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mardi 27 juin 2017

Un moyen assez rare




Je m’étais trop dépêché de chanter victoire pour Pelléas et Mélisande, car, après une nuit blanche, celle qui porte conseil, il a bien fallu m’avouer que ce n’était pas ça du tout ! ça ressemblait au duo de Monsieur Un Tel, ou n’importe qui, et surtout, le fantôme du vieux Klingsor alias R. Wagner, apparaissait au détour d’une mesure, j’ai donc tout déchiré, et suis reparti à la recherche d’une petite chimie de phrases plus personnelles, et me suis efforcé d’être aussi Pelléas que Mélisande, j’ai été chercher la musique derrière tous les voiles qu’elle accumule, même pour ses dévots les plus ardents ! J’en ai rapporté quelque chose, qui vous plaira peut-être ? pour les autres ! ça m’est égal — je me suis servi, tout spontanément d’ailleurs, d’un moyen qui me paraît assez rare, c’est-à-dire du Silence (ne riez pas !) comme un agent d’expression ! et peut-être la seule façon de faire valoir l’émotion d’une phrase […] 

Claude Debussy à Ernest Chausson, lundi 2 octobre 1893




jeudi 1 juin 2017

Gant retroussé





"L'art, dans sa relation avec la vie, n'est rien d'autre qu'un gant retroussé. Il a apparemment la même forme et le même contour, mais il ne peut plus être utilisé dans le même but. L'art ne nous dit rien sur la vie, de même que la vie ne nous dit rien sur l'art."

M. F., "Pensées verticales" (1964)



samedi 27 mai 2017

Une voie d'abandon







« Ce n'est pas le rôle de l'artiste de se tourmenter à propos de la vie — d'éprouver la responsabilité de créer un monde nouveau. C'est là une très grave distraction. Le conditionnement tout entier dont vous faites l'objet a été orienté en fonction du mode de vie intellectuel. Ça n'est d'aucune utilité à l'activité artistique. Le savoir humain tout entier n'est d'aucune utilité à l'activité artistique. Concepts, relations, catégories, classifications, déductions sont autant de distractions pour l'esprit que nous souhaitons garder libre pour l'inspiration. 

L'esprit est en deux parties. L'esprit externe qui enregistre les faits et l'esprit interne qui dit "oui" ou "non". Lorsque vous avez la pensée de quelque chose qu'il vous faudrait faire l'esprit interne dit "oui" et vous voilà transporté de joie. On appelle ça l'inspiration. 

Pour un artiste c'est la seule voie. Il n'y a d'aide nulle part ailleurs. Il doit se tenir à l'écoute de son esprit. 

La voie d'un artiste est une voie entièrement à part. C'est une voie d'abandon. Il doit s'abandonner à son esprit. 

Quand vous sondez votre esprit vous le trouvez encombré par une profusion de bêtises. Vous devez vous frayer un chemin à travers elles et parvenir à entendre ce que votre esprit vous dit de faire. L'œuvre qui se réalise ainsi est une œuvre originale. Toute autre œuvre fabriquée avec des idées n'est pas le fruit de l'inspiration et n'est pas une œuvre d'art. 

L'œuvre d'art fait l'objet de réponses heureuses. L'œuvre qui se mêle d'idées se voit répondre par d'autres idées. On trouve un tel amas de littérature à propos de l'art qu'on en arrive à le tenir à tort pour une affaire intellectuelle. 

L'idée est plutôt répandue selon laquelle l'intellect se situe à la base de tout ce qui est produit et fait. Il est commun de croire que tout ce qui existe peut être mis dans les mots. Et pourtant il est un vaste registre de réponse émotionnelle que nous faisons et qui ne tient pas dans les mots. Nous sommes tellement habitués à faire ces réponses émotionnelles qu'elles échappent à notre attention et ce jusqu'au moment où l'œuvre d'art les représente pour nous. » 

Agnes Martin (1912-2004), notes pour une conférence à Pittsburgh, 1989 
(traduction d’Igor Ballereau)



jeudi 20 avril 2017

Statuts Facebook (highlights)



"[...] tout individu qui écrit pour la renommée n'est pas digne, aux yeux d'un poète, d'être admis comme mouchard dans une préfecture de police bien tenue."
(Villiers de l'Isle-Adam dans une lettre à Mallarmé, 1866)



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"C'est trop singulier que personne ne soit jamais là quand on m'attaque. Toujours des alibis : donc c'est un complot donc tous sont complices !"
(August Strindberg, Inferno, 1896)



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Il nous faut des berceuses. 
(L'infinie douceur de ces timbres...)






