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mercredi 29 février 2012
Faits esthétiques
« Il y a une métaphore que j’ai eu l’occasion de citer plus d’une fois (pardonnez-moi cette monotonie, mais ma mémoire est une vieille mémoire de plus de soixante-dix ans), cette métaphore persane qui dit que la lune est le miroir du temps. Dans cette expression « miroir du temps » il y a la fragilité de la lune et aussi l’éternité. Il y a cette contradiction d’une lune presque translucide, évanescente, mais dont la mesure est l’éternité […] Dire « lune » ou dire « miroir du temps » sont deux faits esthétiques mais le second est une œuvre de deuxième ordre, car « miroir du temps » comporte deux unités tandis que « lune » nous donne peut-être encore plus efficacement le mot, l’idée de la lune. Chaque mot est une œuvre poétique. »
Jorge Luis Borges, La poésie, in Conférences, 1977
dimanche 22 janvier 2012
Le certain, l’incroyable
« C’est au pied de l’avant-dernière tour que le poète (qui demeurait comme étranger aux spectacles qui émerveillaient les autres) récita la brève composition qui est aujourd’hui indissolublement liée à son nom et qui, comme le répètent les historiens les plus subtils, lui procura en même temps l’immortalité et la mort. Le texte en est perdu. Plusieurs tiennent pour assuré qu’il se composait d’un seul vers, d’autres d’un seul mot. Le certain, l’incroyable est que le poème contenait, entier et minutieux, l’immense palais avec toutes ses célèbres porcelaines, chaque dessin de chaque porcelaine, les ombres et les lumières des crépuscules et chaque instant malheureux ou heureux des glorieuses dynasties de mortels, de dieux et de dragons qui y vécurent depuis l’interminable passé. Les assistants se turent, mais l’Empereur s’écria : « Tu m’as volé mon palais », et l’épée de fer du bourreau moissonna la vie du poète.
D’autres racontent l’histoire autrement. Dans le monde, il ne saurait y avoir deux choses égales. Il a suffi, disent-ils, que le poète prononce le poème pour que le palais disparaisse, comme aboli et foudroyé par la dernière syllabe. Il est clair que semblables légendes ne sont rien que fictions littéraires. Le poète était l’esclave et l’Empereur mourut comme tel. Sa composition fut oubliée, parce qu’elle méritait l’oubli. Ses descendants cherchent encore, mais ne trouveront pas le Mot qui résume l’univers. »
Jorge Luis Borges, El Hacedor (1960)
mercredi 23 juillet 2008
L'ombre légère de ta vie
À UN
POÈTE MINEUR DE 1899
La
tristesse qui guette à l’heure où le jour fuit
Te
demandait un vers. Tu voulus d’une lente
Ligne
lier ton nom à la date dolente
Où l’or
va se mêlant à l’imprécise nuit.
Dans la
lueur qui se soumet et qui s’échange
De quel
amour tu dus polir l’étrange vers
Qui,
jusqu’à la dispersion de l’univers,
Saurait
seul confirmer l’heure d’azur étrange !
Y
parvins-tu jamais ? De toi, mon vague aîné,
Que
savoir et que dire ? Es-tu mort ? Es-tu né ?
Mais je
veux que l’oubli rende à ma solitude
L’ombre
légère de ta vie, et ton espoir,
Embué
par le mien d’un peu de lassitude,
Qu’en
quelques mots humains puisse tenir le soir.
Jorge Luis Borges
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