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vendredi 8 août 2014

Être absolument véridique



(Thanksgiving Day Parade, NYC, 1937)



"En réponse à tout cela je déclarai que je ne mentirais plus dorénavant. 
Je tins cette promesse. Elle est à l'origine d'une période de terreur, qui n'eut de bon que sa durée très brève. Je m'en tenais à mon principe de ne jamais mentir : ni dans mes discours ni dans mes sentiments, et — bien entendu — d'éviter aussi, tel un mensonge, de me taire. Un Américain a, paraît-il, établi un record dans cet exercice en le pratiquant une semaine durant. Moi, j'ai tenu environ dix semaines. Je disais tout ce que je pensais être vrai — songez à ce que cela signifie chez un jeune homme en pleine crise de puberté ! Ce fut une catastrophe. On nous avait interdit toute relation. Mais lorsque l'école reprit, la situation devint impossible. J'étais continuellement en guerre avec les maîtres et les camarades, parce que je disais une foule de choses que personne n'avait envie d'entendre ; c'était un amour de la vérité exagéré, dément, qui était collé comme une étiquette sur toutes mes paroles. Être absolument véridique revient à annihiler l'existence en la morcelant. Mon père était convaincu que j'avais cessé d'être normal et qu'il fallait m'interner. Il alla voir notre médecin de famille et lui demanda de m'observer. 
Puis vint le jour où, en tant qu'être normal que je n'avais cessé d'être pendant tout ce temps, je me rendis compte de l'impossibilité de ce comportement. J'abdiquai, et jetai du même coup par-dessus bord toute ma religion chrétienne."

Walter Muschg, Entretiens avec Hans Henny Jahnn, 1933 
(Corti, 1995, p. 91-92)



mercredi 30 juillet 2014

Vive Jahnn


En 1936, Hans Henny Jahnn (1894-1959) achève Le Navire de bois. C’est un bref et étrange roman, lyrique et violent, plein de symboles et de mystères ; ses questions sans réponses sont l’image même du destin tourmenté des hommes. En soi déjà, un étonnant et très beau livre. Mais son éditeur, absurdement, prie Jahnn de l’augmenter d’un court chapitre explicatif, de résoudre quelques-unes de ses plus brûlantes énigmes. L’incompréhension peut être féconde. Jahnn se lance dans la rédaction — elle l’occupera pendant dix ans — des Cahiers de Gustav Anias Horn, après qu’il eut atteint quarante-neuf ans. Soit, en deux tomes, le journal intime, écrit trente ans après les faits relatés dans le Navire, par l’un de ses personnages principaux. Le tout formant la trilogie Fleuve sans rives

Les Cahiers comptent 1500 pages — serrées. Cette disproportion peut sembler monstrueuse. Ce serait compter sans le génie de Jahnn. Car le miracle, c’est que ces mille cinq cents pages sont toutes portées à incandescence, que leur tension et leur beauté ne faiblissent jamais. Jahnn les a découpées en douze chapitres, de Novembre à Novembre, à nouveau. Gustav tient donc ce journal pendant une année, qui sera la dernière de son existence. S’y mêlent inextricablement le temps présent, la remémoration des trente ans qui l’ont précédé, marqués par un crime inexpiable, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse. 

Les mystères du Navire n’y seront pas élucidés, ou seulement partiellement. Jahnn nous offre bien plus que de pauvres lumières : toute une vie faite d’obscurités. Essayons de le dire simplement : Gustav est quelqu’un qui fait tout de travers. Un homme maladroit, qui ne se comprend pas lui-même. Mais qui inlassablement cherche à comprendre, scrutant ses actes et ses pensées, souvent déroutants — dans une langue constamment somptueuse, surprenante, frémissante, magnifiquement imagée. 

