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mardi 28 janvier 2020

Un excellent trait de caractère






Manasquan, New Jersey, le 27 mai 1888

Cher Homer St. Gaudens,

Votre père vous a amené me voir aujourd'hui, et il espère, me dit-il, que vous vous souviendrez de cette rencontre. Je vais faire mon possible pour accomplir son vœu ; et il se peut que vous trouviez amusant, dans plusieurs années, de voir ce petit bout de papier et de lire ce que j'écris. Je dois vous certifier, pour commencer, que vous n'avez vous-même manifesté aucun intérêt pour cette rencontre, et que vous avez obstinément manifesté l'ambition de retourner à vos jeux, ce qui m'a semblé un excellent trait de caractère. Vous étiez aussi (j'use du temps passé, dans la perspective de l'époque où vous me lirez, plutôt que dans celle où j'écris) un très joli petit garçon, et (à mes yeux d'Européen) d'un aplomb surprenant. La période durant laquelle j'ai eu le loisir de vous observer fut si courte que vous devez me pardonner si je ne puis rien dire de plus : ce que je remarquai d'autre, cette agitation perpétuelle du pied et de la main, cette adorable maladresse, ces tentatives de vous en prendre au mobilier, n'était que l'héritage commun à tous les petits de l'homme. Mais il vous plaira peut-être de savoir que le monsieur maigre et rouge de fièvre allongé là, et qui vous intéressait si médiocrement, était dans un état d'esprit partagé et déplaisant : harcelé par un travail qui ne lui donnait pas satisfaction, tourmenté par des difficultés que vous surmonterez quand le temps sera venu pour vous de le faire, et cependant tout entier dans l'attente de rien de moins qu'un voyage dans les mers du Sud et que la découverte d'îles désertes et sauvages. 
L'ami de votre père, 

Robert Louis Stevenson


(Le père de cet enfant chanceux, Augustus St. Gaudens, était un sculpteur, auteur en 1902 de cette plaque commémorative.)





samedi 2 mars 2019

On s'oublie à regarder




"Je regrette fort d'avoir été blessé le matin d'une journée si intéressante - je ne dis pas belle - car il faut avoir vu les cadavres en tas pour savoir comment cela se passe - Mais quel coup d'oeil ! Des vrais tableaux de genre... Le ciel classique sanglant, la nuée de corbeaux, les débris de casques... Les armes broyées - On s'oublie à regarder - avant que le râle bizarre et effrayant d'un homme qui va mourir ne vous fasse dresser les cheveux sur la tête - Ces plaintes de mourants sont navrantes... tant qu'ils causent, ou qu'ils appellent leurs mères  (de vieux hommes barbus !)... On les plaint encore avec son coeur d'homme - Mais lorsque ce n'est plus qu'un sanglot rythmé - lointain - que l'on sent que ces yeux révulsés ne regardent plus ici, mais que déjà ce malheureux vit dans un monde différent du nôtre - On a peur - On sent sa chair se hérisser - La terreur instinctive de la bête devant la Mort - je pense -

- Pas bien drôle ma lettre !"


(Jacques Vaché à sa tante, le 30 septembre 1915 - il a vingt ans et trois semaines. In Lettres de guerre, Gallimard, 2018)



lundi 17 juillet 2017

Il importe peu dans Aldébaran




Quand il écrit ce morceau, Debussy vient de subir une lourde opération (cancer du rectum). "Évidemment, écrit-il à un ami, il importe peu dans Aldébaran ou dans Sirius que je fasse ou non de la musique, mais je n'aime pas la contradiction et accepte mal ce tournant de la destinée ! et je souffre comme un damné !" Et quelques jours plus tard, à son éditeur : "C'est demain que je débute dans le radium ; ce minerai qui a des effets bien surprenants, voire même mystérieux. Comme ma sensibilité est extrême, — merci bien ! — on est obligé de scinder les doses, ce qui rend le traitement beaucoup plus long... La Nature est sans pitié pour ses créatures."

