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lundi 13 mai 2013

Un rayon de soleil parfois




[1897] 
J'ai vécu dans la nuit épaisse des écritures. J'écris ! Je me réalise comme je peux. Je voudrais dire beaucoup de choses et je ne suis peut-être que le petit grelot qui grelotte au collier d'un chien. Vous vous faites de moi des idées qui sont belles et qui pourraient me tourner la tête si je ne l'avais pas très solide, trop solide, bien attachée sur un cou large. Je ne veux d'ailleurs pas savoir ce que je suis. Ce que m'en a dit la vie jusqu'ici n'est pas très encourageant. Il est vrai que je n'ai pas besoin d'être encouragé et que les louanges, quand elles ne sont pas très justes, ou qu'elles ne viennent pas de la cordialité d'un ami me fâchent. Un rayon de soleil parfois me fâcherait. Je vis aussi isolé que vous-même, mais le peu que je vis, je le vis dix fois. Toutes mes sensations sont intenses et je respire encore aujourd'hui des fleurs d'il y a vingt ans, et je les vois, et les mains, et les visages, et les cieux. 

Remy de Gourmont, Lettres à Francis Jammes



mercredi 16 septembre 2009

Cette antipathie séculaire


Les Mémoires de Jammes, encore. Mais c’est qu’ils sont exquis. Le Poète a vingt ans : 





Il me souvient d'un certain général Grivet, retiré à Ogenne-Camptort, et qui, durant tout le déjeuner, et aux courses ensuite, ne cessa de répéter que le beau Danube bleu est une invention des poètes, et que ses eaux bourbeuses ne roulent que des chiens morts. Il pensait m'être désagréable. 



Il fait d'étonnantes rencontres : 

Comme on venait de s'attabler dans la vaste cour intérieure, nous vîmes entrer un personnage bien singulier. Il était revêtu du mieux taillé des habits noirs, — on en portait encore. Sur sa large poitrine ballaient d'exotiques décorations, dragons d'or, soleils d'émeraude, pompons d'épinard. Il tenait d'une main un sceptre de jade, et, de l'autre, un jonc phénomène. Il souleva sa coiffure qui avait la forme d'un abat-jour et qui ne reposait sur le crâne que par une armature de liège et de cuir. Il embrassa mon beau-frère et ma sœur d'un air rituel. Il devait sans doute leur présenter ses hommages, car l'on voyait, sous ses bajoues, aller et venir sa barbe de bonze. J'omettais de dire qu'il était chaussé d'escarpins vernis couronnés de choux de soie noire. Ce convive avait nom Adolphe Poeymirau, il était le cousin de l'époux et le frère aîné du général qui s'illustra, durant la Grande Guerre, sur les fronts français et marocain. Adolphe, à cette époque déjà lointaine, était quelque chose au Tonkin comme qui dirait garde des sceaux. Les dames d'Hanoï venaient consulter ce célibataire endurci sur la manière dont il faut barder le filet de bœuf, flamber les bécassines, vaniller la crème à la Chantilly. Il demanda un fauteuil pour s'asseoir à la place d'honneur, changea son lorgnon pour d'énormes lunettes, et commença de manger. Les enfants qui étaient autour de la table ne le quittaient pas des yeux. Effrayés d'abord par ce personnage rabelaisien, ils ne furent bientôt plus qu'étonnés. L'un d'eux commença de s'esclaffer en le voyant, entre deux rouges bords vidés chacun d'une haleine, remonter sa montre qui avait plutôt la dimension d'une pendule. Puis les autres s'enhardirent, et tous d'éclater de rire enfin, en le voyant projeter dans sa bouche grande ouverte un petit four après l'autre, jusqu'à la douzaine, et sans qu'il parût seulement y mordre au passage.
 Il est mort au Tonkin d'une indigestion, et j'ai retenu le mot charmant d'une vieille et austère théologienne de ses parentes qui l'aimait bien, encore que la vie d'un tel colonial lui parût bien scabreuse : « Ce pauvre Adolphe doit être au Ciel, car Dieu n'a jamais dû le prendre au sérieux ! » 

... et prend de merveilleuses leçons d'élégance :
 

Une demeure des environs d'Orthez, où je me rendais bien volontiers aussi, était celle de mon vieil ami Amaury de Cazanove. Il était bien plus âgé que moi, d'une vingtaine d'années, et, malgré ce prénom, il était fort noble, de famille et de caractère. Il avait ce don, que je prise fort chez les gens de race, de parler sur le même ton, des mêmes choses, et avec le même sentiment, au dernier des roturiers et au plus titré des aristocrates. Il tranchait en cela avec ces douteux hobereaux qui se gobent entre eux, marquent de la distance aux bourgeois, et affectent, avec le paysan et le peuple, une trivialité de langage que ceux-ci, dans leur for intérieur, jugent bébête. Je crois d'ailleurs qu'à de tels symptômes on peut diagnostiquer la bâtardise ou l’emprunt. Cazanove n'avait pas le sens du ridicule, et c'est pourquoi il ne l'était point. Poète en gentilhomme et, souvent, plus qu'en amateur, il goûtait sans l'ombre d'une jalousie, à cœur ouvert, les vers des autres. Je l'ai entendu essayer de convertir à son enthousiasme tour à tour, dans le même après-midi, un député, un négociant, un charcutier et un huissier, en leur déclamant d'une voix de trompette un sonnet de José-Maria de Hérédia. 
Il le leur récitait en plein air, le chapeau sur l'oreille, chaussé de bottes à éperons, tenant d'une main sa cravache et de l'autre sa pipe d'écume culottée comme un croquemort.
J'observai que le député — qui était du commun — avait honte, il lui tardait que cette manifestation prît fin ; le négociant souriait avec indulgence ; seuls le charcutier et l'huissier hochaient la tête d'un air convaincu, admettaient que puisque les poètes existent, il ne les faut point négliger. Que de fois j'ai plaint de tout mon cœur le jeune homme au front candide qui va livrer ses essais au public d'un salon ! 
Il n'en est pas au troisième hémistiche que le tintement d'une pincette ou d'une théière se fait discrètement entendre en signe de protestation.
 Ce petit charivari en sourdine provient de mouvements réflexes qui ont leur siège dans cette antipathie séculaire qui faisait mettre par Platon les poètes à la porte de sa République. Cazanove était admirable. Il faisait abstraction de l'hostilité sournoise. Et, si je la lui signalais, il me répondait avec sa manière de grand seigneur, et au sujet de n'importe qui : « Il est charmant. »



mercredi 9 septembre 2009

Bien se porter et voir la bête


« Les propriétaires de cet immeuble, absents presque toute l’année, avaient nom M. et Mme Dulys. Ils étaient millionnaires et fort âgés. Lui, portait l’impériale, avait un nez bossu, fumait la pipe près de son chien blanc que le foyer rendait rose. Elle, était d’une telle ladrerie qu’elle n’admettait point que l’on se servît de papier chez elle pour ce que je ne veux pas dire, dans la crainte d’avoir à faire vider sa fosse trop souvent. Elle correspondait à l’aide d’enveloppes timbrées, portant une adresse, mais ne contenant aucune lettre, pour en économiser la feuille. On reconnaîtra mon écriture, disait-elle, on saura ainsi que je me porte bien. Enfin, elle obligea son pauvre mari à manger un pingouin, qu’elle avait acquis d’un paysan pour la somme de cinquante centimes, au cours d’un rude hiver. On me demandera comment un paysan a pu tuer un pingouin manchot, d’un coup de pierre, sur le bord du gave d’Orthez. Je n’en sais rien, mais j’ai vu la bête. » 

Francis Jammes, L’amour, les muses et la chasse 
(Mémoires II, 1922)



samedi 22 août 2009

J'ignore le nombre de mes châteaux


« Pau était fort brillant à cette époque où un grand seigneur espagnol, qui descendait d'Henri IV et ressemblait parfaitement à la statue qu'on a dressée de ce monarque sur la place Royale, faisait, lui et sa famille, la pluie et le beau temps. À cheval sur les Pyrénées françaises et ibères, ces hidalgos venaient exposer, dans la cité élégante et gobeuse, le nimbe démesuré de leurs chapeaux catalans, leurs collerettes de dentelles, leurs pourpoints et culottes de velours, leurs bas de soie et leurs souliers à boucles. Tous, hommes et femmes, étaient parfaitement beaux. Les fils avaient ce profil d'aigle, ce teint mat, cette moustache d'eau-forte que l'on prête à ces héros de Cervantes qui mettent à mal les jeunes filles honnêtes. Don Luis et don Tristan, que j'ai connus jusqu'à récemment, sont morts ruinés comme il convient à des princes aussi magiques. Mais leur belle emphase n'était point éteinte par la gêne et voici ce que racontait don Luis au moment que sa cape et ses espargates bâillaient le plus au soleil d'or de ses noires dernières années.
 
En Espagne, nous contait-il d'un air avantageux, ma fortune est aussi grande que ma noblesse. J'ignore le nombre de mes châteaux. J'excursionnais aux environs de Salamanque lorsque dans une plaine assez aride, je fus tout à coup séduit par une allée d'arbres gigantesques. Cette allée, large de quarante mètres, était formée d'une quadruple rangée de chênes. Il faisait chaud. Ravi, je m'enfonçai sous cette voûte végétale, décidé à poursuivre jusqu'au bout. Quel ne fut point mon étonnement, en constatant que ce tunnel de feuillage ne mesurait pas moins de huit kilomètres de longueur ! Il m'amena devant un château de marbre au perron monumental. Le majordome me reçut princièrement dans cette demeure merveilleuse dont le maître, me dit-il, était absent. Seul, au bout d'une immense table, je déjeunai de carpes, d'un faisan, de fruits, et m'abreuvai d'un vin d'ambre.


— Comment, demandai- je au sommelier, peut-on recevoir avec une telle prodigalité, dans un vallon désert, un hôte que l'on n'attend pas ?
 
— C'est que, me répondit-il, nous avons affaire à des maîtres royaux. Ils n'ont jamais daigné mettre les pieds dans ce château ; mais, il y a quatre siècles, leurs aïeux ont donné l'ordre que chaque jour, matin et soir, des repas somptueux fussent ici préparés de telle sorte que tous les voyageurs soient hébergés comme vous l'êtes. Nous dressons quotidiennement vingt couverts, et il ne nous vient pas dix visiteurs par an ! 

— Quel est, demandai-je, l'opulent hidalgo à qui ce fief a l'honneur d'appartenir ?

— Mais au comte Luis de Barrante, qui habite la France.

Et don Luis concluait :

— J'étais chez moi, mais je ne le compris qu'en m'entendant nommer ! »

 

Francis Jammes, Mémoires (1921)



mardi 18 août 2009

Stance




[...] Au dehors, silence. La vieille forêt
 
où dorment les écureuils et les piverts
 
rappelle ces beaux dessins qui ornent
 
quelque botanique d’une autre époque
 
donnée en prix à des personnes mortes.
 […] 

Francis Jammes, De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir



dimanche 16 août 2009

La septième



« De cette période, j'ai retenu plusieurs choses, sept entre autres. La première, c'est que, dans les tilleuls de la place Royale, il existe un insecte très élégant, aux élytres coriaces et grenus, aux longues antennes de biche et que l'on nomme à tort cigale. La deuxième, c'est que, dans le mystère des parcs, les enfants ramassent une gousse appelée par eux crème et dont ils se barbouillent les babines. La troisième, c'est qu'un grand lycéen, bête comme à son âge, peut étirer entre son pouce et l'index la peau qui recouvre sa pomme d'Adam tout en me lançant avec mépris ces trois mots : "De la gomme !" La quatrième, c'est que le mélancolique roulement des tambours, dans la paix d'or des soirées, s'appelle la retraite. La cinquième, c'est que l'on tue avec une fronde un oiseau juché sur un toit comme l'était le passereau du roi David. La sixième, c'est que l'on est heureux d'écouter couler la fontaine de Trespoëy sous les feuilles de l'été, de boire de son eau précieuse. Et la septième, c'est que l'on souffre souvent sans savoir le dire. »

Francis Jammes, Mémoires


vendredi 14 août 2009

Pourquoi nous extasier









"J'ai débarqué sur cette terre le 2 décembre 1868, à quatre heures du matin. Nul homme abordant sur un nouveau Latium n'avait traversé un tel océan : ni Énée, dont Virgile décrit les péripéties ; ni Gama, dont l'audace, s'il faut l'en croire, faisait trembler la plaine sous-marine ; ni Colomb, dont les matelots craignaient que le désert liquide ne fût à la fin une cataracte sombrant dans l'infini. Pourquoi nous extasier sur un voyage polaire ou tropical, accompli par des explorateurs qui ont traversé quelques degrés, et qu'est-ce de boucler l'Alaska ou même les Indes Occidentales à l'aide de kayaks ou de caravelles lorsque, sur un berceau, nous franchissons le néant ?

"


Francis Jammes, Mémoires, incipit