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samedi 1 novembre 2014
Faites le calcul
La vie est dans l'ensemble quelque chose de vraiment beau et en tout cas elle n'est pas aussi ennuyeuse que si elle l'était deux fois plus.
[Georg Büchner à Eugen Boeckel, le 1er juin 1836]
vendredi 31 octobre 2014
Appeler par son nom tout ce qui existe
[Giessen, février 1834]
Je ne méprise personne, surtout pour son intelligence ou sa culture, parce qu’il n’est au pouvoir de personne de n’être ni un imbécile ni un criminel, parce que dans des circonstances égales, nous serions tous égaux et parce que les circonstances ne dépendent pas de nous. Pour ce qui est de l’intelligence, elle n’est qu’un très petit aspect de notre vie spirituelle et l’éducation n’est qu’une forme très contingente de celle-ci. Celui qui me reproche un tel mépris prétend que je marcherais sur les pieds d’un homme parce qu’il a un mauvais habit. C’est transposer dans le domaine spirituel, où elle est encore plus vulgaire, une grossièreté dont on ne croirait jamais quelqu’un capable dans le domaine physique. Je peux traiter quelqu’un d’imbécile sans pour autant le mépriser ; l’imbécillité fait partie des qualités universelles de l’humanité ; je ne peux rien quant à son existence, mais personne ne peut m’empêcher d’appeler par son nom tout ce qui existe et de m’écarter de ce qui m’est désagréable. C’est une cruauté d’offenser quelqu’un, mais je puis à ma guise le chercher ou l’éviter. Ceci explique ma conduite envers de vieilles connaissances : je n’ai mortifié personne et je me suis épargné beaucoup d’ennui ; s’ils me trouvent fier parce que je ne prends pas goût à leurs plaisirs et à leurs occupations, c’est injuste ; il ne me viendrait jamais à l’esprit de faire un sembable reproche à un autre pour ce même motif. On dit que je suis moqueur. C’est vrai, je ris souvent, mais je ne ris pas de la façon dont quelqu’un est un homme, mais seulement de ce qu’il est un homme, à quoi il ne peut absolument rien, et ce faisant je ris de moi-même qui partage son destin. Les gens appellent cela se moquer, ils ne supportent pas qu’on les tourne en dérision et qu’on les tutoie ; ce sont eux qui méprisent, se moquent et font les fiers parce qu’ils ne cherchent la bêtise qu’en dehors d’eux-mêmes. Bien entendu, j’ai encore une autre façon de me moquer, mais ce n’est pas celle du mépris, c’est celle de la haine. La haine est permise autant que l’amour et j’ai la plus grande haine pour ceux qui méprisent. Ils sont nombreux ceux qui en possession d’une apparence ridicule que l’on appelle l’éducation, ou d’un bric-à-brac mort que l’on appelle l’érudition, sacrifient la grande masse de leurs frères à leur égoïsme méprisant. L’aristocratie est le mépris le plus infâme de l’esprit-saint en l’homme ; je retourne contre lui ses propres armes ; morgue pour morgue, moquerie pour moquerie.
Georg Büchner, Correspondance
[traduction de Henri-Alexis Baatsch]
jeudi 30 octobre 2014
Personnages à l'horizon
C’est tout de même étrange que je connaisse — films, romans, feuilletons, reportages — beaucoup plus de personnages que de personnes, au fond — je me demande dans quelles proportions. Et que j’en sache tellement plus sur eux, leurs désirs et leurs secrets les plus intimes, alors que la plupart de mes semblables n’ont à mes yeux pas plus d’existence que des figurants. (Imaginons un type qui passerait sa vie à mater des séries sans jamais nouer aucun contact, l’humanité réelle resterait pour lui, jusqu’au bout, une pure fiction.)
Relu Lenz pour la ixième fois, mais dans une autre traduction (meilleure, d’ailleurs). “N’entendez-vous donc rien ? N’entendez-vous donc pas cette voix épouvantable qui hurle de tout l’horizon et qu’on appelle d’ordinaire le silence ?”
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