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vendredi 22 juillet 2016
L'haleine froide des choses qui dorment
Tout le monde est couché dans l'appartement silencieux... — J'entr'ouvre la fenêtre pour voir une dernière fois la douce face fauve, bien ronde, de la lune amie. J'entends comme l'haleine très fraîche, froide, de toutes les choses qui dorment — l'arbre d'où suinte de la lumière bleue — de la belle lumière bleue transfigurant au loin par une échappée de rues, comme un paysage polaire électriquement illuminé, les pavés bleus et pâles [...] L'heure divine ! Les choses usuelles, comme la nature, je les ai sacrées, ne pouvant les vaincre. Je les ai vêtues de mon âme et d'images intimes ou splendides. Je vis dans un sanctuaire, au milieu d'un spectacle. Je suis le centre des choses et chacune me procure des sensations et des sentiments magnifiques ou mélancoliques, dont je jouis. J'ai devant les yeux des visions splendides. Il fait doux dans ce lit... Je m'endors.
Poème en prose "griffonné sur une petite feuille de vilain papier quadrillé" par Proust à 17 ans, au lycée Condorcet, au mois de novembre 1888.
mercredi 20 juillet 2016
Comme leurs noms l'indiquent
(Maxime Gaucher entouré d'élèves, lieu et date inconnus (Wikipédia))
M. Gaucher protégeait le talent naissant de Marcel Proust même contre des inspecteurs généraux de l'Université. M. Eugène Manuel vint un jour inspecter la classe. Marcel Proust fut invité à lire à haute voix son dernier devoir français. M. Manuel, indigné, écouta cette lecture, puis, se tournant vers le professeur : "Vous n'auriez point, lui dit-il, parmi les derniers de votre classe, un élève écrivant plus clairement et correctement en français ?" Mais Maxime Gaucher n'était point d'humeur à s'incliner devant les arrêts de ce haut fonctionnaire, le très médiocre poète des Ouvriers, candidat perpétuel à l'Académie française ; il lança cette mordante réplique : "Monsieur l'inspecteur général, aucun de mes élèves n'écrit un français de manuel..."
Robert Dreyfus, Souvenirs sur Marcel Proust (1926)
mercredi 8 juin 2016
Reconnaissance
Comme la petite mare aux canards du Jardin d’Acclimatation frissonnait dans la gloire inquiète du soir, dans cet or tremblant entre les petites barques à peine balancées qui semblaient en partance pour la mer infinie, remuées par un vent du large, la musique se mit à jouer Estudiantina. Alors M. Cravant, sa femme et sa belle-mère, transportés de retrouver, objet de la ferveur, maître de l’attention de la foule, un air qu’ils connaissaient de longue date et pour ainsi dire intimement, qui le soir avait souvent bien voulu se faire entendre à leur piano quand ils étaient “entre eux”, que M. Cravant traitait alors sans façon jusqu’à l’écouter en robe de chambre, commencèrent à écouter en donnant les signes d’une joie orgueilleuse et protectrice. Et à tout instant, après avoir concentré leur attention inquiète comme si les musiciens allaient se tromper, ils opinaient de la tête, semblant dire : c’est bien cela, oui, c’est cela, c’est bien lui, toujours le même, mêlant à un sourire d’approbation qui certifiait l’exactitude de l’exécution, un regard attendri qui sous-entendait les mérites de “leur” air. Ils tenaient à ce qu’on sût qu’ils le connaissaient, que si l’air n’avait pas été sur l’estrade il les aurait reconnus, qu’il y avait longtemps qu’ils le connaissaient, qu’ils l’avaient tenu sur leurs genoux.
Proust, Jean Santeuil, fragment inachevé (je souligne)
jeudi 21 novembre 2013
Le cousin d'une vieille bête
"Nous avons des amis qui nous semblaient, dans l’intimité, extraordinaires, et
qui s’étant ensuite « produits », n’ont rien « donné ». Inversement, à d’autres
il ne manquait, pour que nous proclamions le talent ou le génie que nous leur
reconnûmes plus tard, que de ne pas dîner en ville avec nous, que de ne pas
avoir cet aspect familier de camarades sous lequel on ne se figure pas,
d’habitude, dans des imaginations fort arbitraires d’ailleurs et
conventionnelles, l’homme éminent.
