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vendredi 2 mai 2014
Un thon sur la jaquette
[À Pyke Johnson Jr., le 15 mars 1959]
Maintenant, passons au papillon de la page de titre, il a la tête d’une tortue naine, et les motifs de ses ailes sont ceux de la banale Piéride du Chou (tandis que l’insecte de mon poème est clairement décrit comme appartenant à un groupe de petits papillons bleus au revers des ailes ponctué), ce qui n’a pas plus de sens dans le cas présent qu’il y en aurait à dessiner un thon sur la jaquette de Moby Dick. Je veux être bien clair et franc : je n’ai rien contre la stylisation mais je m’élève catégoriquement contre l’ignorance stylisée.
Nabokov, Lettres choisies 1940-1977
jeudi 1 mai 2014
À questions stupides
[de Mme Vladimir Nabokov à Ernest Kay, de Time and Tide, une publication londonienne, qui “avait demandé à V. N. comment il écrivait, quand il écrivait, où il écrivait, et comment il trouvait l’inspiration”, le 3 mars 1964]
Cher Monsieur,
Mon mari m’a demandé de vous envoyer ses réponses à vos questions du 27 décembre :
1. Avec un crayon
2. N’importe quand
3. N’importe où
4. Elle me trouve
dimanche 6 avril 2014
Cauchemars d'hier et d'aujourd'hui
À vrai dire, le peintre Horn n’est pas homosexuel ; il se fait passer pour tel afin d'endormir les soupçons du riche critique d’art Kretchmar, dont il culbute la maîtresse, Magda, adolescente des bas quartiers qui se rêve starlette et pour qui Kretchmar rendu fou d’amour a quitté femme, enfant, réputation, tranquillité. Chambre obscure met en en scène ce trio vraiment infernal avec une communicative jubilation dans la cruauté. Au milieu du livre, Nabokov brosse ce portrait moral de Horn :
Il n’y avait de sincère en lui que l’inconsciente conviction que tout ce que créaient les hommes, en fait d’art et de science, n’était que tours de prestidigitateur plus ou moins adroit, délicieux charlatanisme. Si grave que fût le sujet dont on s’entretenait, il était également capable d’énoncer des pensées subtiles, triviales ou comiques selon son interlocuteur. Quand il parlait tout à fait sérieusement d’un livre ou d’un tableau, il éprouvait le sentiment agréable de participer à une conjuration, d’être le complice d’un farceur génial, l’auteur ou le peintre. Aussi, tout en observant avidement les souffrances de Kretchmar […], en le voyant persuadé qu’il était parvenu aux sommets de la souffrance humaine, Horn songeait avec plaisir que c’était loin d’être tout, oh ! bien loin : ce n’était que le premier numéro du programme d’un excellent music-hall où lui, Horn, disposait d’une place dans la loge directoriale. Quant au directeur lui-même, ce n’était ni Dieu ni le diable. Le premier était trop vieux, trop vénérable et ne comprenait rien à l’art nouveau ; le démon, lui, engraissé des crimes d’autrui, était insupportablement ennuyeux, comme le suprême bâillement d’agonie d’un criminel stupide, assassin d’un usurier. Ce directeur qui offrait sa loge à Horn était un être insaisissable, double, triple, qui se reflétait en lui-même, comme un fantôme chatoyant et magique, l’ombre de ballons multicolores, l’ombre d’un jongleur sur un mur éclairé. Telle était du moins l’idée qu’il s’en faisait en ses rares minutes de réflexions philosophiques.
Virtuose, horriblement méchant, ce vaudeville cynique qu’est Chambre obscure fut rédigé en russe par Nabokov qui, quelques années plus tard, le réécrira en anglais ; on me souffle (merci Jean !) que cette seconde version, titrée Rire dans la nuit, est moins bonne. Il faudrait aller voir mais en tout cas je vous recommande chaudement ce premier jet d’acide, si vous aimez rire jaune. À propos de descente aux enfers toujours, je vous recommande aussi, dans un tout autre genre, le nouveau livre d’Antoine Brea, Roman dormant, que Le Quartanier éditeur vient tout juste d’imprimer au Québec. Un roman, vraiment ? Vénéneux bouquet de courtes proses, plutôt, et pourtant c’est sous le charme puissant de la fiction que nous place son bref prologue, vieux truc de romancier censé justifier l’existence d’un texte impossible : ce qu’on va lire nous est présenté comme ayant été dicté, onze jours durant en l’an 2009, par l’apparition de l’imam et onirocrite — c’est-à-dire versé dans l’interprétation des rêves — Muhammad Ibn Sîrin dit Abû Bakr (654-728), qui a réellement existé, à un vieux boucher de Belleville “malade du cœur mais sain d’esprit”.
Roman dormant est le nom du livre, me dit-il, car il est d’or mais par endroits il ment.
Parodie archaïsante de texte mystique où passeraient les fantômes plus modernes de Lautréamont et de Raymond Roussel, très sérieux jeu de mots, Roman dormant comme les enfers qu’il sonde volontiers souffle inextricablement le chaud et le froid (sans être jamais tiède !) mais aussi le vrai et faux, le sublime et le trivial, l’émotion et la blague, et offrira au lecteur hardi les délices de l’indécidable — comme les rêves, en somme : c’est ce qui s’appelle faire corps avec son sujet. Pour le dire en un mot, c’est de la poésie, et de la bonne.