L'élégie, bien entendu, est notée "lent et douloureux".


mardi 27 juin 2017

Un moyen assez rare




Je m’étais trop dépêché de chanter victoire pour Pelléas et Mélisande, car, après une nuit blanche, celle qui porte conseil, il a bien fallu m’avouer que ce n’était pas ça du tout ! ça ressemblait au duo de Monsieur Un Tel, ou n’importe qui, et surtout, le fantôme du vieux Klingsor alias R. Wagner, apparaissait au détour d’une mesure, j’ai donc tout déchiré, et suis reparti à la recherche d’une petite chimie de phrases plus personnelles, et me suis efforcé d’être aussi Pelléas que Mélisande, j’ai été chercher la musique derrière tous les voiles qu’elle accumule, même pour ses dévots les plus ardents ! J’en ai rapporté quelque chose, qui vous plaira peut-être ? pour les autres ! ça m’est égal — je me suis servi, tout spontanément d’ailleurs, d’un moyen qui me paraît assez rare, c’est-à-dire du Silence (ne riez pas !) comme un agent d’expression ! et peut-être la seule façon de faire valoir l’émotion d’une phrase […] 

Claude Debussy à Ernest Chausson, lundi 2 octobre 1893




vendredi 12 mai 2017

Well, it's done






"Bon, eh bien, c'est fait. Ces tragiques seize pages sont enfin terminées, et j'ai mis de côté trente-deux pages de copeaux, et passé treize jours aussi près de l'enfer qu'on puisse supporter quand on est un être humain. C'est fait, et bien entendu, cela n'en valait pas la peine, et tout le monde s'en fiche." 

(R. L. Stevenson, 1893)


samedi 11 mars 2017

Pour l'instant je fais bloc




Janvier 1966, Tony Duvert a donc vingt ans, il s'est mis à écrire son premier roman, Récidive, et il répond à une amie du lycée pour lui expliquer (très mystérieusement, il n'est jamais question de littérature) sa disparition de la circulation : 

"Depuis assez longtemps, j'ai pris des chemins où je tiens à être seul, tant il est facile de les corrompre [...] Je ne me suis pas enfermé dans une tour, je ne suis pas explorateur en chambre, je n'appartiens à aucun titre à une aristocratie de solitaires : au contraire, je suis dans la rue — et dans la rue, si belle, si vaste ou si longue qu'elle soit, il n'y a que des passants : et même ceux qu'on racole une nuit, on ne les voit pas deux fois [...]
Mon silence [...] correspond à une rupture délibérée entre une manière de vivre facile et endormante, qui m'aurait mené là où les autres vont, et une autre que je n'ai pas cherchée, mais dont j'ai le courage d'avoir besoin, et qui contredit la première [...] Je travaille beaucoup. Pas les études, bien sûr, pas le piano. Un travail qui m'est propre, que j'ai créé à mon usage, difficile, plaisant, nécessaire, et qui peut donner, qui doit, qui donne ses fruits. Excellents, savoureux, partageables du reste. De ce travail, je ne te dis rien de plus. J'ai mis des années à le mettre au point. Il n'a rien de philosophique, artistique — pouah ! — il ne vise pas un mode de vie. Il ne crée pas de système. Il ne m'apporte aucun argent. Il ne m'intègre à rien du tout [...]
Relativement à nos rencontres, elles étaient très plaisantes, certes. Mais je n'ai pas, je n'ai plus le temps, ni pour toi, ni pour quiconque. On ne doit pas me faire confiance : je ne tends aucune main. Cela reviendra peut-être, le goût d'éparpiller en miettes précieuses les journées. Pour l'instant je fais bloc et tant qu'il le faudra. Je ne joue pas à me construire, à me contempler, à m'interroger, à me chercher : aucun mode pervers de paraître. Je ne sonde pas, je ne brise rien. Je fais des inventaires que personne n'ose."