Je crois que ces deux sortes — contraires — de fortune, ont lieu aussi pour les
livres. Un manuscrit qui semble chef-d’œuvre, pâlit à l’imprimé, se réduit à
rien. Mais d’autres en qui les errata de la dactylographie semblaient une
infirmité congénitale, que nous recevions comme une confidence en cherchant à
être impartial, se montrent tout d’un coup, une fois imprimés, ce qu’ils
étaient vraiment et ce que la chrysalide empêchait de voir, des œuvres
puissantes ou délicieuses.
Ce second phénomène s’est produit pour vos Lettres. Je n’avais pas
su les juger sur le brouillon. L’impression coupe l’amarre. Elles planent
maintenant pour tout le monde, je ne me crois plus obligé à la sévérité du
confesseur, je lis librement, en étranger, d’autant plus en ami, en admirateur,
j’ai peine à reconnaître certains passages, je tâche de me persuader pour ne pas
incriminer l’infirmité de mon jugement, que cela a été très modifié."
Marcel Proust à Jacques-Émile Blanche, août 1915
" — Je connais bien quelqu’un qui s’appelle
Vinteuil, dit Swann, en pensant au professeur de piano des sœurs de ma
grand’mère.
— C’est peut-être lui, s’écria Mme
Verdurin.
— Oh ! non, répondit Swann en riant. Si
vous l’aviez vu deux minutes, vous ne vous poseriez pas la question.
— Alors poser la question c’est la
résoudre ? dit le docteur.
— Mais ce pourrait être un parent, reprit
Swann, cela serait assez triste, mais enfin un homme de génie peut être le
cousin d’une vieille bête."
[Du côté de chez Swann]
"Croiriez-vous que ce matin j’ai lu un article de
Franc-Nohain croyant que c’était de Barrès et ne m’en suis pas aperçu. La
puissance de la suggestion en art est énorme."
Le même à Reynaldo Hahn, le samedi 21 novembre 1914
jeudi 28 février 2013
Comme un marbre rongé
"Car, quoi qu’on dise, nous pouvons avoir parfaitement en rêve l’impression que ce qui se passe est réel. Cela ne serait impossible que pour des raisons tirées de notre expérience qui à ce moment-là nous est cachée. De sorte que cette vie invraisemblable nous semble vraie. Parfois, par un défaut d’éclairage intérieur lequel, vicieux, faisait manquer la pièce, mes souvenirs bien mis en scène me donnant l’illusion de la vie, je croyais vraiment avoir donné rendez-vous à Albertine, la retrouver ; mais alors je me sentais incapable de marcher vers elle, de proférer les mots que je voulais lui dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s’était éteint – impossibilités qui étaient simplement, dans mon rêve, l’immobilité, le mutisme, la cécité du dormeur – comme brusquement on voit dans la projection manquée d’une lanterne magique une grande ombre, qui devrait être cachée, effacer la silhouette des personnages, et qui est celle de la lanterne elle-même, ou celle de l’opérateur. D’autres fois Albertine se trouvait dans mon rêve, et voulait de nouveau me quitter sans que sa résolution parvînt à m’émouvoir. C’est que de ma mémoire avait pu filtrer dans l’obscurité de mon sommeil un rayon avertisseur, et ce qui, logé en Albertine, ôtait à ses actes futurs, au départ qu’elle annonçait, toute importance, c’était l’idée qu’elle était morte. Souvent ce souvenir qu’Albertine était morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu’elle était vivante. Je causais avec elle ; pendant que je parlais ma grand’mère allait et venait dans le fond de la chambre. Une partie de son menton était tombée en miettes, comme un marbre rongé, mais je ne trouvais à cela rien d’extraordinaire."