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"Comment [l’amour] a-t-il pu te percer le cœur puisqu’aucune plaie n’est visible de l’extérieur ? Dis-le moi ! Je veux le savoir ! Comment a-t-il pu te transpercer ? — Par l’œil. — Par l’œil ? Et il ne l’a pas crevé ? — L’œil n’a pas été blessé mais le cœur l’a été grièvement. — Explique-moi comment la flèche a pu passer par l’œil sans le blesser et l’abîmer ! […] L’explication est pourtant simple : l’œil n’a aucun souci d’attention et il ne peut rien faire par lui-même. Il n’est que le miroir du cœur ; c’est par ce miroir que passe, sans le blesser ni l’abîmer, l’image sensible dont le cœur est épris. Le cœur est en effet placé dans la poitrine à la même place que la chandelle allumée dans une lanterne. Si on ôte la chandelle, aucune lumière ne peut émaner de la lanterne ; mais tant que dure la chandelle, la lanterne ignore l’obscurité et la flamme qui y brille ne l’abîme ni ne la détériore."

(Chrétien de Troyes, Cligès ou la Fausse Morte, 1176)





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"À l'exemple des saints prophètes, les sages et les savants ont aussi inventé par leur savoir-faire humain de nombreux instruments afin de pouvoir chanter selon la joie de leur âme. Ils adaptaient leur chant à la flexion des doigts pour se rappeler qu'Adam fut créé par le doigt de Dieu."
(Hildegard von Bingen)






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Rencontré un jeune peintre japonais qui m'apprend que le mot français le mieux rentré dans sa langue est "nuance" (prononcé "nu-an-seu"). Ce n'est pas tant qu'il comblait un vide, m'explique-t-il (tu m'étonnes), mais son chic s'est imposé.



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[10 avril] Sinon j'ai assisté hier au début du meeting de Chonchon mais sous le cagnard qu'il y avait c'était assez pénible et quand il a tonné, homérique, "NOUS SOMMES L'AURORE AUX DOIGTS DE ROSE", bouleversé par tant de lyrisme à la fois grec et nord-coréen, je suis plutôt parti me prendre une bière à l'ombre.






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Mettre à profit ses promenades. (György Ligeti, "Entre science, musique et politique", 2001)






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Je me souviens : la première fois que j'ai lu ces mots [d'Edgar Poe], je me suis senti comme Moïse découvrant les tables de la loi :
"...admettre comme principe primitif et inné de l’action humaine un je ne sais quoi paradoxal, que nous nommerons perversité, faute d’un terme plus caractéristique. Dans le sens que j’y attache, c’est, en réalité, un mobile sans motif, un motif non motivé. Sous son influence, nous agissons sans but intelligible ; ou, si cela apparaît comme une contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition jusqu’à dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que nous ne le devrions pas. En théorie, il ne peut pas y avoir de raison plus déraisonnable ; mais, en fait, il n’y en a pas de plus forte. Pour certains esprits, dans de certaines conditions, elle devient absolument irrésistible."






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Très beau (et savoureux) portrait du claveciniste, réalisé deux mois avant sa mort (du sida, à l'âge de 38 ans, en France, où il était un étranger en situation irrégulière : encore un clochard céleste...)






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"Ainsi, dans les petites choses, il était un sadique envers lui-même, donc un masochiste, autrement dit le plus tendre, le meilleur et le plus secourable des hommes." 
(Freud, à propos de Dostoïevski)





dimanche 18 décembre 2016

Par échappées



(28 novembre, fin d'après-midi)



Cet après-midi j'ai vu passer et j'ai pris aux cheveux quelque chose qui aurait pu ressembler à une romance pour violon. J'ai tiré trop fort, une fausse natte est restée dans mes mains.
(Gabriel Fauré, lettre à sa fiancée, 1877)



jeudi 26 novembre 2015

Da capo





Découvert ce matin ces trois lignes de Nietzsche, écrites quand il avait vingt-sept ans. À la fin, qui n'en est pas une, il est spécifié da capo con malinconia, soit "derechef avec mélancolie". L'éternel retour se compose donc d'une minute en boucle et en fa dièse mineur — ou en la majeur, si vous êtes optimiste : la mélancolie, elle, demeure, indifférente à ces querelles de tonalité, et pour tout dire au-dessus de tout ça.