(Cité par Gilles Sebhan dans son Retour à Duvert (Le dilettante, 2015) dont est également tiré notre illustration, détail d'une photo de classe en 61/62 — une première littéraire à Savigny-sur-Orge, Duvert a seize ans.)

mardi 7 mars 2017

Un abri dans la violence




"C'est curieux comme nos existences (je parle de nos deux existences) protègent leur état de crise chronique en trouvant un abri dans ce qu'il y a de plus violent en art, de plus terrible. C'est que cette terreur-là met en déroute l'abjection de ce monde (pas de jour qui ne nous apporte son lot de comique abject, et qui ne nous fasse haïr notre époque, non pas au nom d'un passé regretté, mais au nom du plus profond présent). Terribles sont les chants mongols que tu m'as envoyés, une voix si creuse, terriblement creuse, que les autres voudraient remplir. Nous n'avons que ces deux choses, la violence de l'art, et cette autre violence qu'est la grâce et la beauté d'un enfant. Un peu tardivement, je me suis mis à connaître et aimer Ravel : il me semble ne ressembler à rien, avoir une étrangeté radicale, et lui aussi disposer d'une existence fragile à l'abri de l'extraordinaire violence de son art." 

Gilles Deleuze à André Bernold, 28 mai 1994 
(in Lettres et autres textes, 2015)



jeudi 9 juin 2016

Child that has been in hell




Autoportrait de Stevenson dans une lettre à J. M. Barrie écrite à Samoa le 3 avril 1893 : 

Excessivement maigre, brun, plutôt coloré […] et ridé, grisonnant, aspect général d’un foudroyé — ou d’un jeune homme brisé — ou pour emprunter une expression de Carlyle sur de Quincey d’ “Enfant qui a été en enfer”. Passé excentrique — obscur et oh ! nous n’en parlons jamais — Présent industrieux respectable et bêtement satisfait. Aimait beaucoup parler d’Art, n’en parle plus […] Nom dans la famille, la Célébrité Apprivoisée. Cigarettes sans interruption, sauf en cas de toux ou de baiser. Irrémédiablement empêtré dans la vie domestique. Boit beaucoup. Jure un peu. Caractère instable. Peut avoir des manières pompeuses, mais sujet aux transes. Fondamentalement l’employé de commerce ordinaire : accusé de tricher aux cartes, se croirait obligé de se brûler la cervelle, aussi peu qu’il en ait envie. Invalide depuis dix ans, mais peut dire fièrement que cela ne se voit pas. (Quand il se sent bien, ressemble à un garçon brun au caractère incertain, mais quand il va mal est un invalide au sourire évanescent.) A une propension à expliquer l’univers. Écossais, monsieur, Écossais.


Exceedingly lean, dark, rather ruddy [...] crow's-footed, beginning to be grizzled, general appearance of a blasted boy — or blighted youth – or to borrow Carlyle on De Quincey "Child that has been in hell". Past eccentric — obscure and O no we never mention it – present, industrious respectable and fatuously contented. Used to be very fond of talking about Art, don't talk about it anymore [...] Name in family, The Tame Celebrity. Cigarettes without intermission except when coughing or kissing. Hopelessly entangled in apron strings. Drinks plenty. Curses some. Temper unstable. Manners purple on an emergency, but liable to trances. Essentially the common old copybook gentleman of commerce : if accused of cheating at cards, would fell bound to blow out's brains, little as he would like the job. Has been an invalid for ten years, but can boldly claim that you can't tell it on him. (When he's well he looks like a brown boy with an uncertain temper, but when he is ill he's a rose-garden invalid with a sainted smile.) Given to explaining the universe. Scotch, sir, Scotch. 


jeudi 10 décembre 2015

Les Années Godot (morceaux choisis)


Achevé hier le deuxième volume récemment paru des lettres de Samuel Beckett. Vivement le troisième… 


"[…] le paysage ne laisse rien à désirer, la nourriture laisse tout à désirer. […] Ai eu des entretiens prolongés avec les Gendarmes du coin, dans leur caserne à 10 km d'ici. Ai raconté mon histoire presque jour après jour depuis que j'ai mis le pied en France. Ils n'arrivent pas à croire que je puisse m'appeler Samuel et ne pas être juif." 
[Vaucluse, octobre 1942] 



[à Thomas MacGreevy, 4 janvier 1948]


"L'erreur, la faiblesse tout au moins, c'est peut-être de vouloir savoir de quoi on parle. À définir la littérature, à sa satisfaction, même brève, où est le gain, même bref ? De l'armure que tout ça, pour un combat exécrable." 
[à Georges Duthuit, 11 août 1948] 