Marcel Proust, Albertine disparue
samedi 17 novembre 2012
lundi 1 octobre 2012
Incongru et charmant
C’est à Bénerville que je rencontrai pour la première fois Marcel Proust, il y a une vingtaine d’années. Je sortais avec Robert Gangnat de la villa qu’il avait louée cet été-là au bord de la route de Villers, lorsque je vis venir à nous un homme d’aspect incongru et charmant. Marcel Proust arrivait à pied de Cabourg, exprès pour inviter mon ami à dîner au Grand Hôtel où il séjournait. J’ignorais alors jusqu’à son nom. Mais je fus frappé de l’extrême tendresse de son regard, et aujourd’hui encore je le revois tel qu’il m’apparut avec ses vêtements noirs étriqués et mal boutonnés, sa longue cape doublée de velours, son col droit empesé, son chapeau de paille défraîchi trop petit, qu’il portait très en avant sur le front, ses épaules hautes, ses cheveux épais et drus, ses escarpins vernis couverts de poussière. Cet habillement pouvait être ridicule sous ce soleil : il ne manquait pas pourtant d’une certaine grâce touchante. Une certaine élégance s’en dégageait et aussi une grande indifférence à toute élégance. Il n’y avait nulle extravagance de sa part à avoir entrepris cette longue course à pied. Il n’y avait, à cette époque, aucun autre moyen pratique de franchir les dix-sept kilomètres qui séparaient Cabourg de Bénerville. Mais cet effort qu’il dut faire et dont la fatigue se lisait sur son visage, attestait bien sa « gentillesse ». Il nous conta sa route avec une malice exquise, sans se douter que ce voyage, par cette chaleur, était une grande preuve d’amitié. Il s’était à plusieurs reprises arrêté dans différentes auberges pour y boire du café et reprendre des forces. Tout ceci fut dit avec simplicité, et je fus tout de suite séduit. Avec la divination qu’on lui connaît, il comprit très vite que je souhaitais, avec une impatience de jeune homme, qu’il m’invitât […]
Le dîner devait avoir lieu quelques jours plus tard […] Marcel Proust nous accueillit avec une courtoisie que je croyais ne plus exister. Arrivés les premiers, il nous donna les noms de chacun de ses convives — M. B. , M. S. Il nous fit le portrait de chacun, et son histoire. Mais surtout il nous parla longuement du vieux marquis de N. qui devait être des nôtres. Ce personnage semblait intéresser tout particulièrement sa curiosité et sa bonté. Ruiné, abandonné de sa femme et de ses enfants après une existence bien remplie de femmes et de jeux, ataxique, à moitié paralysé, il voguait comme une épave dans cet immense hôtel, moqué du personnel, au milieu de l’indifférence de tous. Marcel Proust l’entourait avec une attention discrète. Ce malheureux infirme ne pouvait marcher que de biais et, commandant mal ses mouvements, devait en quelque sorte fixer sa chaise et s’y jeter pour s’y asseoir. Marcel savait, sans que le marquis s’en rendît compte, placer toujours cette chaise de la façon qui pouvait lui faciliter le plus cette opération. Il en fut de même tout le temps du repas, où il sut aider tous ses gestes. Mais surtout il ne cessa de porter la conversation sur le terrain où le vieux marquis pouvait retrouver le plus d’existence. Et je puis bien dire que ce mannequin usé, vidé, dont nous n’aurions su voir que les ridicules, nous apparut grâce à lui un homme de grande aristocratie et de beaucoup d’esprit […]
On parla voyages… et comme le nom de Constantinople fut prononcé, je me souviens qu’il récita une longue page de Loti. Alors, dans l’enthousiasme où m’avait mis ce dîner, cette compagnie, ce que j’entendais, qui excitait ma curiosité au plus haut point, pour lui marquer toute ma sympathie, ma tendresse naissante, je m’émerveillais de cette mémoire et de cette page. Il me regarda d’un air amusé et se tut, mais plus tard, au moment de nous quitter, il me dit : « Lisez l’Indicateur Chaix, c’est bien mieux… »
Gaston Gallimard, Première rencontre
(hommage paru dans La NRF du 1er janvier 1923)
lundi 17 septembre 2012
À pleins bords
« Le bonheur pris comme but se détruit à pleins bords. Il coule à pleins bords chez ceux qui ne cherchent pas la satisfaction et vivent en dehors d'eux pour une idée. »
Proust à Gallimard, le 20 juillet 1922
lundi 2 juillet 2012
Titre sans alliage
[...] je me rappelai avec plaisir ce jour [...] ; je me le rappelai enfin exactement sans plus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle certains jours d'été qu'on a trouvés trop chauds quand on les a vécus, et dont, après coup seulement, on extrait le titre sans alliage d'or fixe et d'indestructible azur […]
Albertine disparue
vendredi 6 novembre 2009
Contraires neutralisés
"Cette
idée qu’il y a une langue française, existant en dehors des écrivains, et qu’on
protège, est inouïe. Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue, comme
chaque violoniste est obligé de se faire son “son”. Et entre le son de tel violoniste
médiocre, et le son (pour la même note) de Thibaud, il y a un infiniment petit,
qui est un monde ! Je ne veux pas dire que j’aime les écrivains originaux qui
écrivent mal. Je préfère ― et c’est
peut’être une faiblesse ― ceux qui écrivent
bien. Mais ils ne commencent à écrire bien qu’à condition d’être originaux, de
faire eux-mêmes leur langue. La correction, la perfection du style existe, mais
au-delà de l’originalité, après avoir traversé les fautes, non en deçà […] La
seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer, mais oui Madame
Straus ! Parce que son unité n’est faite que de contraires neutralisés, d’une
immobilité apparente qui cache une vie vertigineuse et perpétuelle […] Hélas
Madame Straus il n’y a pas de certitudes, même grammaticales. Et n’est-ce pas
plus heureux. Parce qu’ainsi une forme grammaticale elle-même peut être belle,
puisque ne peut être beau que ce qui peut porter la marque de notre choix, de
notre goût, de notre incertitude, de notre désir, et de notre faiblesse.