Rien d’abstrait pourtant. La vie de Gustav est riche de drames, et les Cahiers, en plus d’être l’impressionnante radiographie d’un cerveau malade, sont composés d’une multitude d’épisodes pour ainsi dire bêtement passionnants. C’est à la fois un roman d’aventures (on y voyage pas mal, d’Amérique du Sud en Afrique en passant par la Suède et la Norvège, et Jahnn est un fabuleux paysagiste) et un roman fantastique (on y croise des trolls et des morts-vivants, et jusqu’au diable lui-même en la personne d’un terrifiant valet ; on y assiste à une incroyable transfusion sanguine). Une enquête policière. Le récit d’une vocation — Gustav deviendra un compositeur, et c’est un livre profondément musical. Un ensemble de réflexions déconcertantes et stimulantes sur le bien et le mal, la société, le désir, la vie animale (un des personnages majeurs du livre est ainsi une jument). Et bien sûr, et peut-être avant tout, un roman d’amour — l’amour unique et déchirant que Gustav porte à Alfred Tutein, l’autre héros de ce livre hors normes. 

Serait-ce la singularité de cet amour — jamais dans tout le livre ne sera employé le mot d’homosexualité ni aucun de ses synonymes, Jahnn ne discourt pas à ce sujet, il est irrécupérable — qui a empêché Fleuve sans rives de rencontrer le public qu’il mérite ? Plutôt, sans doute, sa totale et complexe originalité (à l'image de la vie de Jahnn, entre autres choses facteur d'orgues, éleveur de chevaux et fondateur d'une éphémère communauté mystique...). Mais aux lecteurs aventureux je promets des heures d’enchantement, jusqu’à la catastrophe finale, bouleversante : la dernière fois que j’ai connu ce frisson, je crois, c’était dans les dernières pages d’Au-dessous du volcan. Comme le chef-d’œuvre de Malcom Lowry, l’incomparable livre de Jahnn est un des très grands romans du vingtième siècle. Grâces soient rendues aux éditions José Corti, qui au milieu des années 90 ont tenté — très apparemment sans succès — de le diffuser en France, et à ses valeureux traducteurs, Huguette et René Radrizzani — je ne lis hélas pas l’allemand, mais on sent, on sait à lire leur version qu’elle est impeccable. 

(Bon, je m’arrête là, même si j’aurais encore beaucoup à dire, il paraît que l’enthousiasme peut être pénible.)


lundi 28 juillet 2014

N'importe quelle phrase




« L’un de mes maîtres […] répétait constamment : “Tu sais, Jahnn, tu es tout de même fou, tout de même, tu es fou.” Une des raisons de cette opinion largement répandue était que je commençais chacune de mes rédactions par Adam et Éve. Le maître d’allemand avait beau tempêter, je lui déclarais que je n’y pouvais rien, que pour moi, c’était le commencement de toute chose. (J’écrivais par exemple : Lorsque Adam et Éve eurent mangé la pomme, ils comprirent que l’invention de l’avion ne pouvait être qu’une question de temps.) Je déclarais à mes camarades de classe qu’il était possible d’aborder chaque sujet avec n’importe quelle phrase. On fit un pari : je devais commencer la prochaine rédaction par une proposition sur les ampoules électriques. Je me souviens du sujet, “Sanhérib et Hiskias”. » 

