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mardi 29 août 2017

Un bon rêveur ne se réveille pas





"La musique, le clair de lune et les rêves sont mes armes magiques. Toutefois par musique on ne doit pas seulement comprendre celle que l'on joue, mais aussi celle qui reste éternellement non jouée. Par clair de lune on ne doit pas supposer non plus que l'on parle seulement de celui qui vient de la lune et donne aux arbres de grands profils ; il y a aussi un autre clair de lune que le soleil lui-même n'exclut pas, et qui obscurcit, en plein jour, ce que les choses feignent d'être. Il n'y a que les rêves qui soient toujours ce qu'ils sont. Ils sont cette partie de nous où nous sommes nés, où nous sommes toujours naturels et nous-mêmes. 
— Mais, si le monde est action, comment le rêve peut-il faire partie du monde ? 
— C'est que le rêve, Madame, est une action devenue une idée, et qui conserve donc la force du monde et en rejette la matière, c'est-à-dire le fait d'exister dans l'espace. N'est-il pas vrai que dans le rêve nous sommes libres ? 
— Oui, mais comme il est triste de se réveiller... 
— Un bon rêveur ne se réveille pas. Je ne me suis jamais réveillé. [...] 
— Mais enfin, qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous ainsi masqué ? 
— À vos deux question, je vous réponds, d'une seule réponse, je ne suis pas masqué. 
— Comment cela ? 
— Madame, je suis le Diable. "

Fernando Pessoa, L'heure du Diable


vendredi 17 février 2017

lundi 11 août 2014

J'aime que tout soit réel...



Lorsque viendra le printemps,
si je suis déjà mort,
les fleurs fleuriront de la même manière
et les arbres ne seront pas moins verts qu’au printemps passé.
La réalité n’a pas besoin de moi.

J’éprouve une joie énorme
à la pensée que ma mort n’a aucune importance.

Si je savais que demain je dois mourir
et que le printemps est pour après-demain,
je serais content de ce qu’il soit pour après-demain.
Si c’est là son temps, quand viendrait-il sinon en son temps ?
J’aime que tout soit réel et que tout soit précis ;
et je l’aime parce qu’il en serait ainsi, même si je ne l’aimais pas.
C’est pourquoi, si je meurs sur-le-champ, je meurs content,
parce que tout est réel et tout est précis.

On peut, si l’on veut, prier en latin sur mon cercueil.
On peut, si l’on veut, danser et chanter tout autour.
Je n’ai pas de préférences pour un temps où je ne pourrai plus avoir de préférences.
Ce qui sera, quand cela sera, c'est cela qui sera ce qui est.


Fernando Pessoa, poèmes d'Alberto Caiero


mercredi 13 mars 2013

L'effarante réalité des choses




Poulenc, Sonate pour deux clarinettes, andante. Michel Portal, Maurice Gabai
coin de ma rue un soir





L’effarante réalité des choses

est ma découverte de tous les jours.

Chaque chose est ce qu’elle est,

et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit

et combien cela me suffit.


[...
]

Sentir, c’est être inattentif.

[...
]
La beauté est le nom de quelque chose
  
qui n’existe pas

et que je donne aux choses en échange
  
 du plaisir qu’elles me donnent.


[...
]
L’unique signification intime des choses,

c’est le fait qu’elles n’aient aucune
  
 intime signification.


[...
]

Passe, oiseau, passe, et apprends-moi à passer !



XLIX

Je rentre à la maison, je ferme la fenêtre,
On apporte la lampe, on me souhaite bonne nuit,
et d’une voix contente je réponds bonne nuit.
Plût au Ciel que ma vie fût toujours cette chose :

le jour ensoleillé,
   et suave de pluie,
ou bien tempétueux comme
   si le Monde allait finir,
la soirée douce et les groupes
   qui passent,
observés avec intérêt
   de la fenêtre,
le dernier coup d’oeil amical
   jeté sur les arbres en paix,
et puis, fermée la fenêtre
   et la lampe allumée,
sans rien dire, sans penser
   à rien, sans dormir,
sentir la vie couler en moi
   comme un fleuve en son lit,
et au-dehors un grand silence

   ainsi qu’un dieu qui dort.