"
Marcel
Proust à Madame Straus
Vendredi
6 novembre 1908
mercredi 26 août 2009
Conclusion fâcheuse
« Quand je ne suis pas trop triste pour en écouter, ma consolation est dans la musique, j'ai complété le théâtrophone par l'achat d'un pianola. Malheureusement on n'a pas justement les morceaux que je voudrais jouer. Le sublime XIVe quatuor de Beethoven n'existe pas dans leurs rouleaux. À ma réquisition ils ont répondu que "jamais un seul de leurs quinze mille abonnés depuis dix ans ne leur avait demandé ce quatuor." Je n'ai pas démêlé s'ils en tiraient une conclusion fâcheuse à l'égard de leurs quinze mille abonnés ou bien du quatorzième quatuor. »
Marcel Proust à Madame Straus, le lundi 5 janvier 1914
dimanche 23 août 2009
Réalisme répugnant
[Marcel Proust à Robert de Billy, printemps 1909]
Je ne sais ce que vous devez penser de moi de ne pas avoir encore répondu à votre lettre délicieuse [...] Mais une fatalité, qui est précisément celle de l’Éducation sentimentale et qui fait que mêlés l’un et l’autre à tant de vies balzaciennes la nôtre se contente (Dieu merci !) d’être plutôt flaubertiste, a fait que j’attendais pour vous dire l’émotion que m’avaient causée vos pages de pouvoir vous annoncer que le petit instrument était en lieu sûr. Or il m’arrivait enfin mais d’un modèle extrêmement savant, muni de deux bourses d’un prix exorbitant pour la mienne, d’une forêt de poils, etc. Ce réalisme répugnant et dispendieux ne m’a pas semblé faire l’affaire. N’était-ce pas plutôt un plus idéaliste succédané que voulait la veuve de l’homme de Dieu. La forme grossièrement imitée elle saurait mieux l’imaginer elle-même dans le plaisir offert par un instrument plus élémentaire et meilleur marché qui prétendrait plutôt à suppléer, voire à imaginer, qu’à décrire. Bref j’ai renvoyé cette pièce d’anatomie. Et l’autre, le simple, toujours annoncé, qui me fit envoyer à sa recherche de jeunes cohortes dans des lieux trop bien faits pour elles, je ne l’ai pas encore reçu. Comme il eût été plus expéditif de m’offrir moi-même. “On ne bande pas tous les jours” comme me disait le duc de Castries, mais enfin […]
dimanche 9 août 2009
Or rien n’est plus charmant
[Marcel Proust à Madame Straus, fin mai 1911]
« Je suis très malheureux de ne pas vous voir et deux ou trois autres personnes. Mais sans cela les gens me plaignent de choses qui ne sont pas si tristes et dont la plus cruelle leur semble d’être obligé de rester sans les voir. Or rien n’est plus charmant. D’autant plus que ceux que j’ai entr’aperçus le soir où je suis sorti pour aller à Saint-Sébastien m’ont paru très empirés. Les plus gentils ont versé dans l’intelligence et hélas pour les gens du monde l’intelligence, je ne sais pas comment ils font, n’est qu’un multiplicateur de la bêtise, qui l’amène à une puissance, à un éclat inconnus. Les seuls possibles sont ceux qui ont eu l’esprit de rester bêtes. »
samedi 8 août 2009
Tout-Impuissant
Entendu un joli mot bête. Une sœur de [...], très pieuse, va consoler Madame [...] de la mort de ses deux fils, et lui parle de Dieu : «Non, dit la dame, je n’y crois plus. Si Dieu existait, il aurait empêché cette guerre.» «Mais ma chère, répond la sœur de [...] (et il faut imaginer le sérieux de ses grands yeux), écoutez, il n’a peut-être pas pu.»