Walter Muschg, Entretiens avec Hans Henny Jahnn



samedi 26 juillet 2014

Tout soit comme c’était




« Je songeais à Holger. Je l’avais accompagné plusieurs fois lorsqu’il allait danser. J’entendais retentir sa voix de basse encore juvénile. Je voyais ses désirs immatures et les évolutions de papillons très charnels en tenue d’été : des servantes, des repasseuses, des bonnes, des vendeuses, des filles égarées de bourgeois respectables. Le soleil dardait ses rayons à travers des vitres ternies par la poussière. Dehors, les buissons avaient une belle couleur verte. L’odeur des jasmins (hélas, ils étaient déjà fanés, ce devait donc être un parfum) entrait par les portes ouvertes et se mêlait à celle, corrosive, de sueur et de linge malpropre. Des bouffées puantes de bière répandue, les vapeurs d’urine arrivant par les écluses des portes battantes des toilettes, des tourbillons de relents de cuisine dansaient avec les couples dans la salle. Dans le jardin, l’ombre d’un imposant marronnier reposait paisiblement sur les tables et les bancs. Je m’installai dehors, et les bribes de musique, les cris, les chants des hommes se rassemblaient en de nouvelles mélodies cahoteuses. Une foule de sons et d’images entouraient cet animal humain âgé de seize ans. La nuit tomba, les moustiques se mirent à susurrer dans la tiédeur de cet arbre ; mon sang les attirait sur mes mains et mon visage. J’essayai de les attraper, en écrasai quelques-uns. Pendant ce temps, les étoiles dispensaient leur lumière claire, quelques-unes scintillaient à travers le feuillage. Dans l’obscurité, un serveur m’apporta une boisson et une tartine, compta dans sa main les pièces de monnaie peu visibles, tâtonna, me trompa, parce qu’il faisait sombre et que c’était tellement excusable de me tromper. Dans la salle, les mollets solides de Holger piétinaient le plancher. Il ne s’agissait pas de lui en particulier. Il était simplement celui qui devait être là pour que tout soit comme c’était. 
Je trouvais ces heures inépuisablement riches : un péché innocent dans un état immuable ; la mauvaise bière, les geste effrontés des gaillards, les fausses notes. J’entendais la flûte de Pan, le son sourd des cloches, le chant d’un rossignol ou le sifflement surprenant d’une lointaine sirène à vapeur — et les chuchotements de couples courant à l’extérieur parce qu’ils ne pouvaient plus se retenir. La tombe les engloutira ; mais ces heures ont existé, elles ont été le théâtre de ces aventures. Les prédicateurs ne peuvent pas comprendre combien ces heures sont délectables parce qu’elles sont brèves, si improbables, éparpillées comme une musique perdue. Ces hommes austères ne savent pas que seul l’éphémère perdure. Que l’immortalité n’a jamais existé, n’existera jamais. 
Holger m’aida donc, sans le savoir, à écrire une nouvelle sonate, donna sans donner, et je pris sans prendre. » 

Les Cahiers de Gustav Anias Horn, tome I, p. 747-748

vendredi 25 juillet 2014

Résonances réciproques




« J'ai au fond de mon âme un monde ; mais c'est comme s'il était en ruines et démoli, parce qu'il est tombé de haut. » 

H. H. Jahnn, Ugrino et Ingrabanie (1917), incipit


« Ce qui est remarquable et important dans ces récits, c’est que Jahnn n’éprouve pas le moindre besoin d’une distance critique face à son enfance. Malgré son rire moqueur, il prend toute sa jeunesse terriblement au sérieux, avec un sérieux que je n’ai rencontré chez personne d’autre. Il ne songe pas à relever des contradictions ou des rapports psychologiques, par exemple la relation entre son besoin religieux, fanatique, de vérité, après une période de mensonges effrénés, etc. Cela provient sans doute du fait que toutes ces phases sont encore vivaces en lui (il suffit d’entendre comme elles l’animent quand il les raconte). Ce qu’il y a de proprement génial chez un homme, ce n’est pas qu’il ait été génial dans sa jeunesse ou qu’il ait traversé les phases de son développement avec une grande intensité (cela est probablement le cas pour chacun, jusqu’à un certain point), mais que ces phases soient restées actuelles et subsistent, imbriquées les unes dans les autres, créant des résonances réciproques. L’adulte ordinaire les a refoulées, l’adulte génial les porte en lui, les approuve, et il devient créateur parce qu’elles continuent de résonner. L’enfance la plus géniale n’est pas celle qu’aurait vécu un être surdoué, mais celle qui reste un élément vivant, sonore, chez l’adulte, devenant ainsi l’enfance d’un homme génial. Cela vaut pour Jahnn, dans une mesure bouleversante. Il n’a rien oublié de son passé, tout est encore là, disponible — pour des fins supérieures, qui résultent justement de cette continuité. » 

Walter Muschg, Entretiens avec Hans Henny Jahnn (1933)




« La seule chose qui importe, c'est le rythme de notre enfance. Notre vie est là pour que nous nous affirmions dans ce rythme, et si, plus tard, nous l'abandonnons, peu importe pour quelles raisons, alors nous sommes jugés indignes. Nous ne pourrons pas redevenir des enfants au ciel. » 


