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vendredi 25 janvier 2019

Un rossignol entre deux mondes


"Émergeant peu à peu de sa couverture, il récita des vers de Ghalib. Le poème n'avait aucun rapport avec la conversation précédente, mais venait de son coeur et parlait au coeur de ceux qui l'écoutaient. Tous étaient submergés par son pathétique ; le pathétique, convenaient-ils, est la plus haute qualité en art ; un poème devait toucher l'auditeur par l'idée éveillée en lui de sa propre faiblesse, et devait établir quelques comparaisons entre l'état de l'homme et celui des fleurs. L'horrible chambre s'apaisait, les intrigues bêtes, les commérages, les mécontentements bornés s'étaient tus cependant que les mots qu'ils croyaient immortels emplissaient l'espace indifférent [...] De l'assistance, seul Hamidullah avait quelque compréhension de la poésie. L'intelligence des autres était inférieure et rude. Pourtant ils écoutaient avec plaisir parce que la littérature n'avait pas été détachée de leur civilisation. L'inspecteur de police, par exemple, ne jugea pas qu'Aziz se déshonorait en récitant des vers, il ne lança pas le jovial éclat de rire par quoi un Anglais se protège contre la beauté. Il se contentait de rester assis, l'esprit vide, et lorsque ses pensées, ignobles pour la plupart, revinrent l'emplir, elles avaient une fraîcheur agréable. Le poème n'avait fait de bien à aucun d'eux, mais il était le souvenir fugitif, un souffle venu des lèvres divines de la beauté, un rossignol entre deux mondes de poussière. Moins explicite que l'appel à Krishna, il n'en disait pas moins notre solitude, notre isolement, notre besoin de l'ami qui ne vient jamais et dont cependant l'existence n'est pas tout à fait improbable."

E. M. Forster, Route des Indes (1924)

jeudi 27 décembre 2018

Élégie en deux rimes





C'est à n'en pas revenir et c'était pourtant bien sur le chemin du retour, à trois minutes d'intervalle, ce jour même.



mardi 28 février 2017

Prélude de la porte héroïque du ciel


L'escalier menant à l'appartement d'Erik Satie, dans la "Maison aux Quatre Cheminées", photographié après sa mort par son ami Constantin Brancusi.

source : Ornella Volta, L'Ymagier d'Erik Satie, 1979




vendredi 17 février 2017

vendredi 21 octobre 2016

Particulièrement




"Monsieur H. Michaux vous remercie de l'invitation qui lui a été faite et me charge de vous faire savoir que jamais il ne participe à un colloque et qu'un sujet comme celui de la Poésie est particulièrement de nature à le tenir éloigné d'un congrès."

[in Donc c'est non, Gallimard, 2016]


mardi 24 mai 2016

Soustractions



Quand une chose n'est pas, à quoi bon la dire ? On n'imagine pas un moyen plus sûr de perdre son temps. Or les phrases négatives m'ont toujours procuré une jouissance littéraire particulière, peut-être la plus intense. Pour moi c'est la poésie même, c'est la littérature à l'état pur. "Il ne pleut pas", et c'est déjà le grand frisson.




*




(composé en 1933)


*



intertitre parmi des rushes dans Hail, Caesar ! (2016) de Ethan et Joel Coen



samedi 14 mai 2016

C'est clair



"La voix est la seule partie du corps que l'on ne puisse pas enterrer." 

Ryoko Sekiguchi, La Voix sombre, P.O.L, 2015






mardi 23 juin 2015

Acabit





Mars venant de se coucher à l’Orient indique un grand Désir de s’engager dans une Occupation quelconque, et pourtant pas. On a vu des Personnes de cet Acabit exprimer le Vœu d’être à deux Endroits à la fois. 

[extrait du thème astral de Murphy (Beckett, 1938)]


vendredi 12 juin 2015

Persistance de l'oubli





"C'est que les événements tirent leur éclat des circonstances et que les mérites ne s'établissent qu'au gré des événements."

Quasi derniers mots du récit Triomphe de l'amour, six pages qui sont tout ce qui reste de l'œuvre de Xu Yaozuo, mort au plus tard en 824. 



vendredi 30 janvier 2015

Tracer vraiment des phrases





Quand il avait quinze ou seize ans, il avait mis des mois, même des années pour être honnête, à comprendre, à enregistrer, à se faire à l’idée que Le Monde du vendredi était en vente le jeudi. Tout son être se révoltait, résistait à cette idée, comment se faisait-il. Il y avait ainsi des pans entiers, cachés, obscurs de son existence, des coins de bêtise aveugle, tenace, des sortes d’épilepsies tenues soigneusement secrètes même devant les marchands de journaux. Une sorte de prudence l’avait maintenu hors de l’eau, depuis l’âge de quinze ou seize ans justement, et en fait non, depuis bien plus avant, sept-huit ans, les années où il avait commencé à écrire, à tracer vraiment des phrases sur un papier, qui n’étaient pas forcément destinées à quelqu’un en particulier, peut-être pas même à lui, mais qui le préserveraient, le préserveraient du pire, et par exemple de révéler nettement, un jour, qu’il n’y comprenait absolument rien