Marcel Proust à Lucien Daudet, le dimanche 8 août 1915
vendredi 7 août 2009
La litanie de vos chevilles
[À un ami réchappé d’un accident d’automobile :]
« En ce moment je ne peux quitter mon lit, j’espère aller vous voir bientôt. C’est toujours délicieux de vous voir, mais maintenant c’est plus doux encore et chacun de vos membres miraculeusement protégés, vos belles mains si douces qui parfois quand j’émets un doute sur votre amitié cherchent les miennes dans un mouvement d’éloquence persuasive, votre corps tout entier dont la démarche, interrompue aujourd’hui, mais non modifiée, est la seule que je connaisse entièrement dépouillée d’habitudes conventionnelles, rapide au-devant de ce qu’elle désire ou dont elle se sait désirée, et vos yeux surtout au bas desquels il fait si vite si sombre si une tristesse a passé dans votre cœur, mais au fond desquels se déchirent et s’azurent, dans une instantanéité lumineuse, de si magnifiques éclaircies, tout votre corps maintenant je voudrais venir le voir et le toucher pour avoir trop oublié qu’il est la condition indispensable de toute cette spontanéité spirituelle qui est vous et que nous aimons et pour laquelle nous devons adorer l’intégrité de ce symbole de vous-même, de ce corps où habite votre esprit, de ces mains où comme dans un métal unique et bon conducteur, court votre étreinte. Alors on remercie les forces physiologiques obscures qui ont résisté au choc, les bons génies cachés dans les profondeurs des muscles et des nerfs qui vous ont gardé à nous. Il me semble que c’est votre esprit et votre cœur que j’ai trop exclusivement aimés jusqu’à aujourd’hui et maintenant je goûterais une joie pure et exaltante, comme le chrétien qui mange le pain et boit le vin et chante venite adoremus, à dire près de vous la litanie de vos chevilles et les louanges de vos poignets. Hélas on a été si cruel et toujours si incompréhensif pour moi, que ce sont des choses que j’oserais à peine dire, à cause des travestissements et des équivoques qui naîtraient dans d’autres pensées. Mais vous qui me connaissez et touchez avec l’intelligence infaillible la réalité palpable de ce que je suis, vous comprenez tout ce qu’a de purement moral et de saintement paternel ce que je vous dis. »
Marcel Proust à Georges de Lauris Versailles,
le mercredi 7 octobre 1908
vendredi 19 juin 2009
Le dérangement
« Ma petite Louisa, je mène une vie fantastique. Je ne sors plus jamais, je me lève vers onze heures du soir quand je me lève ; ce qui me console que vous ne soyez pas à Paris c’est que si vous y étiez je ne vous verrais jamais ; toujours à la merci d’une crise imprévue, je n’ose plus donner aucun rendez-vous. Enfin une vie charmante. Mais je travaille [...] Je crois bien que depuis votre départ je suis sorti une fois. Et encore parce que la duchesse de Gramont est morte et que j’ai voulu tâcher d’aller à son enterrement. J’ai eu bien du chagrin de cette mort. Tout ce que je peux répondre aux gens qui me demandent de sortir pour aller les voir c’est que je tâcherai d’aller à leur enterrement. Ainsi ils préfèrent que je sorte le plus tard possible et en fait d’enterrement préfèrent encore que ce soit eux qui aient le dérangement d’aller au mien. »
Marcel Proust à Louisa de Mornand,
le samedi 5 août 1905
mercredi 17 juin 2009
Les seuls humains
[À propos de la remise solennelle des insignes de chevalier de la Légion d’honneur au commandant Alfred Dreyfus :]
« Il est curieux de penser que pour une fois la vie ― qui l’est si peu ― est romanesque. Hélas depuis ces dix ans nous avons eu tous dans nos vies bien des chagrins, bien des déceptions, bien des tortures. Et pour aucun de nous ne va sonner une heure où nos chagrins seront changés en ivresses, nos déceptions en réalisations inespérées, et nos tortures en triomphes délicieux. Je serai de plus en plus malade, les êtres que j’ai perdus me manqueront de plus en plus, tout ce que j’avais pu rêver de la vie me sera de plus en plus inaccessible. Mais pour Dreyfus et pour Picquart il n’en est pas ainsi. La vie a été pour eux “providentielle” à la façon des contes de fées et des romans feuilletons. C’est que nos tristesses reposaient sur des vérités, des vérités physiologiques, des vérités humaines et sentimentales. Pour eux les peines reposaient sur des erreurs. Bienheureux ceux qui sont victimes d’erreurs judiciaires ou autres ! Ce sont les seuls humains pour qui il y ait des revanches et des réparations. »
Marcel Proust à Madame Straus,
le samedi soir 21 juillet 1906
samedi 6 juin 2009
Multanime
« Et celui qui s’arrêtait à ces misérables subtilités de maniaque, c’était le même homme qui, quelques heures auparavant, avait senti son cœur palpiter d’une naïve émotion de bonté à la lueur d’un sourire imprévu. Ces crises contradictoires composaient sa vie, une vie illogique, fragmentée, incohérente. Il avait en lui toutes sortes de tendances, la possibilité de tous les contraires, et, entre ces contraires, une infinité de degrés intermédiaires, et, entre ces tendances, une infinité de combinaisons. Selon les temps et selon les lieux, selon le heurt accidentel des circonstances, d’un fait insignifiant, d’un mot, selon des influences internes beaucoup plus obscures encore, le fond permanent de son être revêtait les aspects les plus changeants, les plus fugitifs, les plus étranges. En lui, un état spécial correspondait à chaque tendance spéciale en la renforçant, et cette tendance devenait un centre d’attraction où convergeaient les états et les tendances directement associés, et l’association se propageait de proche en proche. Alors son centre de gravité se trouvait déplacé ; sa personnalité devenait une autre personnalité. Des ondes silencieuses de sang et d’idées faisaient fleurir, sur le fond permanent de son être, soit graduellement, soit tout d’un coup, des âmes nouvelles. Il était multanime. »
Gabriele d’Annunzio, L’intrus (L’innocent), 1892
cité en note par Philip Kolb, correspondance de Proust, IV
mercredi 3 juin 2009
Le sel de la terre
« Ne soyez pas blessée de la comparaison, Madame, car cet homme qui n'osait pas tourner le cou de peur de s'enrhumer est le plus grand poète de notre temps. Ce pauvre maniaque est la plus haute intelligence que je connaisse. Supportez d'être appelée une nerveuse. Vous appartenez à cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre. Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et non pas d'autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d'œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu'il leur doit et surtout ce qu'eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu'elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d'insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d'urticaires, d'asthmes, d'épilepsies, d'une angoisse de mourir qui est pire que tout cela […] »
(Le docteur du Boulbon, dans Le côté de Guermantes)
mercredi 27 mai 2009
Une gentillesse de plus
"Mon
cher Prince
J’ai
reçu tantôt cette lettre illisible et charmante. Vous savez que ce que vous
écrivez vaut la peine d’être lu et vous tenez à ce que cette peine soit prise.
Vous êtes le Mallarmé de l’écriture. Au fond, c’est une gentillesse de plus
puisque c’est me faire passer plus longtemps avec votre lettre que si elle
était facile à lire. Une lettre étant comme une visite, une lettre obscure est
comme une visite longue. Les vôtres disent : je ne viens pas pour un instant,
je viens passer la journée. Je l’ai passée à la lire et je m’attache à elle à
cause de la peine qu’elle m’a donnée. Mais je n’avais pas besoin de cela pour
l’aimer et c’est cela que j’aurais dû vous dire au lieu de ces ineptes
plaisanteries.
[…] Car une lettre est un compagnon d’un jour qu’on ne revoit plus mais un
hiéroglyphe est un ami auquel on revient et qu’on garde précieusement. Ce qui
est un peu fort c’est que je dise cela moi qui suis généralement bien plus
illisible que vous et que personne ne peut lire. Aujourd’hui je m’efforce de
former mes lettres pour donner plus d’autorité à mes reproches affectueux."
Marcel Proust à Constantin de Brancovan
Paris, samedi soir 19 août 1899
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