoir jeter, sans se compromettre irrémédiablement, ne serait-ce qu’une demi-ligne sur le papier. Dans ces moments-là, disait Janine, non seulement il lui semblait totalement exclu de se remettre à écrire mais il était convaincu, en outre, que tout ce qu’il avait écrit jusque-là ne constituait qu’une succession de fautes et de mystifications aux conséquences incalculables. Janine affirmait que les scrupules de Flaubert étaient alimentés par l’abêtissement en perpétuel progrès qu’il n’avait eu de cesse d’observer autour de lui et qui était en passe, croyait-il, de s’attaquer à sa propre tête. C’était, aurait-il déclaré un jour, comme si l’on s’enfonçait dans le sable. Et sans doute cela expliquait-il, comme le pensait Janine, l’irruption si hautement significative du sable dans tous les ouvrages de Flaubert. Le sable y régnait en maître. Les rêves de Flaubert, disait Janine, étaient traversés sans cesse par de formidables nuages de poussière qui se soulevaient au-dessus des plaines desséchées du continent africain, se déplaçaient vers le nord, à travers la Méditerranée et la péninsule ibérique, et retombaient à un moment ou à un autre, comme une pluie de cendres, sur le jardin des Tuileries ou sur un faubourg de Rouen, ou encore sur une petite ville de Normandie, et se frayaient passage à travers les plus minces interstices. Dans un grain de sable pris dans l’ourlet d’un costume d’hiver d’Emma Bovary, dit Janine, Flaubert a vu le Sahara tout entier, et la moindre poussière pesait autant à ses yeux que la chaîne de l’Atlas. »
W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne
(Die Ringe des Saturn, 1995)
traduction de Bernard Kreiss
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