"Pardonne-moi maintenant et toujours toutes mes stupidités et blancheurs, je ne suis d'un être qu'une toute petite partie, des vestiges se haïssant, des restes d'une vieille envie, quand j'étais petit, d'arrondissement, même à petit rayon. Ça vous enferme toute la vie. Et on pousse en vain vers l'absence de figure. " 
[à Georges Duthuit, 12 août 1948] 



[à Georges Duthuit, 2 mars 1949]


"Il s'agit seulement de s'entendre sur le domaine où l'on ne vaut rien. On ne risque guère d'en exagérer l'étendue." 
[à Georges Duthuit, printemps 1949] 



[à Georges Duthuit, printemps 1950] 


"Pour M[ercier] et C[amier] je suis désolé que vous preniez ça au sérieux. Je ne pourrais vraiment pas supporter que ce texte soit divulgué de mon simili-vivant. Il peut toujours avoir sa place, si vous y tenez, dans un volume à intituler Merdes Posthumes, avec tous les faux départs par exemple (pas à confondre avec les textes pour rien) et ceux à venir (j'en ai déjà un autre en bonne voie). L'idée de Watt déjà m'empourpre jusqu'aux os. Si on le réservait aussi pour les M. P. ?" 
[à Jérôme Lindon, 20 janvier 1954] 

"Si vous avez d'autres questions à me poser comportant des réponses précises, je suis à votre disposition. Mais quant à dire qui je suis, d'où je viens et ce que je fais, tout cela dépasse vraiment ma compétence." 
[à un éditeur allemand, 17 février 1954] 

"Voilà comment va la vie, avec une grande ingratitude pour cette magnifique chose qu'est le fait de pouvoir se lever et quitter sa place, même si c'est seulement pour faire quelques tristes pas." 
[à Pamela Mitchell, 27 août 1954] 




"Je suis très touché par son offre [celle du producteur américain de Godot] de payer mes frais de voyage à New York […] Je ne veux pas dire catégoriquement oui ou non maintenant, insuffisamment empalé sur les cornes du vieux dilemme. Je suppose hélas que ce sera non comme d'habitude. Si je devais seulement donner un coup de main au metteur en scène, sans le gêner ni le laisser me gêner, et être exempté d'interviews, de journalistes, de réponses stupides à des questions stupides et autres misères du même genre, alors j'envisagerais très sérieusement d'y aller. Mais il est évident que je ne peux accepter une offre si généreuse pour ne pas faire ce qu'on attend de moi. S'il y a une chose que je suis incapable de faire c'est parler de mon œuvre, ou l'"expliquer", sauf peut-être en buvant la troisième bouteille avec un ami indulgent."
 
[à Barney Rosset, 12 novembre 1955] 

"Peu de chances, je le crains, que j'écrive mes mémoires. J'ai moins de souvenirs que si j'avais six mois." 
[à un éditeur anglais, 27 février 1956] 

"Ne vous désespérez pas, branchez-vous bien sur le désespoir et chantez-nous ça." 
[à Robert Pinget, 8 mars 1956] 

"Je me sens vieux comme la Maison Usher. L'électrophone répand son baume. Cette semaine nous écoutons la Dichterliebe et la Winterreise. Voilà ce que sont nos transports." 
[à Barney Rosset, 1er août 1956]


 



"Vivement 57, et 67, et 77, après ça ira, sinon avant. […] Laissez-moi vous souhaiter — en homme bien élevé — beaucoup de bonheur dans cette putain d'année qui vient."
[à Jacoba Van Velde, 27 décembre 1956]



vendredi 9 octobre 2015

Une infidélité du jeune Berg





Aujourd’hui, ma chérie, je t’ai été infidèle pour la première fois. Il faut que tu saches que j’ai une tout autre conception de la fidélité que la plupart des gens. Pour moi, la fidélité à un être est un sentiment, un état qui jamais n’abandonne celui qui aime, qui le suit comme son ombre, qui est devenu partie intégrante de sa personnalité — l’impression de n’être jamais seul, de s’appuyer sur lui ou de le soutenir toujours — en un mot, l’impression de ne pas exister sans l’être aimé en tant qu’entité unique et indépendante. C’est dans ce sens-là que je t’ai été aujourd’hui infidèle ! C’est arrivé dans le Finale de la symphonie de Mahler, tandis que j’éprouvais peu à peu le sentiment d’être arraché à ce monde, comme s’il n’existait plus rien que cette musique et que moi qui m’en délectais ! Et lorsque, écrasante et exaltante, elle s’est achevée, j’ai senti tout à coup une douce morsure. Une voix, en moi, a crié : “Et Helene ?” C’est alors que j’ai dû reconnaître que je t’avais été infidèle et c’est pourquoi je te demande pardon ! 

