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lundi 6 juillet 2015

99% des manipulations interhumaines




[Hakuin Ekaku (1685-1768), Deux aveugles sur un pont]




[Après que l’auteur, à la suite de son texte, a longuement douté de la viabilité d’icelui, craignant qu’il ne soit perçu comme une “branlette métaformelle postroublarde” (p. 211) quand il espère communiquer à sa “lectrice” un sentiment vital pour lui, et s’avisant que son problème pourrait être résolu en interrogeant directement ladite “lectrice” :] 

Avec cette solution, le truc c’est qu’il faut être honnête à 100%. C’est-à-dire plus seulement sincère, mais presque à nu. Pire qu’à nu — désarmé, plutôt. Sans défense. “Cette chose que je ressens, je ne saurais la nommer précisément mais elle me semble importante, est-ce que vous la ressentez aussi ?” — âmes sensibles s’abstenir. Déjà, elle se rapproche dangereusement de “Est-ce que vous m’aimez un peu ? S’il vous plaît dites que oui” alors que vous savez pertinemment que 99% des manipulations interhumaines et autres jeux de pouvoir à la con existent précisément à cause de la notion que ce genre de choses sans ambages sont tenues pour obscènes. C’est même l’un des tout derniers tabous interpersonnels que nous conservons, ce genre d’interrogations nues et obscènement directes. On les juge pathétiques et désespérées. 

David Foster Wallace, Octet (1999)
in Brefs entretiens avec des hommes hideux (Au diable vauvert, 2005)



lundi 18 août 2014

Deux Américains


Faire confiance aux signes : il y a une semaine, dans une fête, quelqu’un évoque devant moi Karoo, d’un certain Steve Tesich (jamais entendu parler) ; trois jours plus tard quelqu’un, sur Twitter, me conseille le même livre ; très bien, je me rends — à la bibliothèque. J’ai d’abord un peu de mal à rentrer dedans (je parle du livre) ; c’est que la quatrième de couverture m’a vendu “l’humour corrosif” de la chose, il est question d’un scénariste de cinéma cynique et alcoolique et je m’attends plus ou moins à une satire, une comédie new-yorkaise enlevée — or dans cette optique le style est un peu laborieux, le rythme traînant. Mais bientôt je m’adapte au singulier regard de Tesich, au tempo ratiocinant de son lamentable héros, le drame se noue et je comprends que c’est dans une déploration funèbre que je me suis embarqué, un livre cruel certes mais aussi plein de sentiment, de compassion, de rêves brisés, un livre beaucoup plus triste et plus ambitieux que je ne l’avais subodoré, tout ensemble et excusez du peu réécriture d’Œdipe et d’Ulysse. Faire confiance aux signes, faire confiance aux livres : les meilleurs déjouent vos attentes, sont toujours autre chose que ce qu’on imagine, et d’ailleurs s’ils ne le sont pas mieux vaut laisser tomber.



À propos d’humour corrosif, et de littérature américaine, il faut bien que je dise un mot des livres de David Foster Wallace, qui m’ont occupé une bonne partie du mois de mai. Si l’on peut se passer de son premier roman, La fonction du balai, que Wallace a du reste renié et non sans raison (c’est un poil lourdingue), ainsi que de La fille aux cheveux étranges, son premier et pas très fameux recueil de nouvelles, il faut se précipiter sur Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas (par quoi j'ai commencé), enthousiasmante collection d’articles originellement parus dans je ne sais plus quel magazine de la côte ouest, le mot article étant trompeur dans la mesure où ces textes sont le plus souvent aussi longs que de petits romans, et se dévorent comme tels : qu’il décrive une foire agricole dans le Midwest (un sommet de comique), le tournage de Lost Highway de David Lynch, une croisière de luxe dans les Caraïbes (un autre sommet), ou qu’il fasse le portrait d’un jeune espoir du tennis, Wallace sait être passionnant et hilarant, et toujours extrêmement brillant. Cette brillance, cette ironie, et aussi ce fond de désespoir (et ces interminables notes en bas de page), on les retrouve dans son impressionnant et solidement inachevé dernier roman, Le Roi pâle, dont le projet risqué est de peindre l’ennui dans ses formes les plus compactes, à travers la mise en réseau polyphonique de personnages qui en ont une expérience quotidienne, profonde, à la fois intime et pour ainsi dire cosmique, à savoir une poignée d’employés d’un centre des impôts : c'est fou, c'est drôle, c'est poignant, c'est formidable. Wallace s’est pendu en 2008, à 46 ans, d’où l’inachèvement (relatif) du Roi pâle, et on attend encore la traduction française d’Infinite Jest, vanté par tous comme son chef-d’œuvre, bien qu’il ait paru en 1996 (l’année de la mort de Tesich, qui avait achevé Karoo quelques jours avant de rendre l’âme). Faire confiance au temps, je suppose…


jeudi 29 mai 2014

Voyance factuelle




"Une bricole paranormale méconnue mais pourtant vraie : il existe une chose que l’on nomme voyance factuelle. La littérature la qualifie parfois de mystique des données, et le syndrome lui-même s’appelle IFA (= Intuition factuelle aléatoire). Les sujets ont des flashs, idées ou prises de conscience semblables dans leur structure aux prémonitions incroyablement pertinentes que nous concevons comme des PES ou précognitions, mais en général bien plus assommantes et quotidiennes. C’est pour cela que ce phénomène est si peu étudié ou rendu public, et pourquoi ceux possédés d’IFA la décrivent presque unanimement comme un calvaire ou un handicap. Toutefois, dans les rares études et monographies dignes de confiance, les exemples abondent ; et en effet l’abondance, de même que le manque de pertinence et l’interruption de la pensée et de l’attention, composent l’essence du phénomène IFA. Le deuxième prénom de l’ami d’enfance d’un étranger qu’ils croisent dans le couloir. Le fait qu’une personne assise sur le siège à côté au cinéma se soit trouvée seize voitures derrière eux sur la I-5 près de McKittrick en Californie un jour chaud et pluvieux d’octobre 1971. Des idées sorties de nulle part, gênantes et déconcertantes comme le sont toutes les irruptions psychiques. Elles sont éphémères, inutiles, plates, fâcheuses. Le goût du Cointreau dans la bouche de quelqu’un ayant un léger rhume sur l’esplanade de l’opéra national de Vienne le 2 octobre 1874. Combien de personnes étaient tournées vers le sud-est pendant la pendaison de Guy Fawkes en 1606. Le nombre d’images dans À bout de souffle. Qu’une personne appelée Fangi ou Fangio a gagné le Grand Prix 1959. Le pourcentage de divinités égyptiennes dont le visage est animal plutôt qu’humain. La longueur et la circonférence moyenne du petit intestin de Caspar Weinberger, ministre de la Défense. La hauteur exacte (et non estimée) du mont Erebus, mais ni ce qu’est le mont Erebus ni où il se trouve."   

David Foster Wallace, Le Roi pâle (2012, posthume), p. 150-151