[poèmes d'Alberto Caiero]


mardi 24 avril 2012

Volupté




« Avec quel plaisir luxurieux et transcendant, me promenant, parfois, la nuit, dans les rues de la ville et examinant, du dedans de l’âme, les lignes des édifices, les différents styles de construction, les détails minutieux de leur architecture, la lumière à certaines fenêtres, les pots de fleurs dessinant des saillies sur les balcons ― en contemplant tout cela, disais-je, avec quelle volupté de l’intuition montait aux lèvres de ma conscience ce cri rédempteur : mais rien de tout cela n’est réel ! » 


Pessoa, Le livre de l’intranquillité



dimanche 8 avril 2012

L'infidèle




« J'ai toujours été un rêveur ironique, infidèle à mes promesses intérieures. J'ai toujours savouré — étant autre, et étranger — la déroute de mes songes, spectateur fortuit de ce que j'avais cru être. Je n'ai jamais ajouté foi à cela même en quoi je croyais. J'ai rempli mes mains de sable, auquel j'ai donné le nom de l'or, et puis j'ai rouvert les mains et je l'ai laissé s'échapper. La phrase était mon unique vérité. Une fois la phrase dite, tout était accompli, le reste n'était que du sable, comme il l'avait toujours été. » 

Pessoa

mardi 1 mars 2011

Qu'il n'y a pas de guerre




« Dans la vaste clarté du jour, le calme des sons lui aussi est d'or. On sent de la douceur dans tout ce qui arrive. Si l'on me disait qu'il y a la guerre, je répondrais que non, qu'il n'y a pas de guerre. Par une telle journée, rien ne peut venir peser sur l'absence de toute réalité, hormis cette douceur. » 

Pessoa

dimanche 13 juin 2010

Que la sentir se perdre





Ravel, Valses nobles et sentimentales, épilogue. NY Philharmonic, Pierre Boulez
ciel vu de ma fenêtre



"13 juin 1930. Je vis toujours au présent. L'avenir, je ne le connais pas. Le passé, je ne l'ai plus. L'un me pèse comme la possibilité de tout, l'autre comme la réalité de rien […] Ombre obscure et fugitive d'un arbre citadin, son léger de l'eau tombant dans un bassin plaintif, vert du gazon régulier - jardin public dans le semi-crépuscule -, vous êtes en ce moment l'univers entier pour moi, car vous êtes le contenu plein et entier de ma sensation consciente. Je ne désire rien d'autre de la vie que la sentir se perdre, au long de ces soirées imprévues, au milieu d'enfants inconnus et bruyants qui jouent dans ces jardins, confinés dans la mélancolie des rues qui les entourent, et couverts, au-delà des hautes branches et des arbres, par la voûte du vieux ciel où recommencent les étoiles."  

Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité, p. 131


lundi 5 avril 2010

Enchaînements




"La musique creuse le ciel.
"
                                   Baudelaire, Fusées 




"dans cette province du ciel
 

après le blanc flashy des crashes
 
la couleur tendance
 
c’est le rouge
 
braise rouge accentué
 
par l’éloignement réciproque
 
la course de plus en plus
 
folle au loin dans le rouge
 
tout sombre ― j’aime
 
les objets sans nom
 
leurs bouillons brûlants"
 
 
                              Pierre Alferi, Les Jumelles




"Pour moi, j’aime les choses existantes ; je les aime comme elles sont. Je ne désire, je ne cherche, je n’imagine rien hors de la nature. Loin que ma pensée divague et se porte sur des objets difficiles ou bizarres, éloignés ou extraordinaires, et qu’indifférent pour ce qui s’offre à moi, pour ce que la nature produit habituellement, j’aspire à ce qui m’est refusé, à des choses étrangères et rares, à des circonstances invraisemblables et à une destinée romanesque, je ne veux, au contraire, je ne demande à la nature et aux hommes, je ne demande pour ma vie entière que ce que la nature contient nécessairement, ce que les hommes doivent tous posséder, ce qui peut seul occuper nos jours et remplir nos cœurs, ce qui fait la vie. "
               Senancour, Obermann