Alban Berg, lettre à Helene Nahowski, le 25 novembre 1907 
[cité par Henry-Louis de Lagrange in Gustav Mahler III. Le génie foudroyé]



samedi 3 octobre 2015

Fatigue des apparences





Ah, vivre est lassant, d'un bout à l'autre, comme vous le disiez, une fatigue. Des apparences tout autour, au point qu'il faudrait une éternité pour leur rendre hommage, et à peine sont-elles entr'aperçues que d'autres viennent les chasser, lesquelles s'évanouissent à leur tour, incomprises. 

[Kleist à sa cousine Marie, Châlons-sur-Marne, juin 1807]



samedi 1 novembre 2014

Faites le calcul




La vie est dans l'ensemble quelque chose de vraiment beau et en tout cas elle n'est pas aussi ennuyeuse que si elle l'était deux fois plus. 

[Georg Büchner à Eugen Boeckel, le 1er juin 1836]



vendredi 31 octobre 2014

Appeler par son nom tout ce qui existe





[Giessen, février 1834] 

Je ne méprise personne, surtout pour son intelligence ou sa culture, parce qu’il n’est au pouvoir de personne de n’être ni un imbécile ni un criminel, parce que dans des circonstances égales, nous serions tous égaux et parce que les circonstances ne dépendent pas de nous. Pour ce qui est de l’intelligence, elle n’est qu’un très petit aspect de notre vie spirituelle et l’éducation n’est qu’une forme très contingente de celle-ci. Celui qui me reproche un tel mépris prétend que je marcherais sur les pieds d’un homme parce qu’il a un mauvais habit. C’est transposer dans le domaine spirituel, où elle est encore plus vulgaire, une grossièreté dont on ne croirait jamais quelqu’un capable dans le domaine physique. Je peux traiter quelqu’un d’imbécile sans pour autant le mépriser ; l’imbécillité fait partie des qualités universelles de l’humanité ; je ne peux rien quant à son existence, mais personne ne peut m’empêcher d’appeler par son nom tout ce qui existe et de m’écarter de ce qui m’est désagréable. C’est une cruauté d’offenser quelqu’un, mais je puis à ma guise le chercher ou l’éviter. Ceci explique ma conduite envers de vieilles connaissances : je n’ai mortifié personne et je me suis épargné beaucoup d’ennui ; s’ils me trouvent fier parce que je ne prends pas goût à leurs plaisirs et à leurs occupations, c’est injuste ; il ne me viendrait jamais à l’esprit de faire un sembable reproche à un autre pour ce même motif. On dit que je suis moqueur. C’est vrai, je ris souvent, mais je ne ris pas de la façon dont quelqu’un est un homme, mais seulement de ce qu’il est un homme, à quoi il ne peut absolument rien, et ce faisant je ris de moi-même qui partage son destin. Les gens appellent cela se moquer, ils ne supportent pas qu’on les tourne en dérision et qu’on les tutoie ; ce sont eux qui méprisent, se moquent et font les fiers parce qu’ils ne cherchent la bêtise qu’en dehors d’eux-mêmes. Bien entendu, j’ai encore une autre façon de me moquer, mais ce n’est pas celle du mépris, c’est celle de la haine. La haine est permise autant que l’amour et j’ai la plus grande haine pour ceux qui méprisent. Ils sont nombreux ceux qui en possession d’une apparence ridicule que l’on appelle l’éducation, ou d’un bric-à-brac mort que l’on appelle l’érudition, sacrifient la grande masse de leurs frères à leur égoïsme méprisant. L’aristocratie est le mépris le plus infâme de l’esprit-saint en l’homme ; je retourne contre lui ses propres armes ; morgue pour morgue, moquerie pour moquerie. 

