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mardi 3 juin 2014

Quant aux crotales


« [...] quant aux crotales, l'autre grande terreur irraisonnée des gens trop civilisés, ils sont rares, car la majeure partie du parc est à une altitude trop élevée pour les serpents. Ces pauvres créatures, que leur Créateur est le seul à aimer, sont timides et craintives, comme le savent les montagnards ; et si sans doute elles ne sont guère douées de cette charité à la fois patiente, douce et bienveillante, que ce soit par erreur ou par accident il est bien rare qu'elles fassent du mal à quiconque. Ce qui est sûr, c'est qu'elles ne causent pas même la centième partie des souffrances et des morts qui suivent les brisées du trappeur tellement admiré des montagnes Rocheuses. Quoi qu'il en soit, à propos et hors de propos une question revient sans cesse : "À quoi les crotales servent-ils ?" Comme si ce qui n'est pas évidemment utile à l'homme n'avait pas le droit d'exister ; comme si nos manières de voir étaient celles de Dieu. Il y a bien longtemps, un Indien, à qui un voyageur français avait posé cette vieille question, répondit que la queue était bonne pour le mal de dents et la tête, pour la fièvre. De toute façon, ils sont tout entiers, tête et queue, bons pour eux-mêmes, et nous n'avons pas à leur refuser leur part de vie. » 

John Muir, Le parc national de Yellowstone (1901)
in Célébrations de la nature



samedi 10 mai 2014

Sermon dansé



« Jamais je n’ai vu ni entendu chez aucune créature vivante, grande ou petite, une joie de vivre aussi courageuse, vigoureuse, aiguë, insouciante. L’existence de ce clown aux pattes rouges, qui est le plus joyeux enfant des montagnes, paraît s’écouler dans la gaieté pure et concentrée. L’écureuil de Douglas est l’unique créature vivante que je puisse lui comparer, sous le rapport de la jovialité exubérante, turbulente et irrépressible. Je m’émerveille de voir ces sublimes montagnes ainsi égayées et réjouies par un petit être aussi étrange. On dirait que la Nature fait, par son entremise, une pichenette à tout l’abattement et à toute la mélancolie du monde, en poussant un hip-hip-hip hourra ! de gamin. Je ne comprend absolument pas comment cet insecte produit son bruit de crécelle. Posé sur le sol, il n’émet pas le moindre son, non plus qu’en volant simplement d’un endroit à un autre ; on l’entend uniquement lorsqu’il décrit les paraboles dont j’ai parlé, en sorte qu’on a l’impression que le mouvement est nécessaire au bruit, car plus le plongeon est vigoureux, plus les éclats joyeux de la crécelle sont énergiques. J’ai tenté d’observer ma sauterelle de tout près, lorsqu’elle se reposait entre deux séries de cabrioles, mais elle ne s’est pas laissé approcher, repliant aussitôt ses longues jambes afin de s’enfuir d’un bond, sans me quitter des yeux. Le beau sermon que m’a dansé cette petite bestiole sur le North Dome, un endroit bien fait pour s’attendre à être sermonné par les pierres, mais pas par les sauterelles ! Car c’est une chaire vaste et imposante pour un si petit prédicateur. On ne risque pas de déceler la moindre faiblesse dans les genoux du monde, tant que la Nature est capable de faire bondir une telle crécelle. À mon avis, l’ours lui-même n’a pas su exprimer la santé, la force et le bonheur des animaux sauvages avec autant d’éloquence que ce comique petit insecte. Pas le moindre nuage de souci dans sa journée, pas d’hiver de déplaisir en vue. Pour lui chaque jour est un jour de fête ; et quand enfin son soleil se couche, j’imagine qu’il doit se pelotonner sur le sol de la forêt et mourir comme les feuilles et les fleurs, sans laisser derrière lui le moindre reste peu engageant réclamant une sépulture. » 

John Muir, Un été dans la Sierra

(1910, d’après un journal tenu en 1869)




vendredi 2 mai 2014

Blocs de temps magnifiques



« Ce fut, me semble-t-il, au cours de ma quinzième année [soit en 1853, alors que Muir travaille durement comme garçon de ferme dans le Wisconsin] que je me pris d’une véritable passion pour la bonne littérature, jusqu’à baiser la page de mes vers favoris, mais je n’avais pour lire qu’un temps désespérément court, même les soirs d’hiver, à peine quelques minutes volées par-ci par-là. La règle de mon père était stricte : au lit sitôt après la prière en famille, laquelle était d’ordinaire achevée à huits heures en hiver. J’avais pour habitude de m’attarder à la cuisine avec un livre et une bougie après que le reste de la famille avait quitté la pièce, et je m’estimais bien heureux si j’arrivais à grappiller cinq minutes de lecture avant que mon père ne vît la lumière et ne me dît d’aller me coucher — un ordre auquel j’obtempérais, bien sûr, immédiatement. Mais chaque soir j’essayais de subtiliser quelques minutes, toujours de cette façon, et le prix qu’elles avaient pour moi, peu de gens aujourd’hui peuvent l’imaginer. Sur un hiver entier, mon père manqua peut-être deux ou trois fois de prêter attention à ma lumière avant qu’il se fût passé dix minutes — blocs de temps magnifiques, enchantés, dont le souvenir me reste aussi long que des vacances ou des ères géologiques ! Un soir que je lisais une histoire de l’Église, mon père, qui était ce jour-là particulièrement irascible, me cria sur un ton cassant : “John, va te coucher ! Faut-il que je te dise chaque soir d’aller au lit ? Je ne tolère aucun écart dans la famille ; tu dois y aller en même temps que les autres et sans que j’aie à te le dire.” Puis après réflexion, comme s’il jugeait que ses paroles et son ton étaient trop sévères pour une faute aussi pardonnable que celle de lire un livre religieux, il ajouta imprudemment : “Si tu as envie de lire, lève-toi le matin. Tu es libre de te lever aussi tôt que tu veux…” Je me mis au lit ce soir-là en souhaitant de tout mon cœur, de toute mon âme, que quelqu’un ou quelque chose me tire de mon sommeil pour que je puisse profiter de cette extraordinaire indulgence ; or le lendemain matin, pour mon agréable surprise, je m’éveillais avant même que mon père vînt m’appeler. Après avoir travaillé tout le jour dans les bois sous la neige, un garçon dort profondément, mais ce matin glacial je bondis de mon lit comme à un signal de trompette et descendis l’escalier quatre à quatre, sans presque sentir mes engelures, impatient de savoir combien de temps j’avais gagné ; et quand j’approchais ma chandelle de la pendule posée sur une console à la cuisine, je vis qu’il était une heure du matin. J’avais gagné cinq heures, presque une demi-journée ! “Cinq heures à moi, me dis-je, cinq grandes, cinq énormes heures !” Je ne vois guère, durant ma vie, d’autre événement ou d’autre découverte qui m’ait donné une joie aussi enivrante, aussi étourdissante, que d’avoir à disposition ces cinq heures glaciales. » 

John Muir, Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1913)



samedi 19 avril 2014

Avec le plus vif enthousiasme


« Quelques milles plus loin, nous avons jeté l’encre devant un village plus grand, sis à peu près à mi-chemin entre les extrémités est et ouest de l’île, que je suis allé visiter en compagnie de Mr. Nelson, du capitaine et du chirurgien. Nous avons découvert, tout près de la plage, douze huttes abandonnées avec quelques deux cents squelettes à l’intérieur ou éparpillés parmi les rochers et les tas de détritus, à quelques mètres des portes d’entrée. Le spectacle était effroyable, quoique planté dans un pays purifié par le gel comme il le serait par le feu. Des mouettes, des pluviers, des canards volaient et nageaient alentour, menant heureusement leur vie ; la pure eau salée de la mer se jetait en écume blanche contre le rivage ; en arrière la toundra en fleurs courait jusqu’aux volcans vêtus de neige et le grand ciel d’azur s’incurvait tendrement sur l’ensemble — une nature d’une fraîcheur, d’une douceur intenses, alors que le village croupissait dans la mort la plus infecte et la plus révoltante. Des corps ratatinés dans leurs fourrures en décomposition ou des squelettes blanchis, impeccablement nettoyés par les corbeaux, gisaient mêlés aux déchets de cuisine, là même où leurs proches les avaient jetés tant qu’ils avaient encore assez de force pour les porter. 

À l’intérieur des huttes, nous avons trouvé dans leur lit ceux qui étaient morts les derniers, couchés régulièrement côte à côte sous leurs peaux de rennes en décomposition. On pouvait voir ici ou là un crâne grimaçant et dans un coin un entassement de squelettes, déposés là sans doute alors que personne n’avait plus la force de les porter à l’extérieur par l’étroit corridor souterrain. Il en a été trouvé trente dans la même maison, la moitié empilés dans un recoin comme bois à brûler, l’autre moitié au lit, qui donnaient l’impression d’avoir franchi le pas dans une tranquille apathie. Ces gens, à l’évidence, ne souffraient pas du froid, si rigoureux que fût l’hiver, car il y avait dans certaines de ces huttes des piles de peaux de rennes qui n’avaient pas servi. Bien que les survivants et leurs voisins disent tous que la famine a été la seule cause de leur décès, ils n’ont pas plus lutté contre la faim jusqu’à la mort, puisqu’on a trouvé dans les huttes d’énormes quantités de peaux brutes de morse et de cuirs d’autres animaux qui leur auraient permis de subsister encore une semaine ou deux. 


Tous les faits tendent à montrer que, quelle qu’en ait été la cause, l’hiver de 1878-79 a été une saison de grande disette, et comme ces gens ne font jamais de réserves importantes de nourriture d’une saison sur l’autre, ils ont commencé à mourir. Les premiers à périr ont été transportés des huttes jusqu’au terrain ordinairement réservé aux morts, à environ un demi-mille du village. Puis comme les survivants devenaient de plus en plus faibles, ils les ont emportés à une courte distance et n’ont pris la peine ni d’indiquer leur position sociale ni de placer à côté d’eux leurs objets personnels, comme ils le font habituellement. Finalement, les corps ont été simplement tirés à la porte des huttes ou poussés dans un coin ; en désespoir de cause, les derniers survivants se sont couchés, sans même tenter de prolonger leur misérable vie en mangeant les derniers restes de peau. 

Mr. Nelson est entré dans ce Golgotha avec le plus vif enthousiasme, recueillant la blanche moisson des crânes dispersés devant lui et les amoncelant comme un gamin qui récolterait des courges. » 

John Muir, Journal de voyage dans l’Arctique (1881)

dessins de John Muir



mercredi 9 avril 2014

Pénibles fautes de goût


« Je regardais tout, frappé de stupeur, comme qui vient d’arriver d’un autre monde. On qualifie Bonaventure de nécropole, de ville des morts, mais ses quelques tombes sont impuissantes parmi tant de vie et aussi intense. Le gazouillement des eaux vives, les chants d’oiseaux, la joyeuse assurance des fleurs, la tranquille, l’imperturbable majesté des chênes, font de ce cimetière l’un des séjours de vie et de lumière préférés du Seigneur. 

Il n’est pas de sujet sur lequel nos idées soient plus biscornues et plus pitoyables que sur la mort. Au lieu de l’harmonie, de l’union fraternelle entre la vie et la mort, si patente dans la Nature, on nous apprend que la mort est un accident, le déplorable châtiment du péché le plus archaïque, le plus grand ennemi de la vie, etc. C’est en ville que les enfants sont surtout imprégnés de cette orthodoxie, car les beautés naturelles de la mort y sont rarement perçues et rarement enseignées.

Considérant la mort dans notre propre espèce, même si l’on se cantonne aux morts sereines, pour ne rien dire des milles manières d’assassiner, nos meilleurs souvenirs suscitent pleurs et gémissements mêlés d’exultation morbide ; voici les compagnies de pompes funèbres, noires de vêture et noires de mine, et voici pour finir l’enterrement d’une boîte noire dans un lieu de mauvais augure, hanté par toutes sortes de fantômes et d’ombres imaginaires. C’est de la sorte que la mort devient terrifiante, et on ne peut rien entendre de plus sensationnel ni de plus saisissant autour d’un lit de mort que : “Je n’ai pas peur de mourir.”

Laissez au contraire les enfants cheminer avec la Nature, laissez-les voir les beaux mélanges et les belles relations qu’entretiennent la mort et la vie, leur unité aussi joyeuse qu’indissociable telle qu’elle est enseignée dans les bois et les prés, les montagnes, les plaines et les cours d’eau de notre planète bénie ; laissez-les et ils apprendront que la mort n’a, bien sûr, pas d’aiguillon, qu’elle est aussi belle que la vie, et que la tombe ne saurait avoir de victoire puisqu’elle ne combat jamais. Tout n’est que divine harmonie.


Pour la plupart, les quelques tombes de Bonaventure sont plantées de fleurs. Il y a généralement à la tête, près du marbre strictement dressé, un magnolia, un rosier ou deux, et aux bouts ou sur les côtés quelques violettes ou quelques plantes exotiques de couleur vive. Le tout est entouré d’une grille de fer noire, composée de barreaux rigides, qui auraient pu servir de lances ou de massues sur le champ de bataille de Pandémonium.

C’est une chose intéressante à observer que la ténacité avec laquelle la Nature cherche à remédier à ces pénibles fautes de goût. Elle corrode le fer et le marbre, et égalise peu à peu les tumulus régulièrement érigés sur les tombes comme s’il n’y avait jamais assez de terre pour peser sur le mort. Les longues herbes courbes viennent s’installer une à une ; silencieuses comme le destin, les graines se laissent porter par leurs ailes duveteuses pour changer les débris de l’art contre la plus chère beauté de la vie ; et des membres puissants et toujours verts, drapés de fougères et de tillandsias, se tendent au-dessus. Partout la vie à l’œuvre, effaçant toute trace du désordre généré par l’homme. » 

John Muir, Quinze cents kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde
(A Thousand-Mile Walk to the Gulf, 1867-1869)