Frédéric Berthet, “Hors-piste”, in Felicidad, nouvelles (1993)



jeudi 15 janvier 2015

Quasi une minute de presque silence







Wozu es dulden, dass man von irgendeinem Himmel auf diese schwarze, stachelige Erde geworfen worden ist ? 

À quoi bon souffrir d’avoir été jeté du haut de je ne sais quel ciel sur cette terre noire hérissée de piquants ?

Kafka

(musique et chant : Jody Pou)



vendredi 31 octobre 2014

Appeler par son nom tout ce qui existe





[Giessen, février 1834] 

Je ne méprise personne, surtout pour son intelligence ou sa culture, parce qu’il n’est au pouvoir de personne de n’être ni un imbécile ni un criminel, parce que dans des circonstances égales, nous serions tous égaux et parce que les circonstances ne dépendent pas de nous. Pour ce qui est de l’intelligence, elle n’est qu’un très petit aspect de notre vie spirituelle et l’éducation n’est qu’une forme très contingente de celle-ci. Celui qui me reproche un tel mépris prétend que je marcherais sur les pieds d’un homme parce qu’il a un mauvais habit. C’est transposer dans le domaine spirituel, où elle est encore plus vulgaire, une grossièreté dont on ne croirait jamais quelqu’un capable dans le domaine physique. Je peux traiter quelqu’un d’imbécile sans pour autant le mépriser ; l’imbécillité fait partie des qualités universelles de l’humanité ; je ne peux rien quant à son existence, mais personne ne peut m’empêcher d’appeler par son nom tout ce qui existe et de m’écarter de ce qui m’est désagréable. C’est une cruauté d’offenser quelqu’un, mais je puis à ma guise le chercher ou l’éviter. Ceci explique ma conduite envers de vieilles connaissances : je n’ai mortifié personne et je me suis épargné beaucoup d’ennui ; s’ils me trouvent fier parce que je ne prends pas goût à leurs plaisirs et à leurs occupations, c’est injuste ; il ne me viendrait jamais à l’esprit de faire un sembable reproche à un autre pour ce même motif. On dit que je suis moqueur. C’est vrai, je ris souvent, mais je ne ris pas de la façon dont quelqu’un est un homme, mais seulement de ce qu’il est un homme, à quoi il ne peut absolument rien, et ce faisant je ris de moi-même qui partage son destin. Les gens appellent cela se moquer, ils ne supportent pas qu’on les tourne en dérision et qu’on les tutoie ; ce sont eux qui méprisent, se moquent et font les fiers parce qu’ils ne cherchent la bêtise qu’en dehors d’eux-mêmes. Bien entendu, j’ai encore une autre façon de me moquer, mais ce n’est pas celle du mépris, c’est celle de la haine. La haine est permise autant que l’amour et j’ai la plus grande haine pour ceux qui méprisent. Ils sont nombreux ceux qui en possession d’une apparence ridicule que l’on appelle l’éducation, ou d’un bric-à-brac mort que l’on appelle l’érudition, sacrifient la grande masse de leurs frères à leur égoïsme méprisant. L’aristocratie est le mépris le plus infâme de l’esprit-saint en l’homme ; je retourne contre lui ses propres armes ; morgue pour morgue, moquerie pour moquerie. 

Georg Büchner, Correspondance 
[traduction de Henri-Alexis Baatsch]



dimanche 21 septembre 2014

Une certaine terreur




"Le martyre n'était pour moi qu'une forme tragique du scepticisme, une tentative d'accomplir par le feu ce qu'on n'a pu accomplir par la foi. Aucun homme ne meurt pour ce qu'il sait être vrai. Les hommes meurent pour une chose qu'ils souhaiteraient vraie car, au fond de leur cœur, une certaine terreur leur dit qu'elle ne l'est pas."

Oscar Wilde, Le Portrait de Mr. W. H. (1889)



jeudi 4 septembre 2014

Mais chose étrange




« Je me rappelle, et je suis parfaitement sincère quand je crois qu'ils ne seront que très, très peu nombreux à comprendre ce que je vais dire maintenant, je me rappelle, dis-je avec une modeste témérité, que chaque fois que je passais un vieux pont de bois, que je me trouvais devant un portail de parc, que mes yeux plongeaient sur quelque plaine, que je contemplais quelque panorama, ou que je tâchais d'évaluer, d'apprécier une ambiance matinale ou vespérale, il ne me venait que des réflexions sérieuses, sur moi et sur l'humanité, sur l'Être et le firmament, mais chose étrange, dès que je me décidais à écrire, des folâtreries se mettaient à voleter tout autour de moi, on eût dit que l'écriture me paraissait comique, en sorte que j'ai peut-être gardé beaucoup de choses sérieuses par-devers moi. Je confesse d'ailleurs bien volontiers ce détail qui me caractérise, à savoir qu'en écrivant, j'ai tu, pour ainsi dire, pas mal de choses, et cela, sans la moindre préméditation [...] » 

Robert Walser, Microgrammes



mercredi 3 septembre 2014

Gravité intersidérale




« L’on peut dire que dans le Midi le soleil triomphe moins que dans le Nord : certes il triomphe davantage des nuages, brouillards, etc., mais il triomphe moins de son adversaire principal : la nuit interstellaire.
 Pourquoi ? parce qu’il sèche la vapeur d’eau, laquelle constituait dans l’atmosphère le meilleur paravent de triomphe pour lui. Écran dont le défaut va se faire sentir : il en résulte une plus grande transparence et faculté d’imprégnation par l’éther intersidéral. 
C’est la nuit intersidérale que, les beaux jours, l’on voit par transparence, et qui rend si foncé l’azur des cieux méridionaux
 […]
 



Si l’on aime tant venir dans la région méditerranéenne c’est à cause de cela, pour jouir de la nuit en plein jour et sous le soleil, pour jouir de ce mariage du jour et de la nuit, de cette présence constante de l’infini intersidéral qui donne sa gravité à l’existence humaine. Alliance plutôt que mariage. Ici point d’illusions comme dans le Nord, point de distraction par la fantasmagorie des nuages. Ici tout se passe sous le regard de l’éternité temporelle et de l’infini spatial.
 Tout prend donc son caractère éternel, sa gravité.
 Des événements comme un ciel nuageux, un orage, une tempête, me semblent d’un ordre sordide : ce sont là travaux d’office, lessive terrestre. J’aime les régions où cette fastidieuse hydrothérapie a lieu le moins souvent possible, se produit brièvement. »

 

Francis Ponge, La Rage de l’expression



mardi 3 juin 2014

Quant aux crotales


« [...] quant aux crotales, l'autre grande terreur irraisonnée des gens trop civilisés, ils sont rares, car la majeure partie du parc est à une altitude trop élevée pour les serpents. Ces pauvres créatures, que leur Créateur est le seul à aimer, sont timides et craintives, comme le savent les montagnards ; et si sans doute elles ne sont guère douées de cette charité à la fois patiente, douce et bienveillante, que ce soit par erreur ou par accident il est bien rare qu'elles fassent du mal à quiconque. Ce qui est sûr, c'est qu'elles ne causent pas même la centième partie des souffrances et des morts qui suivent les brisées du trappeur tellement admiré des montagnes Rocheuses. Quoi qu'il en soit, à propos et hors de propos une question revient sans cesse : "À quoi les crotales servent-ils ?" Comme si ce qui n'est pas évidemment utile à l'homme n'avait pas le droit d'exister ; comme si nos manières de voir étaient celles de Dieu. Il y a bien longtemps, un Indien, à qui un voyageur français avait posé cette vieille question, répondit que la queue était bonne pour le mal de dents et la tête, pour la fièvre. De toute façon, ils sont tout entiers, tête et queue, bons pour eux-mêmes, et nous n'avons pas à leur refuser leur part de vie. » 

John Muir, Le parc national de Yellowstone (1901)
in Célébrations de la nature



mercredi 9 avril 2014

Pénibles fautes de goût


« Je regardais tout, frappé de stupeur, comme qui vient d’arriver d’un autre monde. On qualifie Bonaventure de nécropole, de ville des morts, mais ses quelques tombes sont impuissantes parmi tant de vie et aussi intense. Le gazouillement des eaux vives, les chants d’oiseaux, la joyeuse assurance des fleurs, la tranquille, l’imperturbable majesté des chênes, font de ce cimetière l’un des séjours de vie et de lumière préférés du Seigneur. 

Il n’est pas de sujet sur lequel nos idées soient plus biscornues et plus pitoyables que sur la mort. Au lieu de l’harmonie, de l’union fraternelle entre la vie et la mort, si patente dans la Nature, on nous apprend que la mort est un accident, le déplorable châtiment du péché le plus archaïque, le plus grand ennemi de la vie, etc. C’est en ville que les enfants sont surtout imprégnés de cette orthodoxie, car les beautés naturelles de la mort y sont rarement perçues et rarement enseignées.