Georg Büchner, Correspondance 
[traduction de Henri-Alexis Baatsch]



mardi 7 octobre 2014

Une race d'hommes




Perry et Truman



[Truman Capote à Perry Smith, le 7 août 1963]

J'ai retrouvé la première strophe du poème que vous m'avez demandé. Je suis sûr qu'il y en a une seconde, mais, pour une raison que j'ai oubliée (il y a si longtemps de ça), je n'ai recopié que celle-ci dans un carnet et j'ignore ce qu'est devenue la seconde. Perdue, peut-être. Désolé. 

Il existe une race d'hommes qui ne s'intègrent pas aux autres, 
Une race d'hommes incapables de se fixer
Qui déchirent le cœur des êtres qui les aiment
Et s'en vont découvrir le monde. 
Ils traversent les champs, enjambent les rivières, 
Se hissent au sommet des montagnes. 
La malédiction des Gitans leur enflamme le sang
Et s'ils voulaient se reposer, ils ne sauraient le faire
Ils pourraient aller loin s'ils suivaient des voies rectilignes
Car ce sont des hommes solides, sincères et courageux, 
Mais ils se lassent vite de la réalité des choses
Et ne cherchent jamais que l'inconnu et le bizarre. 


[Ces vers sont d'un certain Robert William Service, poète canadien. Perry Smith était l'un des deux assassins que Capote met en scène dans De sang-froid et en qui pour son trouble il s'était reconnu.]


dimanche 28 septembre 2014

Sept coulées de lave ardente



[Truman Capote à Robert Linscott, mai 1947]

J'ai repris mon roman, et c'est vraiment tout ce que j'aime, et je viens d'en écrire deux pages, et oh ! Bob, je veux que ce livre soit très beau, parce qu'il me paraît essentiel, aujourd'hui plus que jamais, qu'un écrivain cherche à très bien écrire, le monde a perdu la tête, l'art seul est sain d'esprit, et une fois dispersées, une à une, les ruines des anciennes civilisations, la preuve est faite qu'il ne demeure que les poèmes, les tableaux, les sculptures et les livres.


 [du même au même, Taormina, 2 décembre 1950]

L'Etna s'est réveillé la semaine dernière — catastrophe qui se prolonge : chaque jour une nouvelle éruption. Je l'aperçois en ce moment de l'endroit où je suis assis — sept coulées de lave ardente s'échappent du cratère, vision terrifiante mais d'une incroyable beauté, surtout la nuit. 



samedi 20 septembre 2014

Malaises à prévoir



[Vialatte à Paulhan, septembre 1955] 

Mon cher J.P.,
J’étais encore plein de remords d’avoir dû vous refuser ce papier Mann [Thomas, qui vient de mourir] quand l’événement m’a donné raison : je ne peux compter sur rien en ce moment ; les repas me mettent knock-out. Ils m’endorment pathologiquement. Je me réveille quatre, cinq heures après, groggy, ahuri, malade comme un chien ; si bien que j’attaque à 19 heures (et dans quel état !) une journée de travail pour laquelle je me suis levé à 7. Comment faire face à mes engagements ? Il y faut des prodiges. Que serait-ce si j’avais accepté en plus, d’ici deux jours mobilisés par Match, Milena (révisions), les variantes du Procès (révision), le vitrier, le plombier, le fumiste (tout tombe), les allées et venues d’un neveu que je découvre pour la première fois de ma vie, un courrier de cinq ans de retard, une mosaïque de courses, de téléphones, d’autobus, de malaises à prévoir, de disputes conjugales courantes, l’indignation à laisser refroidir, les quiproquos de ma femme de ménage à réparer (surtout dans ma bibliothèque ; effrayant !), que serait-ce si j’avais accepté en plus la responsabilité d’un article sur un écrivain dont je ne connais bien qu’un ou deux aspects, pour une revue qui exige, à bon droit, le maximum ? Et avec une documentation pétrie par ma femme de ménage dans un magma de brochures, informe (par définition), et mélangé à de la mort-aux-rats ! Autant chercher la crotte n° 3042 bis dans l’intestin d’une chèvre éventrée. 
Voilà. J’avais quatre ou cinq choses à vous dire. J’ai déjà plus d’une page pour la première. C’est un signe de fatigue profonde. Je ne cesse plus d’écrire des pages sur un détail quand je suis fatigué. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai peur à l’idée de faire un roman. Je sais que c’est dans l’extrême fatigue et l’inconscience que s’échappe le flot. Et je ne veux plus de la fatigue, ni des maux de crâne, d’un œil qui reste en arrière de l’autre (et trop à droite), ni des spasmes de l’intestin, ni des enflures du maxillaire. Je n’en veux plus. J’en ai horreur. Je les maudis. Je les exècre. Poursuivons.



