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jeudi 5 décembre 2013

Plutôt les plaindre




[...] 
ni dieux ni bêtes disent d'eux aujourd'hui, tout contents,

les hommes,

alors qu'il faudrait plutôt les plaindre d'avoir su perdre

aussi facilement le dieu dans la bête et la bête dans le dieu

et en eux l'un et l'autre


Jean-Christophe Bailly, Singes
in Le parti pris des animaux (2013)



samedi 3 décembre 2011

L'éclat




« (Les souvenirs sont en nous ce qui empêche le monde de finir et lorsque l'on voit qu'il continue aussi hors d'eux, indifférent et mobile, coulant sans avidité sur ce qui fut et sera, un vertige se produit, qui a l'éclat de notre propre disparition.) » 

Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement (2011)



dimanche 20 novembre 2011

Voir l'ouvert



Ou bien il arrive qu’un animal, muet, lève les yeux, nous traversant de son calme regard


R. M. Rilke, Élégies de Duino 




Reconnaître ce proche lointain dans le regard des hommes, cela se fait sans difficulté : l’œil humain sera sans doute toujours pour nous le lac le plus profond, la surface la plus troublante. Mais ce qu’a identifié Rilke, dans l’ébranlement produit par la rencontre avec le regard d’un animal, c’est, à l’intérieur du partage — nous nous voyons, nous nous regardons mutuellement —, la division de la différence : le regard animal nous traverse et va au-delà de nous. Pourquoi ? Parce que, pour Rilke, nous regardons en arrière, alors que « la créature de tous ses yeux voit l’ouvert ». L’ouvert (das Offene), dont Heidegger voudra priver l’animal, est justement chez Rilke le domaine en propre de l’animal, c’est-à-dire celui qui nous est refusé, à nous qui regardons de façon toujours préoccupée, qui regardons « en arrière » (rückwärts) de façon inversée, contournée (umgekehrt). Regarder en arrière, c’est être piégé par soi-même, c’est regarder le présent de façon toujours biaisée, c’est être constamment dans le souci d’un passé ou d’un futur, dans le leurre de l’interprétation, c’est vivre dans le « monde des formes », auquel l’ouvert s’oppose moins comme quelque chose d’informel que comme ce qui est libre de tout souci de formation. C’est parce que les animaux sont des êtres sans Bildung qu’ils sont dans l’ouvert. La Bildung, qui est le propre de l’homme et le moyen par lequel il se constitue lui-même comme liberté, est en même temps ce qui a dû pour toujours dire adieu à cette autre liberté, rayonnante, qui est celle de l’ouvert. L’ouvert n’est que l’éternelle présentation au présent et il est, comme tel, sans passé et sans avenir, c’est-à-dire qu’il est aussi « libre de mort » (frei von Tod). La possibilité même de la formation est liée au sens de la mort, la mort est ce qui arrime le temps pour les hommes. Pour ceux — les animaux — qui vivent dans un temps non arrimé, il n’est pas de mort, ni de formation, ni d’ailleurs de langage — le langage étant, bien sûr, l’outil même de la formation : c’est muettement que l’animal lève les yeux, et muettement qu’il voit, au-delà de nous, l’ouvert. 

Jean-Christophe Bailly, Le versant animal (2007), p. 39-40