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samedi 20 septembre 2014
Malaises à prévoir
[Vialatte à Paulhan, septembre 1955]
Mon cher J.P.,
J’étais encore plein de remords d’avoir dû vous refuser ce papier Mann [Thomas, qui vient de mourir] quand l’événement m’a donné raison : je ne peux compter sur rien en ce moment ; les repas me mettent knock-out. Ils m’endorment pathologiquement. Je me réveille quatre, cinq heures après, groggy, ahuri, malade comme un chien ; si bien que j’attaque à 19 heures (et dans quel état !) une journée de travail pour laquelle je me suis levé à 7. Comment faire face à mes engagements ? Il y faut des prodiges. Que serait-ce si j’avais accepté en plus, d’ici deux jours mobilisés par Match, Milena (révisions), les variantes du Procès (révision), le vitrier, le plombier, le fumiste (tout tombe), les allées et venues d’un neveu que je découvre pour la première fois de ma vie, un courrier de cinq ans de retard, une mosaïque de courses, de téléphones, d’autobus, de malaises à prévoir, de disputes conjugales courantes, l’indignation à laisser refroidir, les quiproquos de ma femme de ménage à réparer (surtout dans ma bibliothèque ; effrayant !), que serait-ce si j’avais accepté en plus la responsabilité d’un article sur un écrivain dont je ne connais bien qu’un ou deux aspects, pour une revue qui exige, à bon droit, le maximum ? Et avec une documentation pétrie par ma femme de ménage dans un magma de brochures, informe (par définition), et mélangé à de la mort-aux-rats ! Autant chercher la crotte n° 3042 bis dans l’intestin d’une chèvre éventrée.
Voilà. J’avais quatre ou cinq choses à vous dire. J’ai déjà plus d’une page pour la première. C’est un signe de fatigue profonde. Je ne cesse plus d’écrire des pages sur un détail quand je suis fatigué. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai peur à l’idée de faire un roman. Je sais que c’est dans l’extrême fatigue et l’inconscience que s’échappe le flot. Et je ne veux plus de la fatigue, ni des maux de crâne, d’un œil qui reste en arrière de l’autre (et trop à droite), ni des spasmes de l’intestin, ni des enflures du maxillaire. Je n’en veux plus. J’en ai horreur. Je les maudis. Je les exècre. Poursuivons.
vendredi 19 septembre 2014
Entrer le chapeau mou en deçà des calculs du temps
[Vialatte à Paulhan, novembre 49]
Que veut dire exactement Derain quand il affirme qu'"au-delà de tous les calculs de temps il y a le chapeau mou" ? Je sens ça tellement consolant que j'aimerais bien le comprendre à fond pour m'en servir beaucoup. (Ce n'est pas le temps météorologique ?…) De toute façon, c'est grisant. Ça a l'air d'une recette, d'une panacée.
[…] Le mot de Derain, je ne sais plus où je l'ai vu cité. Il me paraît grand à force d'être irréfutable. Comment faire, en effet, entrer le chapeau mou en deçà des calculs du temps ? Il faut bien qu'il soit au-delà ! Peut-être après tout n'est-il pas de Derain ? Je me serai trompé au portemanteau. C'est quand même quelque chose dans ce monde transitoire de pouvoir s'accrocher au chapeau mou.
Excusez ces métaphysiques […]
jeudi 18 septembre 2014
Des choses assez spéciales
[Alexandre Vialatte à Jean Paulhan,
le 30 décembre 1927]
J’ai fait la connaissance ici d’un régisseur lituanien, mahométan de naissance et bouddhiste d’adoption, qui brûle pour la chanson populaire polonaise comme c’est son droit le plus strict. Éventuellement vous intéresseriez-vous à des traductions de chansons populaires polonaises pour la N.R.F. ? Si oui je pourrais vous en envoyer des échantillons s’ils m’en paraissaient valoir la peine ; vous jugeriez alors de l’opportunité de la chose. Sinon dites-le-moi tout de suite, s’il vous plaît, pour m’éviter le travail inutile.