Hans Henny Jahnn, Pasteur Ephraïm Magnus (1917)


dimanche 20 juillet 2014

Tendre l'arc




Hymne à Apollon par ATHÈNAIOS, fils d’Athènaios, vers 138 avant J.C. (d'après une dalle de marbre découverte en mai 1893 dans les ruines du Trésor des Athéniens à Delphes)




« Les idées musicales jaillissaient. Le démon s’empara de moi, le fait inexplicable de s’abandonner à la déraison des images : penser que ce chant enfoui était un trésor qui ne devait pas être perdu. Un accès de fureur, le besoin de contrer par des actes la mort que nous portons dans notre cœur, de donner un sens factice aux souffrances et un but à l’histoire sanglante. Renouer comme un enfant l’amitié avec les étoiles. Penser à la forêt comme s’il n’y avait pas de bûcherons et pas d’hiver durant lequel les bûches se transforment en cendres dans le fourneau. Oublier que le chat attrape la souris, que les harengs sont embrochés comme appâts sur les hameçons, afin que les morues les avalent et qu’un fer recourbé déchire leur gorge. Excuser l’inévitable et l’incompréhensible, parce que notre accusation se perdrait sans être entendue. Encore une fois tendre l’arc de notre chair et y placer une flèche qui s’envole et disparaît de notre vue, — comme si elle avait atteint l’infini. » 

Hans Henny Jahnn, Les Cahiers de Gustav Anias Horn
tome II, p. 297


mercredi 16 juillet 2014

Les mains des hommes



On ne peut pas vivre la vie comme un rêve. Le temps réel avec ses réalités est sans appel. La seule issue est d'oublier. Il y a la bénédiction des séparations. L'un ne se coule pas dans l'autre et ne se perd pas dans une forme double. Le présent est une ligne effilée, sur laquelle l'avenir s'épure, devenant du passé. Les morts ne se réveillent plus. Sauf dans le rêve, qui est hors du temps, de l'espace, dépourvu du poids des choses, et qui descend sur nous comme une saveur multiple, comme le projet d'une création qui ne fut pas accomplie. L'avantage de l'état d'éveil, c'est l'événement vécu. C'est une ancre immuable jetée dans les flots du devenir ; un canot est bercé par les petites vagues d'une rivière, il se balance d'un côté et de l'autre au bout d'un filin, il flotte sur place du matin au soir et même de nuit, quand on ne le voit pas. 

Hans Henny Jahnn, Les Cahiers de Gustav Anias Horn
tome I, p. 262


"Sans droits ?" Il partit d'un grand rire. "Sans droits ? Sans droits ? Tout le monde est sans droits. Chacun à sa manière. Un roi n'a aucun droit, lorsqu'un ennemi l'a vaincu. Le juge est démuni, lorsqu'il est accusé. Le sujet est sans droits, lorsqu'il est traduit en justice. L'animal est sans droits, lorsque, quittant la nature sauvage, il est dévoré ou tombe dans une trappe ou dans une écurie. Le mort est sans droits, car il est moins qu'un objet. L'arbres est sans droits, car on lui vole ses fruits et on l'abat. La pierre est sans droits, car on la fracasse. Seules les étoiles sont dans leur droit, car les mains des hommes sont incapables de les cueillir."


Ibidem, p. 301


dimanche 29 juin 2014

Miracle trompeur




« La mer et le ciel étaient noirs. Les lumières de la grande voûte se consumaient, scintillant dans les lointains infinis. Leur lueur froide, qui anéantit ou exalte le cœur, engendra le miracle trompeur de pensées édifiantes. Des millions d'humains (et qui sait si les animaux ne font pas de même) lèvent, la nuit, leurs yeux mystérieux, et se replient dans une âme solitaire ou pleine d'espérance inquiète, la leur propre. Ils se voient élus ou rejetés. Ou encore, cette vision lointaine est aussi distante d'eux qu'elle prétend l'être. Elle ne pénètre pas les vapeurs lourdes de leur sang martyrisé. En d'autres moments, les tempêtes couvrent de leur vacarme les brumes de notre terre. Maintenant, c'était la rosée brillante des solitudes, tombant goutte après goutte. » 

Hans Henny Jahnn, Le Navire de bois (1936)