Omar Ibn Suhaïl al-Sa’adi a dit : Je vis en rêve le garçon de bain qu’on appelait Abdul-Aziz Ibn Sulaymane al‘Abed du temps où il vivait. Où il se glissait nu dans les vasques d’eau chaude pour nous frotter le dos. À présent je le revoyais habillé avec goût et j’admirais ses mamelons pointant sous le vêtement. À présent son port était celui d’une bahlula à qui s’offrent les cœurs de ses fidèles pour qu’elle les comprime dans ses cuisses. La vue d’Abdul-Aziz m’était un ravissement nonobstant ses grands pieds et les bulbes de barbe qui lui verdissaient le menton. Qui lui piquetaient le maquillage ceci malgré les cires et les rasements. D’un frémissement d’éventail Abdul-Aziz époussetait ses beaux yeux collés par des paquets de khôl. D’un froufroutement de mouchoir il se rafraîchissait la sueur qui lui inondait les aisselles. Je lui dis : Ô mon ami dis-moi comment te trouves-tu loin de moi ? Comment se passent les choses là-bas ? Sa réponse fut la suivante : Ami comme tu vois d’où je viens il fait chaud. Sa réponse fut la suivante : Quant à la mort elle me cuit. Sa réponse glissa d’entre ses lèvres comme une anguille chaude crachée par le démon de ses muqueuses. En vérité dit-il je ne puis te représenter la chaleur qui nous afflige moi et les miens. Je ne puis te dire la mort qui nous rouille aux genoux de ses douleurs. Heureusement dans sa miséricorde Lalla Mimouna la sainte nous déguise parfois la nuit. Elle nous entend pleurer et nous fait monter en visite chez vous les vifs. Elle nous alloue sa protection et déguise à vos yeux nos immondices. Et par la grâce de Lalla Mimouna la sainte c’est moi Abdul-Aziz le garçon de bain du hammam qui t’apparais ici sous les dehors d’une princesse. La putréfaction me dépouilla le sourire et les épaules mais mon malheur n’atteint pas à tes yeux car il est voilé des autours dont ton désir me mouille. Omar Ibn Suhaïl al-Sa’adi a dit : Je questionnai en rêve le démon-fille aux lèvres d’anguille et sa réponse fut la mort. Et sa réponse fut légère. Il était habillé d’un vêtement de fille et rendu gracieux sous la mort. Sous un diadème-voilette s’effaraient ses longs cils bien que son cœur fût dépouillé. Sa réponse me vint de sous la terre où il est nu parmi les ombres.
samedi 5 avril 2014
Affaire de goût
— C’est un catalogue ? demanda Horn. Puis-je voir ? Ah ! Rien que des femmes, des femmes, murmura-t-il avec une sorte de dégoût affecté en parcourant les reproductions. On ne voit pas du tout de jeunes garçons. — Mais qu’est-ce que ça peut vous faire ? demanda Kretchmar avec malice. Horn s’expliqua avec simplicité. “Ah ! ça, c’est une affaire de goût, dit l’autre, et il continua faisant parade d’idées larges. D’ailleurs, je ne vous condamne pas, vous savez, ça se rencontre fréquemment chez les artistes. J’en aurais été choqué chez un fonctionnaire, un épicier, mais un peintre, un musicien, c’est différent. Je vous dirai pourtant une chose, vous perdez beaucoup. — Merci bien, pour moi la femme n’est qu’un gentil mammifère. Non, non, excusez…”
Vladimir Nabokov, Chambre obscure (1932)
lundi 14 juin 2010
Les dimensions d'un grand désastre
Ma mère savait trop bien quelle blessure peut causer une illusion brisée. Le désappointement le plus insignifiant prenait pour elle les dimensions d'un grand désastre. Une veille de Noël, peu de temps avant la naissance de son quatrième bébé, elle dut garder le lit à cause d'une légère indisposition, et elle nous fit promettre, à mon frère et à moi (qui avions respectivement cinq et six ans) de ne pas chercher à voir ce qu'il y aurait dans nos bas de Noël, que nous trouverions suspendus aux montants de nos lits le lendemain matin, mais de les apporter dans sa chambre et de ne regarder que là leur contenu, afin qu'elle pût nous voir à ce moment et jouir de notre plaisir. Au réveil, je tins furtivement conseil avec mon frère, à la suite de quoi chacun de nous deux, avec des mains avides, palpa son bas délicieusement crissant, bourré de menus présents ; lesquels présents nous retirâmes avec précaution un par un, et nous voilà dénouant les faveurs, dépliant les papiers de soie, examinant tout à la faible lueur qui traversait les rideaux tirés, puis nous réenveloppâmes toutes ces petites choses et les refourrâmes là où nous les avions trouvées. Je nous revois ensuite assis sur le lit de notre mère, tenant ces bas couverts de bosses et faisant de notre mieux pour jouer la scène qu'elle avait souhaité voir ; mais nous avions tellement bousillé les emballages, et notre interprétation de la surprise enthousiaste fut à tel point une interprétation d'amateurs (je vois encore mon frère levant les yeux au ciel et s'écriant, à l'instar de notre gouvernante française : "Ah ! que c'est beau !"), que, après nous avoir observés un moment, notre spectatrice fondit en larmes.
Vladimir Nabokov, Autres rivages
mardi 9 février 2010
Parenthèse
« […] "réalisme" (c'est là un de ces mots qui n'ont de sens qu'entre guillemets) […] »
Nabokov, À propos de "Lolita"
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