samedi 10 octobre 2015

Le goût des banquets et des fêtes





Mahler et moi (1), nous avons passé beaucoup de temps ensemble. La maladie de cœur qui venait de se révéler le contraignait à mener une vie ascétique et il n'avait de goût ni pour les banquets ni pour les fêtes. Un lien s'est créé entre nous au cours de plusieurs promenades, durant lesquelles nous nous sommes entretenus des grands problèmes de la musique, de la vie et de la mort. Lorsque nous en sommes venus à parler de l'essence de la symphonie, je lui ai dit que le principal était la sévérité du style, et la logique profonde qui reliait entre eux, d'un fil secret, tous les motifs. Telle était l'expérience que j'avais acquise au cours de mon travail créateur. Mahler, quant à lui, a exprimé une conception tout à fait inverse : "Non, non, il faut qu'une symphonie soit comme le monde. Elle doit tout inclure."

(1) Jean Sibelius, cité par son premier biographe



vendredi 9 octobre 2015

Une infidélité du jeune Berg





Aujourd’hui, ma chérie, je t’ai été infidèle pour la première fois. Il faut que tu saches que j’ai une tout autre conception de la fidélité que la plupart des gens. Pour moi, la fidélité à un être est un sentiment, un état qui jamais n’abandonne celui qui aime, qui le suit comme son ombre, qui est devenu partie intégrante de sa personnalité — l’impression de n’être jamais seul, de s’appuyer sur lui ou de le soutenir toujours — en un mot, l’impression de ne pas exister sans l’être aimé en tant qu’entité unique et indépendante. C’est dans ce sens-là que je t’ai été aujourd’hui infidèle ! C’est arrivé dans le Finale de la symphonie de Mahler, tandis que j’éprouvais peu à peu le sentiment d’être arraché à ce monde, comme s’il n’existait plus rien que cette musique et que moi qui m’en délectais ! Et lorsque, écrasante et exaltante, elle s’est achevée, j’ai senti tout à coup une douce morsure. Une voix, en moi, a crié : “Et Helene ?” C’est alors que j’ai dû reconnaître que je t’avais été infidèle et c’est pourquoi je te demande pardon ! 

Alban Berg, lettre à Helene Nahowski, le 25 novembre 1907 
[cité par Henry-Louis de Lagrange in Gustav Mahler III. Le génie foudroyé]



jeudi 15 août 2013

Misérable




On est à table, au dessert. 
L'enfant guigne le compotier aux gâteaux, tend sa petite main. 
Baudelaire a pris un gâteau qu'il présente, à distance. 
« — Oui, mais tu vas dire : Je suis un gourmand ! 

— Je suis un gourmand — et le petit bras s'allonge. 

— Pas encore ! Dis : Je suis un misérable gourmand ! » 

Ce mauvais jeu ne me va pas du tout : et le regard de la mère, donc ! Énervé, j'ai saisi et donné au petit le gâteau, avant que Baudelaire ait arrêté mon bras, me disant très grave, en reproche : 

« Mais nous pouvions en obtenir davantage... » 

Félix Nadar, Baudelaire intime (1911)



lundi 29 avril 2013

Admirer un morceau de papier




"Au fond je ne suis pas intéressé par le fait d'être artiste. Les musées sont pleins, tout comme les bibliothèques. Je n'aime pas l'idée d'encourager les gens à admirer un morceau de papier avant qu'ils n'aient de respect pour les êtres humains."  

Albert M. Fine (1932-1987)

cité par Jean-Yves Jouannais in Artistes sans œuvres. I would prefer not to (1997)



mercredi 20 février 2013

Télescope




Morton Feldman, Christian Wolff in Cambridge (1963)
Choir of Saint Ignatius of Antioch, New York City




"Quand nous écoutons un enregistrement, nous acceptons le compromis, l’enregistrement n’est pas la réalité de ce qu’est la musique : c’est plus gros que nature. L’enregistrement agrandit, regarde la musique à travers un microscope. Mais, moi, ce que je veux, c’est écouter la musique à travers un télescope. 
― Pensez-vous que votre musique puisse agir sur le public comme une drogue ? 
― J’ai toujours pensé que les drogues pouvaient vous procurer du bien-être. 
― Alors, vous ne pensez pas que votre musique…? 
― Non. Je crois que l’hypnotisme se produit lorsque les gens écoutent de la musique, c’est-à-dire très rarement. Cette expérience leur est si étrangère !" 

Morton Feldman. À l’écart des grandes villes
, entretien avec Jean-Yves Bosseur (1967)




samedi 21 janvier 2012

Une pitié immense





"En traversant une place entourée de portiques surmontés de maisons dont les volets étaient tous clos, les phares de la voiture éclairèrent pour un instant, violemment, un grand bassin au milieu duquel une fontaine jaillissante faisait une grande tache blanche. 
L’aspect de cette fontaine qui, au milieu de la place déserte, dans cette petite ville profondément endormie, dans les ténèbres, le silence et la solitude, continuait à jaillir, à jeter en l’air à profusion ses gerbes d’eau, à faire monter son chant dans la nuit profonde, réveilla en Monsieur Dudron des sentiments étranges et hautement métaphysiques. Il ressentit tout à coup une pitié immense pour la fontaine et aussi une espèce de honte de devoir fuir et l’abandonner de nouveau dans le silence, la solitude et l’obscurité. Oui, il aurait fallu arrêter immédiatement la voiture, courir frapper aux portes des maisons, réveiller tout le monde, faire sonner les cloches, apporter des torches, allumer toutes les lumières, accrocher des lanternes vénitiennes sous les portiques, mettre aux balcons et aux fenêtres des tapis et des festons, tresser des guirlandes, faire venir des musiciens avec leurs instruments, organiser des danses, ouvrir des tonneaux de vin, remplir la place de peuple en liesse, enfin faire quelque chose pour que la pauvre fontaine ne restât pas seule à jaillir et à chanter seule au milieu du grand désert et du silence de la nuit. Mais la voiture passa vite et Monsieur Dudron, avec un serrement de coeur, vit la fontaine s’enfoncer et disparaître dans l’obscurité." 

Giorgio de Chirico, Monsieur Dudron, roman (1929-1945) 
éd. de la Différence, 2004