"je parle d'Amour comme s'il était une chose en soi, 

[…]
Laquelle chose, selon la vérité, est fausse 
puisque Amour n'existe pas en soi comme substance 
mais comme accident dans la substance."
                                                          Dante, Vita Nova 




"Ainsi va le monde, tas de fumier de forces instinctives, qui brille malgré tout au soleil en tons pailletés d'or et de clair-obscur." 

        Pessoa




"Le romantisme ? Je crois ne pas me tromper en considérant comme romantique ce qui ne vit plus qu’à moitié. Ce qui est abîmé, décrépi, malade, un très vieux mur d’enceinte par exemple. Ce qui ne sert à rien, ce qui est beau d’une manière mystérieuse, voilà ce qui est romantique. J’aime rêver à ce genre de choses, et à mon sens, il suffit d’y rêver. En fait, la chose la plus romantique qui soit c’est le cœur, et tout être capable de sentiments porte en lui des villes anciennes entourées de très vieilles murailles. "


                                  Robert Walser, La petite Berlinoise 



mercredi 29 octobre 2008

Je suis pareil


« Maintenant que les dernières pluies ont déserté le ciel pour s’établir sur terre — ciel limpide, terre humide et miroitante —, la clarté plus intense de la vie, qui avait suivi l’azur dans les hauteurs, pour s’égayer en bas de la fraîcheur des averses passées, a laissé un peu de son ciel dans les âmes, un peu de sa fraîcheur dans les coeurs. Nous sommes, bien malgré nous, esclaves de l’heure, de ses formes et de ses couleurs, humbles sujets du ciel et de la terre. Celui qui s’enfonce en lui-même, dédaigneux de tout ce qui l’entoure, celui-là même ne s’enfonce pas par les mêmes chemins selon qu’il pleut ou qu’il fait beau. D’obscures transmutations, que nous ne percevons peut-être qu’au plus intime des sentiments abstraits, peuvent s’opérer simplement parce qu’il pleut ou qu’il cesse de pleuvoir, être ressenties sans que nous les ressentions vraiment, parce que, sans bien sentir le temps, nous l’avons senti néanmoins. Chacun de nous est plusieurs à soi tout seul, est nombreux, est une prolifération de soi-mêmes. C’est pourquoi l’être qui dédaigne l’air ambiant n’est pas le même que celui qui le savoure ou qui en souffre. Il y a des gens d’espèces bien différentes dans la vaste colonie de notre être, qui pensent et sentent diversement. En ce moment même où j’écris (répit bien légitime dans une journée peu chargée de travail) ces quelques mots — ou impressions —, je suis tout à la fois celui qui les écrit, avec une attention soutenue, je suis celui qui se réjouit de n’avoir pas à travailler en cet instant, je suis aussi celui qui regarde et voit le ciel au-dehors (ciel d’ailleurs invisible de ma place), celui qui pense tout cela, et celui encore qui éprouve le bien-être de son corps et qui sent ses mains un peu froides. Et tout cet univers mien, des gens étrangers les uns aux autres, projette, telle une foule bigarrée mais compacte, une ombre unique [...] » 
(p. 381-382 - décembre 1932) 

« Chacun de nous a son propre alcool. Je trouve assez d’alcool dans le fait d’exister. Ivre de me sentir, j’erre et marche bien droit. Si c’est l’heure, je reviens à mon bureau, comme tout le monde. Si ce n’est pas l’heure encore, je vais jusqu’au fleuve pour regarder le fleuve, comme tout le monde. Je suis pareil. Et derrière tout cela, il y a mon ciel, où je me constelle en cachette et où je possède mon infini. » 
(p. 139 - juillet 1930)

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité