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dimanche 1 janvier 2012

Un ouvrage infini


« Ce furent de beaux voyages. Un jour, à Chartres, comme on réparait les grandes orgues, nous demandâmes la permission de passer sur la galerie du toit et d’examiner la face externe des verrières. Nous reconnûmes que la surface du verre était recouverte comme une peau des plus fines gravures ; les siècles l’avaient ouvragée millimètre par millimètre de tailles microscopiques ; ici ses rides s’incrustaient de la fine crasse qu’y déposait en s’envolant la poussière de la rue ; là des aspérités, des milliers de petits cristaux pareils à du papier de verre ; ailleurs l’usure, le poli de soie du diamant non taillé ; plus loin un bourgeonnement diapré d’efflorescences, une irisation d’infiniment petits, un semis de trous minuscules en forme de coquillages ; partout un ouvrage infini qui décomposait la surface et y déterminait les jeux de milliers de prismes pour filtrer, exalter, glorifier la lumière. Et je compris que la perfection n’est pas le fait de la main de l’homme : c’est la mystérieuse collaboration du ciel et des épreuves que son œuvre doit subir. Ce furent de beaux voyages. » 

Rudyard Kipling, Souvenirs de France (1933)



jeudi 7 mai 2009

En cet aimable pays





Ces Lettres du Japon sont vraiment délicieuses. Tout émerveille le jeune Kipling, qui ne cesse de se sentir “beaucoup plus heureux qu’il n’est licite de l’être pour un homme” ; en 1888, on pouvait croire sans se forcer au Japon des estampes et des contes, le réel n'élevait encore que de timides contradictions ; et Rudyard de s'abandonner sans vergogne à de charmantes rêveries. Il faudrait tout citer, il faudra tout quitter ; voici encore une page.



 

« Nous nous en allâmes vers d’autres parties du temple, poursuivis par le chœur des dévots jusqu’à ce que nous fussions hors de portée de voix dans un Éden de paravents. Il y a deux ou trois cents ans, vivait là un peintre du nom de Kano. Le temple de Chion-in l’engagea à embellir les murs des chambres. Comme un mur est un paravent, et qu’un paravent est un mur, Kano, de la Royal Academy, eut un certain travail. Mais il fut aidé par des élèves et des imitateurs, et finit par laisser quelques centaines de paravents qui sont autant de tableaux achevés [...] Le grand Kano a dessiné des faisans transis, groupés ensemble sur la branche couverte de neige d’un pin ; ou bien un paon, en son orgueil, déployant sa queue pour faire les délices de sa gent femelle ; ou une orgie de chrysanthèmes débordant d’un vase ; ou des figures de campagnards usés par le travail, rentrant du marché ; ou une scène de chasse au pied du Fujiyama. Le charpentier, tout aussi grand artiste, qui a bâti le temple, a encadré chaque peinture avec une précision absolue sous un plafond qui est un miracle d’invention, et le temps, le plus grand artiste des trois, a retouché l’or de telle sorte qu’il est devenu de l’ambre, le bois du miel sombre, et la surface brillante du laque une eau profonde, superbe et presque transparente. Telle une chambre, telles toutes les autres […] 



Des artistes moindres avaient travaillé avec Kano le Magnifique. Ceux-ci avaient été autorisés à poser leurs pinceaux sur des panneaux de bois dans les vérandas extérieures, et ils s’étaient donné consciencieusement du mal. Ce ne fut que lorsque le guide eut attiré mon attention sur elles que je découvris un tas d’esquisses monochromes tout au bas des portes des vérandas. Un iris brisé par la chute d’une branche que vient d’arracher un singe hargneux ; une brindille de bambou inclinée sous le vent qui fronce un lac ; un guerrier du temps passé en embuscade dans un fourré pour guetter son ennemi, la main sur le sabre, et les lèvres pincées sous l’effet d’une concentration intense, furent parmi les notes nombreuses que mon œil rencontra. Combien de temps, pensez-vous, durerait sans détérioration un dessin à la sépia au milieu de notre civilisation, s’il était mis sur le panneau d’un bas de porte ou le lambris d’un passage de cuisine ? En cet aimable pays, pourtant, un homme n’a qu’à se baisser pour écrire son nom sur la simple poussière, certain que, si l’écriture est d’un habile modelé, les enfants de ses enfants le laisseront respectueusement durer. »




mercredi 6 mai 2009

En vie dessous


« Il n’y eut pas d’affaires à Osaka ce jour-là, à cause du soleil et de la floraison des arbres. Chacun se rendit à une maison de thé avec ses amis. Je m’y rendis aussi, mais commençai par courir le long d’un boulevard au bord de la rivière, sous prétexte de voir l’Hôtel des Monnaies. Ce n’était qu’un édifice vulgaire de solide granit, d’où l’on jette dans la ciculation les dollars et autres cochonneries du même genre. Tout le long du boulevard les cerisiers, les pêchers et les pruniers, roses, blancs, rouges, joignaient leurs branches et faisaient une ceinture de douce couleur veloutée aussi loin que portait le regard. Les saules pleureurs étaient l’ornement naturel du bord de l’eau, cette orgie de fleurs n’étant qu’une partie des prodigalités du printemps. L’Hôtel des Monnaies peut fabriquer cent mille dollars par jour, mais tout l’argent en sa garde ne ramènera pas les trois semaines de la fleur de pêcher qui, plus encore que le chrysanthème, est la couronne et la gloire du Japon. Grâce à quelque action d’un mérite supérieur accomplie dans une vie passée, il me fut donné de tomber au beau milieu de ces trois semaines-là. 
[…] 
Je contemplais le soleil de l’après-midi sur les arbres et la ville, les changements et les jeux de couleur dans les rues de cerisiers encombrées de monde, et je chantonnais intérieurement parce que le ciel était bleu et que j’étais en vie dessous avec une paire d’yeux dans la tête. » 

Rudyard Kipling, Lettres du Japon (1888)