Considérant la mort dans notre propre espèce, même si l’on se cantonne aux morts sereines, pour ne rien dire des milles manières d’assassiner, nos meilleurs souvenirs suscitent pleurs et gémissements mêlés d’exultation morbide ; voici les compagnies de pompes funèbres, noires de vêture et noires de mine, et voici pour finir l’enterrement d’une boîte noire dans un lieu de mauvais augure, hanté par toutes sortes de fantômes et d’ombres imaginaires. C’est de la sorte que la mort devient terrifiante, et on ne peut rien entendre de plus sensationnel ni de plus saisissant autour d’un lit de mort que : “Je n’ai pas peur de mourir.”

Laissez au contraire les enfants cheminer avec la Nature, laissez-les voir les beaux mélanges et les belles relations qu’entretiennent la mort et la vie, leur unité aussi joyeuse qu’indissociable telle qu’elle est enseignée dans les bois et les prés, les montagnes, les plaines et les cours d’eau de notre planète bénie ; laissez-les et ils apprendront que la mort n’a, bien sûr, pas d’aiguillon, qu’elle est aussi belle que la vie, et que la tombe ne saurait avoir de victoire puisqu’elle ne combat jamais. Tout n’est que divine harmonie.


Pour la plupart, les quelques tombes de Bonaventure sont plantées de fleurs. Il y a généralement à la tête, près du marbre strictement dressé, un magnolia, un rosier ou deux, et aux bouts ou sur les côtés quelques violettes ou quelques plantes exotiques de couleur vive. Le tout est entouré d’une grille de fer noire, composée de barreaux rigides, qui auraient pu servir de lances ou de massues sur le champ de bataille de Pandémonium.

C’est une chose intéressante à observer que la ténacité avec laquelle la Nature cherche à remédier à ces pénibles fautes de goût. Elle corrode le fer et le marbre, et égalise peu à peu les tumulus régulièrement érigés sur les tombes comme s’il n’y avait jamais assez de terre pour peser sur le mort. Les longues herbes courbes viennent s’installer une à une ; silencieuses comme le destin, les graines se laissent porter par leurs ailes duveteuses pour changer les débris de l’art contre la plus chère beauté de la vie ; et des membres puissants et toujours verts, drapés de fougères et de tillandsias, se tendent au-dessus. Partout la vie à l’œuvre, effaçant toute trace du désordre généré par l’homme. » 

John Muir, Quinze cents kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde
(A Thousand-Mile Walk to the Gulf, 1867-1869)



mardi 11 mars 2014

Ce qui me touche




[À Friedrich de la Motte Fouqué, le 25 avril 1811] 

"Car ce qui me touche dans une œuvre d’art, il me semble, ce n’est pas tant l’œuvre elle-même que la singularité de l’esprit qui l’a créée et qui s’y déploie avec une liberté inconsciente et charmante." 

H. v. Kleist




vendredi 28 février 2014

La seule noblesse


À Tota Cuevas

Pension Rychner, Davos, Suisse

premiers jours de janvier 1934 

[…] Arrivée ici de Charles du Bos et d’un jeune professeur catholique qui viennent pour recevoir les derniers soupirs de Marcelle Sauvageot et la convertir. Cette espèce de manie de sauver les âmes est assez répugnante. La pauvre Sauvageot va d’ailleurs être sacrée génie une fois morte. Et toutes ces manigances littéraires autour d’un semi-cadavre, quelle saleté ! Et puis vraiment ce goût du malheur, cette manière de croire qu’il ennoblit tout. Pour moi la seule noblesse est d’empêcher le malheur d’être. Le sadomasochisme intellectuel des surréalistes me fait croire que je suis parfois aussi insipide qu’un verre d’eau d’Évian, mais tant pis, merde, etc. 

in René Crevel, Les Inédits (Fiction & Cie, 2013)



mardi 11 février 2014

L'absence même de paix


 


Federico Mompou, Scènes d'enfants, IV : Jeu 3 — Arcadi Volodos


"Par conséquent, lui dis-je, il n’existe par la force des choses aucun être humain en paix, tous sont dans l’agitation, et rechercher la paix relève de la folie. À intervalles réguliers, ils sombrent dans cette folie consistant à rechercher la paix, alors que la paix n’existe pas, dans la mesure où l’être humain est l’absence même de paix ; où qu’il aille, où qu’il n’aille pas, il ne peut que constater son absence. Lorsque nous cherchons la paix, c’est la plus grande des folies, lui dis-je. Sans cesse nous cherchons la paix et naturellement ne la trouvons pas, car nous sommes l’absence de paix incarnée."   

Thomas Bernhard, Retrouvailles (Wiedersehen, 1982)

in Goethe se mheurt, récits (2013), 
trad. Daniel Mirsky