vendredi 19 septembre 2014

Entrer le chapeau mou en deçà des calculs du temps



[Vialatte à Paulhan, novembre 49]

Que veut dire exactement Derain quand il affirme qu'"au-delà de tous les calculs de temps il y a le chapeau mou" ? Je sens ça tellement consolant que j'aimerais bien le comprendre à fond pour m'en servir beaucoup. (Ce n'est pas le temps météorologique ?…) De toute façon, c'est grisant. Ça a l'air d'une recette, d'une panacée. 

[…] Le mot de Derain, je ne sais plus où je l'ai vu cité. Il me paraît grand à force d'être irréfutable. Comment faire, en effet, entrer le chapeau mou en deçà des calculs du temps ? Il faut bien qu'il soit au-delà ! Peut-être après tout n'est-il pas de Derain ? Je me serai trompé au portemanteau. C'est quand même quelque chose dans ce monde transitoire de pouvoir s'accrocher au chapeau mou. 




D'autant plus que dans mon quartier le ciel est très gris. Il fait l'après-midi une lumière du Hanovre. Et les journaux assurent qu'en Bretagne, il y a un diable qui fait sauter des moutons en caoutchouc. (Que deviendrait-on si la vie n'était pas si pleine d'arbitraire, de précision et d'inattendu ? Vous rappelez-vous ce violoniste de Selma Lagerlöf qui quitte tous les ans, au printemps, son château, sa femme et ses enfants, parce qu'il trouve que la vie est si diverse et magnifique ? Il en crève ! Il veut aller goûter d'elle "son amertume, sa richesse et sa folie". En dansant chez sa voisine, je crois ; mais peu importe. Comme on le comprend ! Moi, c'est l'idée de ce mouton en caoutchouc qui saute sous le feu en Bretagne sous l'œil lointain du chapeau mou qui me transporte. On a toujours envie d'aller voir. Et à chaque instant ça se transforme. Il reste ça. Qui se moque de nous ? […] Pourquoi ce monde est il si inexplicable et enivrant ? Tout est gratuit, tout est merveille. Ce mouton-ci nous cache la mort.) 
Excusez ces métaphysiques […]




jeudi 18 septembre 2014

Des choses assez spéciales




[Alexandre Vialatte à Jean Paulhan, 
le 30 décembre 1927] 

J’ai fait la connaissance ici d’un régisseur lituanien, mahométan de naissance et bouddhiste d’adoption, qui brûle pour la chanson populaire polonaise comme c’est son droit le plus strict. Éventuellement vous intéresseriez-vous à des traductions de chansons populaires polonaises pour la N.R.F. ? Si oui je pourrais vous en envoyer des échantillons s’ils m’en paraissaient valoir la peine ; vous jugeriez alors de l’opportunité de la chose. Sinon dites-le-moi tout de suite, s’il vous plaît, pour m’éviter le travail inutile. 


[Paulhan à Vialatte, le 5 janvier 1928] 

Je n’ai aucune confiance dans les chansons polonaises. C’est une fin bien triste pour un mahométan. Pourtant, s’il y en a de bien, envoyez-les-moi. 


[Vialatte à Paulhan, le 8 janvier 1928] 

Croyez que j’apporte toute la méfiance voulue dans la question mahométane des chansons polonaises […] Ce serait des choses assez spéciales, paraît-il ; le pendant polonais de la chanson bretonne ou provençale. Le régisseur bouddhiste, curieux de folklore slave, affirme qu’on s’est trompé en localisant le mystère en Russie ; sa dernière citadelle, et la surprise à venir du siècle, serait la Pologne inconnue. Je veux bien, si ça se prouve. