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dimanche 3 septembre 2017

The Feldman Dimension




Trente ans donc qu'il est mort, Morty. Mais surtout quelle bénédiction qu'il ait vécu. Ils sont quelques-uns, ces maîtres à penser, qu'on admire pour leur pureté, leur radicalité, qui sont non pas comme des phares mais des lucioles dans les ténèbres de l'art, si vous me permettez d'être un peu lyrique, qui vous guident en tout cas et vous soutiennent en réalisant l'idéal, prouvant ainsi que c'est possible, comme ça, dans leur coin, et pour moi Feldman est de ceux-là. 
Il avait à peu près trente ans quand il a écrit cette "dernière pièce", et tout est là. Tout est là dans n'importe quelle minute de sa musique, c'est incroyable : autant d'alephs sur un univers créé de toutes pièces, et qui console de l'autre, le véritable, à tout moment. C'est une autre bénédiction que pour le visiter il ne faille pas de portail quantique ultra-sophistiqué mais seulement une bonne paire d'oreilles...




mardi 29 août 2017

Un bon rêveur ne se réveille pas





"La musique, le clair de lune et les rêves sont mes armes magiques. Toutefois par musique on ne doit pas seulement comprendre celle que l'on joue, mais aussi celle qui reste éternellement non jouée. Par clair de lune on ne doit pas supposer non plus que l'on parle seulement de celui qui vient de la lune et donne aux arbres de grands profils ; il y a aussi un autre clair de lune que le soleil lui-même n'exclut pas, et qui obscurcit, en plein jour, ce que les choses feignent d'être. Il n'y a que les rêves qui soient toujours ce qu'ils sont. Ils sont cette partie de nous où nous sommes nés, où nous sommes toujours naturels et nous-mêmes. 
— Mais, si le monde est action, comment le rêve peut-il faire partie du monde ? 
— C'est que le rêve, Madame, est une action devenue une idée, et qui conserve donc la force du monde et en rejette la matière, c'est-à-dire le fait d'exister dans l'espace. N'est-il pas vrai que dans le rêve nous sommes libres ? 
— Oui, mais comme il est triste de se réveiller... 
— Un bon rêveur ne se réveille pas. Je ne me suis jamais réveillé. [...] 
— Mais enfin, qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous ainsi masqué ? 
— À vos deux question, je vous réponds, d'une seule réponse, je ne suis pas masqué. 
— Comment cela ? 
— Madame, je suis le Diable. "

Fernando Pessoa, L'heure du Diable


vendredi 11 août 2017

Comme à un subterfuge




Pianotage d'hier par temps chaud et nuageux, parfait pour bosser des bossas. D'ailleurs celle-ci parle de nuages...

Sinon, et haut la main, la demi-page du mois : 


J'ai dû y réfléchir longtemps pour conclure à légitimer ma dissemblance. Incapable d'être un monsieur qui marche, qui fume, qui voit des amis, ma réaction naturelle est d'inventer dans la glaise ou sur la toile ou sur le papier une démarche, un goût de fumée, une visite où palpitent mes artères. 
Je suis donc convaincu aujourd'hui qu'on ne cherche point, dans l'œuvre d'art, à faire surgir le beau ou le vrai. On n'y a recours — comme à un subterfuge — que pour continuer de respirer. 
Robert Pinget, Entre Fantoine et Agapa (1951)


mercredi 14 juin 2017

Une bonne leçon




Rien de mieux que le contrepoint pour régler d'éventuels conflits schizophréniques : je lui dois ma relative santé mentale — parce que s'il fallait compter sur la littérature... 
Ce Canone alla Sesta des Goldberg, par exemple, il y a bien 27 ans que je me mesure à lui ; 27 ans que, dans tous les sens du terme, il me donne une bonne leçon. J'ai bon espoir de la comprendre un jour.





mercredi 7 juin 2017

Corps infime




Les trois petites études mélancoliques sont des études de sonorité et de toucher. Soit qu'elles explorent les registres extrêmes du clavier, soit qu'elles s'aventurent dans les nuances les plus infimes, elles doivent inviter à l'écouter liée au geste pianiste et sollicitent une certaine conscience du corps, de ce que l'on pourrait appeler le "corps musical". Ces pièces auront atteint leur but si elles font se rejoindre concentration sur la production du son et finesse de l'écoute active.

étude I. 
- figures musicales lentes mais dans un tempo rapide
- pas de pédale ; toutes les harmonies, les résonances tiennent avec les doigts
- déplacement vers l'extrême grave
- croisement des mains (quatrième système / mesure 6)
- grand contraste de nuances (ff / pp)

(sur la partition)


vendredi 2 juin 2017

Time Machine


Trois fois rien.




Cependant, deux siècles plus tôt...




(Mon piano est ma Time Machine.)


jeudi 1 juin 2017

Gant retroussé





"L'art, dans sa relation avec la vie, n'est rien d'autre qu'un gant retroussé. Il a apparemment la même forme et le même contour, mais il ne peut plus être utilisé dans le même but. L'art ne nous dit rien sur la vie, de même que la vie ne nous dit rien sur l'art."

M. F., "Pensées verticales" (1964)



lundi 29 mai 2017

Chanson




Hier après-midi, avec un nouvel appareil photo, de meilleure qualité. (Granados est l'un des personnages de mon nouveau roman, qui devrait, si tout va bien, paraître au printemps prochain ; c'est d'ailleurs dans la lumière de cette bonne nouvelle que je jouais.)



jeudi 7 juillet 2016

Deux orphelines




Ces deux piécettes récemment découvertes ont paru en avril dernier dans l'intégrale des œuvres en trois volumes mise au point par le musicologue anglais Robert Orledge ; sauf erreur, je suis le premier à en proposer un enregistrement (pas peu fier). En 1913, Satie travailla ainsi à des recueils de morceaux pour les enfants, de minuscules berceuses, valses, marches, ne sollicitant que les touches blanches, adaptées à de petites mains, une historiette courant entre les portées. Ces deux-là, abandonnées, sont sans histoires. 





jeudi 26 novembre 2015

Da capo





Découvert ce matin ces trois lignes de Nietzsche, écrites quand il avait vingt-sept ans. À la fin, qui n'en est pas une, il est spécifié da capo con malinconia, soit "derechef avec mélancolie". L'éternel retour se compose donc d'une minute en boucle et en fa dièse mineur — ou en la majeur, si vous êtes optimiste : la mélancolie, elle, demeure, indifférente à ces querelles de tonalité, et pour tout dire au-dessus de tout ça.







lundi 17 août 2015

Vergiss mich nicht



Rendez-vous en septembre, les amis — cela a assez duré, je quitte le pays. Sans doute, alors, aurais-je à vous offrir quelques souvenirs de mes vacances ; en attendant, voici un peu d'oubli.






mardi 11 août 2015

Ultra speed sentimentalism


La deuxième valse noble et sentimentale est le compagnon idéal des soirs d’été, tu peux en travailler des bouts pendant des heures sans lassitude, tu t’y vautres, dans tous les sens du terme — comment Ravel a fait pour fourrer tant de volupté dans si peu de mesures, ces accords mon dieu, ces accords, leur enchaînement t'enchaîne, c’est le pays que tu veux habiter. 
De loin, c’est une boîte à musique.





mardi 21 juillet 2015

L'ermite furieux






— J’ai déchiffré ça hier, à travers l’interstice de paupières douloureuses et un voile de larmes simplement physiologiques, sans la moindre connotation de tristesse ou quoi, deux heures après que mon médecin a diagnostiqué sans appel, à l’examen de mon œil droit tuméfié et rougeâtre, une méchante et maudite conjonctivite virale. Je ne pourrai donc rien lire dans les prochaines semaines – deux, peut-être quatre – et n’écrire qu’à grand-peine. C’est mon karma. Pas de quoi se faire ermite. Il faut prendre la chose avec philosophie. 
— C’est ça. Mon œil. 
— On ne peut rien te cacher. Je suis fou de rage. Heureusement que Mompou me calme.




vendredi 10 juillet 2015

Récit du pêcheur





— Nous ne serons plus jamais triste, tu m'entends ?

[Manuel de Falla, Romance del Pescador (El Circulo magico) in El Amor brujo]



lundi 22 juin 2015

Septième Gnossienne




Oui, je sais, le quatre-vingt-dixième anniversaire de sa mort, ce n'est que mercredi en 8. Mais pourquoi ne pas célébrer le souvenir de son agonie, qui fut longue et pénible, tant qu'à commémorer à tort et à travers ?

(Cette septième Gnossienne n'existe pas vraiment ; vous l'aurez reconnue, c'est en fait la Manière de commencement des Trois Morceaux en forme de poire. J'ignorais qu'il en existait une réduction à deux mains de l'auteur — ou plutôt j'avais oublié qu'elle existait, cachée dans l'antérieur Fils des étoiles, qui n'en connaissait pas les trois dernière mesures : je les ai remises à leur place. Non mais.)



mardi 9 juin 2015

Pause durassienne




(Chanson, toi qui ne veux rien dire… Ça tombe bien : moi non plus.)


[mise à jour du mercredi 10 juin] …mais ce n’est heureusement pas le cas de mes lecteurs ; l’un deux m’envoie ce matin ce souvenir congolais et durassien en diable, remonté sous l’effet de la chanson indienne de Carlos d’Alessio : 

Je vivais alors "au cœur des ténèbres"... Un de mes amis, pianiste émérite (disait-il, on n'a jamais pu le vérifier comme vous allez voir), rêva d'y faire venir son piano qui arriva, dans un état sans doute convenable, au port de Matadi où il attendit un certain temps un modeste bateau, vieux et rouillé, qui devait le conduire jusqu'à la ville de Kisangani. Pendant cette dernière étape, l'instrument subit l'humidité, la chaleur intense, le roulis sur un fleuve traversé de rapides. Après une quinzaine de jours, le piano fut enfin livré à destination, dans un port dévasté par plusieurs guerres civiles, c'est-à-dire qu'on l'abandonna sur la rive même du fleuve. Après quoi, il fallut attendre les autorisations administratives pour le transport jusqu'au domicile du pianiste. Elles durèrent. Le piano subit toutes les avaries du climat, tous les orages du soir. Peu à peu, les pieds s'enfoncèrent dans la vase, l'instrument devint perchoir pour les singes, les perroquets et autres toucans, refuge pour les serpents. Le pianiste renonça à son rêve. Pendant plusieurs mois, je pus voir, en me promenant le soir sur les bords du fleuve, la forme échouée dans son emballage déchiqueté par les oiseaux ou dépecé par les chimpanzés. Cette vision m'est restée longtemps.... C'était en 1972. 

Piano et naufrage entretiennent du reste des liens privilégiés et mystérieux, depuis qu’il y a des bateaux et des pianistes. Une rapide recherche iconographique le confirme. Quant au mot-clé cercueil flottant, par métonymie poétique, il donne en un éclair 165 000 résultats.








vendredi 15 mai 2015

La peur du noir est culturelle




« Une vache a-t-elle peur du noir ? Pas du tout. La peur du noir fut inventée au néolithique. En son temps, Cro-Magnon n’eut pas un instant peur du noir, il s’enfonça, serein, dans des sombres grottes de plusieurs kilomètre de long, il pratiqua sa peinture allongé dans des passages étroits et malcommodes, dans le noir, sans aucune visibilité, dit à voix basse Dolorès, qui, à 8 ans, se trouve terrorisée derrière le canapé du salon, depuis le début d’une panne de courant. Il faut se souvenir que la peur du noir ne fut pas un sentiment naturel, se murmure Dolorès, as-tu déjà vu des vaches qui ont peur du noir ? Ha ha ha ! Bien sûr que non. La peur du noir est culturelle et se développa au néolithique, quand Homo sapiens commença à vivre en communautés sédentaires ; nous ne voulûmes en aucun cas comparer Cro-Magnon à un animal, mais les vaches n’ont pas peur du noir, les animaux dans leur ensemble n’ont pas peur du noir. » Il est 3 heures du matin, ce chuchotement dure dans le noir complet depuis 11 heures du soir, cette litanie chuchotée par une petite fille qui parle bien français malgré un emploi proliférant du passé simple, qui parle un excellent français si l’on considère qu’elle n’est arrivée de Hong Kong que depuis deux mois. 

Emmanuelle Pireyre, Foire internationale (Les petits matins, 2012)