[Paulhan à Vialatte, le 5 janvier 1928]
Je n’ai aucune confiance dans les chansons polonaises. C’est une fin bien triste pour un mahométan. Pourtant, s’il y en a de bien, envoyez-les-moi.
[Vialatte à Paulhan, le 8 janvier 1928]
Croyez que j’apporte toute la méfiance voulue dans la question mahométane des chansons polonaises […] Ce serait des choses assez spéciales, paraît-il ; le pendant polonais de la chanson bretonne ou provençale. Le régisseur bouddhiste, curieux de folklore slave, affirme qu’on s’est trompé en localisant le mystère en Russie ; sa dernière citadelle, et la surprise à venir du siècle, serait la Pologne inconnue. Je veux bien, si ça se prouve. Je vous tiendrai au courant.
[Il ne sera plus jamais question de chansons polonaises dans la suite de leur correspondance. Vialatte, qui a 26 ans, est en train de traduire La Métamorphose, que Paulhan trouve “tout à fait bien”. Gaston Gallimard, lui, a de sérieux doutes sur les chances de succès en France de ce Kafka.]
lundi 21 avril 2014
La réalité est tout autre
"On a beaucoup vanté ce genre d’occupation. Une vieille tradition poétique veut que les bergers vivent allongés sous des ormeaux en jouant du flageolet ou de la cornemuse et en se grisant de laitages fermentés ; moyennant quoi ils vivent jusqu’à cent ans parce qu’ils ne mangent que du yaourt, qui fait les centenaires bulgares. La réalité est tout autre. L’élévage du mouton est un travail pénible qui réserve mille déceptions."
Alexandre Vialatte, Chronique des villes et des grandes cités
lundi 4 juillet 2011
Phorcypeute le Microchire
"D'autres fois, la Lune est immense, blanche et glacée, elle éclaire tout comme en plein jour et les ombres sont noires comme de l'encre de Chine. C'est ce qu'on appelle le clair de lune. Il a été chanté par une foule de poètes, français, belges, latins ou grecs, tels que Chyme l'Environnaire, Phorcypeute le Microchire et Hermogène le Guttural."
Alexandre Vialatte, La lune et les étoiles,
22 septembre 1968
mercredi 9 février 2011
Une seconde d'attention
Alexandre Vialatte
samedi 10 janvier 2009
Éphéméride
Après, ils ont prophétisé. À l'aide de sesquiquadrats, de signes du zodiaque et de conjonction des astres. Et ils n'ont pas caché que l'année serait pleine de choses. Les unes, les autres, et bien d'autres encore […] Un astrologue m'a assuré qu'on pourrait distinguer deux sortes d'événements de part et d'autre d'une ligne imaginaire qui séparerait le globe en deux zones : au nord, des catastrophes ; au sud, des cataclysmes.
Quant à l'homme, il restera le même, tel que donne à le juger dans sa médiocrité cette constatation d'un élève : "Le lapin s'arrache les poils du ventre pour faire un nid à sa famille. Combien de pères en feraient autant ?"
Un peu inférieur au lapin, il logera sa famille dans des nids en ciment.
Alexandre Vialatte, La poésie, c'est le mois de janvier
D'ailleurs les astres ne se trompent jamais. C'est en les consultant que nous nous sommes aperçus que les événements les plus importants du mois de janvier devraient se passer dans la première et la seconde quinzaine de celui de février.
Erik Satie, Pronostics pour l'année 1889
Nous avons la nostalgie d’époques de notre vie où nous n’étions pas heureux, où les embarras en tout cas étaient aussi raides. La raison en est simple : nous savons aujourd’hui qu’il nous restait alors à vivre tout ce temps au moins qui nous sépare de l’époque considérée, que nous avions de l’avenir en somme et que la mort serait tenue en respect durant toutes ces années. C’est bien la certitude a posteriori de notre invulnérabilité qui nous rend si précieuses ces époques révolues – tandis qu’aujourd’hui recèle plein de dangers, de menaces et que, demain, se lèvera peut-être la froide petite aurore du premier jour du monde sans moi.
Éric Chevillard, L'autofictif, 9 janvier 2009
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