mardi 26 juillet 2011

Le cœur en litige


1887, 6 Mai. — C’était en mai. Après des jours d’appréhension infinie, d’inquiétude et de trouble incessant, car je n’avais jamais vu naître autour de moi (ni frères ou sœur, célibataires, ne m’avaient révélé l’adorable prodige de la nativité), novice enfin dans cette angoisse, je vis naître au plein jour, par une journée humide et chaude, mon fils Jean. 
Je l’aimais d’emblée. À la minute même de sa vie, que je sentais fragile.
Qu’il était peu de chose et humain ! Et dans mon cœur, quelle pitié ! Je crois pouvoir dire que tout l’amour paternel dépend de cet instant suprême où nous est révélée la vie en sa condition la plus pitoyable. C’est vraiment, durant plusieurs jours et des mois, l’infinie faiblesse du moribond. 
Il avait les yeux imprégnés d’éclat nocturne, la bouche fine, et quelques jours après, bonne. Des mains admirablement belles. Ce fut une joie. Une joie forte et saine et vraie. Une secousse ressentie aux entrailles, comme si ma force, lasse et usée, eut repris nouveau ressort. La conscience de cet être qui va être, cet attachement subit et nécessaire, me domina entièrement. Et ne parlons pas ici de sacrifice ; le dévouement spontané qui naît au cœur à telle heure, est une chose subie, une loi de nécessité. On ne peut pas laisser éteindre la vie, et tout en le nouveau-né appelle secours. Après viendront les rêves et toutes les créations puissantes de son propre charme. La première heure, encore une fois, éveille l’âme, le premier cri crie pitié. 
Ensuite, parut tout le cortège des ressemblances. Était-ce en lui ? Était-ce en moi ? La face de l’enfant est-elle un miroir changeant où se mirent et viennent vivre de mystérieuses souvenances ? Il nous rappela tour à tour l’image incertaine de saint Vincent de Paul, Talleyrand, un vieil oncle, ma sœur avant lui défunte, et ses deux grand-mères, et ses beaux yeux aussi ceux de mon père à sa fin, tel que je le vis malade, en cette même chambre où il mourut.
Ce premier mois de l’enfant, on le dit n’avoir point de révélations bien profondes, et non comparables aux surprises qui bientôt après vont venir. Celui de Jean me donna le souci calme et toujours présent de son souffle. La maison tout entière me semblait emplie d’un mystère ; au loin, comme auprès du berceau silencieux où il ne pleurait pas, l’on sentait palpiter l’inconnu surprenant, le principe d’une vie. Et ces jours furent à la fois anxieux, très doux et quasi religieux. 
Au dehors, dans la campagne, Peyrelebade étant un hameau pour ainsi dire, il avait conquis la place, et l’on ne m’abordait plus que pour me dire, avant tout bonjour : “Il dort ? Comment est-il ?” Toute sympathie simple et vraie du paysan qui, depuis longtemps, jamais n’avait vu naître en nos murs. Les enfants me disaient : “Où est le petit monsieur ?” Ils venaient aussi s’approcher du berceau orné de gaze rose ; ils se soulevaient sur la pointe de leurs pieds pour l’apercevoir ; et ils me demandaient pourquoi, comme eux, il n’était pas grand. Puis, le premier sourire. Il vint très tôt, dans le sommeil, en son deuxième mois, à une sortie ; il était tenu par sa mère, assise sur un banc ; j’attirai ses yeux en l’appelant, il me fixa longtemps et me sourit avec des yeux en larmes. Elles me gagnèrent. À partir de ce jour, l’enfant quel qu’il soit, prélude à un poème. On en lira bientôt les strophes une à une, et son charme dominateur vous suivra partout. Il faut avoir vu naître pour lire ce verset de la vie si tendre, sensible, où toutes les grâces vont venir : l’amour instinctif de la lumière, la joie à tout ce qui se meut, le goût du mouvement et la curiosité de tout ce qui se masse aux yeux : arbres, grands ciels, toutes les choses étincelantes vont lui parler. Jean eut toujours une extase devant la verdure, et ses pleurs rares furent évités vite en le plaçant sous le marronnier du jardin.
Et il n’est plus. Le temps n’affaiblit pas l’émoi causé par une telle mort. Il peut donner prise à des activités qui remplissent les heures et passionnent à nouveau ; mais au silence, au premier loisir indolent, le rappel est sensible et le mal ouvre sa plaie. La mort d’un enfant laisse le cœur en litige, son souvenir est toujours l’avant-goût d’un sentiment infiniment doux auquel on a goûté, et laisse à l’âme inassouvie un mélancolique malaise. 
Il faudrait pour s’en consoler, voir qu’il en est beaucoup d’autres avec de doux sourires — et les aimer autant. Mais l’affection du père est la création même de son enfant : c’est sa prise, sa conquête, son triomphe. Et cette attache infinie — qui est une certitude — est un mystère quand elle se brise. Cette chose éprouvée et révélée doit être impérissable. Il me semble qu’au jour dernier, quand j’irai dormir au même inconnu que lui, des ondes invisibles se rapprocheront aussi pour se confondre, venues de lui, venues de moi.
 


Odilon Redon, À soi-même



mercredi 1 juin 2011

Le cœur du pou





"Vous ai-je raconté l’histoire du pou ? C’est quelqu’un qui voulait apprendre le tir à l’arc. C’est une activité zen. Alors il se rend chez un maître et lui dit : "Maître, je voudrais apprendre le tir à l’arc. – Oui, vous apprendrez cela, mais avant il faut que vous sachiez voir le cœur d’un pou. – Comment ? – C’est facile, vous prenez deux bâtons. Vous les plantez par terre à une distance d’un mètre, un mètre cinquante à peu près. – Oui. Ça, je peux le faire. – Après, vous prenez une ficelle que vous attachez aux bâtons. Puis vous prenez un pou, il y en a beaucoup ici. Vous le posez sur la ficelle. Le pou marchera jusqu’au bout du bâton, puis il tournera en arrière et ainsi de suite. Il marchera tout le temps jusqu’à ce qu’il meure. Il ne peut pas aller au-delà, il ne peut pas voler. – Oui. Ça, je peux le faire. – Après, vous vous étendez sous la ficelle. Vous regardez le pou qui marche sans cesse. – Pendant combien de temps, Maître ? – Eh bien, jusqu’à ce que vous voyiez battre le cœur du pou." Bon. L’homme se dit qu’il va essayer (...) Or vous savez tous que si on regarde longtemps n’importe quel objet, celui-ci grandit. On voit beaucoup plus de détails. Le type reste là longtemps, très longtemps. Les histoires chinoises durent des années ! (...) Puis un jour (...) il voit quelque chose qui bat, comme ça, dans le pou. A force de regarder le pou, il est devenu très gros et il voit battre quelque chose. C’était le cœur du pou. C’est ainsi que l’on entend un son."

Giacinto Scelsi (1905-1988), Je ne suis pas un compositeur
entretien de 1987


lundi 2 mai 2011

Et alors le moment s’achève





"J’aimerais parler de la perfection sous-jacente à la vie, quand l’esprit est submergé par la perfection et le cœur débordé par la plus grande joie […] 
À vivre nos vies, il y a quelque chose comme une course – notre esprit se couvre et sombre dans l’inquiétude et puis c’est la déprime et on doit prendre des vacances pour en sortir. 
Et puis il y a parfois des moments de perfection et, dans ces moments-là, on se demande bien d’où nous vient que la vie serait difficile. On se dit qu’au moins nos pas suivent la bonne voie et qu’on est à l'abri de flancher et d'échouer. On est fermement convaincu de tenir la solution et alors le moment s’achève […] 
Bien des gens pensent qu’ils sont au diapason du destin, que la somme de leurs inspirations les guidera vers ce qu’ils veulent et qu’il leur faut. Mais l’inspiration n’est véritablement que le guide vers la chose suivante et peut-être bien ce qu’on nomme réussite ou échec. Les mauvais tableaux doivent être peints et, pour l’artiste, ils valent plus que ces autres tableaux plus tard portés à la connaissance du public […] Se sentir confiant et de taille à réussir n’est pas dans la nature de l’artiste. Se sentir déficient, expérimenter déception et défaite en attendant l’inspiration, tel est son état d’esprit naturel. Il en découle que l’éloge embarrasse quelque peu la plupart des artistes. Ils ne peuvent s’attribuer le mérite de l’inspiration, parce que s’il nous est donné de voir à la perfection, il nous est par contre impossible de réaliser à perfection." 

Agnes Martin (1912-2004) 
transcrit en 1972 par Lizzie Borden d’après une interview de l’artiste 
traduction inédite de l’anglais d’Igor Ballereau



mardi 26 avril 2011

L'homme vit absolument pour rien et pour tout



“Que faites-vous quand vous ne pouvez pas écrire ?”


“C’est affreux, absolument affreux. Mais finalement on s’amourache de cela aussi, puisqu’on sait déjà qu’il y a d’abord plusieurs mois d’horreur.”


“Vous regardez la télévision ?”


“Ça arrive, les nouvelles ou une idiotie quelconque, quelque chose qui ne vous pèse pas, plus c’est idiot et mieux c’est.”


“Vous allez vous promener ?”


“Presque jamais. Je n’ai rien du promeneur, vraiment rien. Je tourne dans ma maison ou je fais n’importe quoi, je ne sais pas, n’importe quelle occupation idiote, ou je me mets au lit. À midi je vais manger quelque part en voiture ou à pied, et ensuite je me dis, bon, demain, ça ira, demain je m’y mets, mais le matin c’est tellement horrible que je cherche de nouveau une occupation quelconque pour ne pas avoir à m’y mettre. C’est comme ça. On traîne à droite, à gauche, et puis c’est trop tard, alors on se dit, la journée est fichue, et puis c’est fini. Ça peut durer des semaines, des mois. Ce qui me fait tenir, c’est la tension. Tant qu’on supporte de ne pas écrire, on n’est pas obligé de le faire. Rilke dit qu’on n’a le droit que quand on y est obligé. En fait, on n’est obligé à rien du tout, on est obligé d’aller jusqu’au bout, et même pas ça.”

[…] 





“Il n’y a pas deux hommes identiques sur terre. Il n’y a pas non plus de philosophie qui soit valide, qui vaille pour quelqu’un d’autre que celui qui l’a faite. Ce que Kant a écrit, c’est très gentil, très joli, mais ce n’est aussi qu’une philosophie bâtie par une personne pour une personne. Qu’ensuite des centaines, des milliers ou des millions de personnes l’aient faite leur, c’est une autre affaire, parce que, mon Dieu, ils l’acceptent et absorbent ça quasi comme une éponge. Mais ce ne sont pas pour autant des vérités qui dépassent une personne, et d’ailleurs elles changent constamment à l’intérieur même de cette personne. L’homme vit absolument pour rien et pour tout. Tout point final annule tout ce qui a précédé, et là on peut tout reprendre au début, si du moins on sait où est le début et où est la fin. Chaque seconde est un point de départ. On en est toujours à la situation première, simplement aujourd’hui, il y a le nylon et le dralon, qui n’existaient pas il y a cent ans, mais qu’est-ce que c’est que ces choses-là ? Des camisoles de force que l’humanité s’invente pour avoir quelque chose d’où s’échapper encore.”


“Mais ce que vous dites là, ce sont des évidences.”


“Il n’y a que des évidences, simplement elles sont les choses les moins accessibles, parce que les gens s’en défendent toujours et croient toujours qu’il doit y avoir de l’original. Il n’y a rien d’original, et il n’y a rien d’extravagant et en fait rien de fondamentalement intéressant pour la collectivité. Il n’y a que pour votre propre personne que vous puissiez donner à la vie des impulsions toujours différentes, et il y en a toujours quelques-uns qui affirment que ça les intéresse eux aussi, mais naturellement c’est idiot.”

 

André Müller, Entretien avec Thomas Bernhard, 1979

(in Ténèbres, Maurice Nadeau, 1986)



vendredi 1 avril 2011

L'œil est indispensable






« Quel plaisir de lire dans une chambre tranquille avec la fenêtre ouverte sur la forêt. J’ai ouvert le vieux Dante, il ne me quitte plus. Nous allons vers une amitié sérieuse.
 

[...] 
La lecture est une ressource pour la culture de l’esprit : elle permet ce colloque muet et tranquille avec le grand esprit, le grand homme qui nous a légué sa pensée ; mais la lecture seule ne suffit pas à former un esprit complet, pouvant fonctionner sainement et pleinement. L’œil est indispensable à l’absorption des éléments qui le nourrissait, ainsi que notre âme, et quiconque n’a pas, dans une certaine mesure, la faculté de voir, de voir juste, de voir vrai, n’aura qu’une intelligence incomplète. 
Voir, c’est saisir spontanément les rapports des choses. »
 


Odilon Redon, À soi-même [note du 7 mai 1875]



mercredi 30 mars 2011

Mon âme immortelle




[Paris, le 26 mars 1854] 
Concert à Sainte-Cécile. Je n'ai prêté d'attention qu'à la Symphonie héroïque. J'ai trouvé la première partie admirable. L'andante est ce que Beethoven a peut-être fait de plus tragique et de plus sublime, jusqu'à la moitié seulement. Ensuite [...] la chaleur qu'il faisait, ou une brioche que j'avais mangée avant de venir, ont paralysé mon âme immortelle, et j'ai dormi tout le temps. 

Eugène Delacroix, Journal



mercredi 25 août 2010

Avoir honte de ses hivers


[novembre 1903]


Oui, c’est ainsi, pensais-je, que produisent les roses les plus belles, les seuls rosiers soumis à l’engourdissement de l’hiver. Sur cette terre d’Afrique, si riche et chaleureuse, la petitesse de ces fleurs, dont nous nous étonnions d’abord, leur étroitesse, l’étranglement de leur beauté vient de ce que le vigoureux rosier n’interrompt jamais de fleurir. Chaque fleur y éclôt sans élan, sans préméditation, sans attente...
 De même l’efflorescence la plus admirable de l’homme exige une préalable torpeur. L’inconsciente gestation des grandes œuvres plonge l’artiste dans une sorte d’engourdissement stupide ; et n’y consentir point, prendre peur, vouloir redevenir trop tôt capable, avoir honte de ses hivers, voilà de quoi ― pour en vouloir de plus nombreuses ― étrangler et faire avorter chaque fleur.
 

[…]  Le mot sincérité est l'un de ceux qu'il me devient le plus malaisé de comprendre. J'ai connu tant de jeune gens qui se targuaient de sincérité !... Certains étaient prétentieux et insupportables ; d'autres, brutaux ; le son même de leur voix sonnait faux... En général, se croit sincère tout jeune homme à convictions et incapable de critique. Et quelle confusion entre sincérité et "sang-gêne" ! La sincérité ne me chaut, en art, que lorsqu'elle est difficilement consentie. Seules les âmes très banales atteignent aisément à l'expression sincère de leur personnalité. Car une personnalité neuve ne s'exprime sincèrement que dans une forme neuve. La phrase qui nous est personnelle doit rester aussi particulièrement difficile à bander que l'arc d'Ulysse. 

André Gide, Journal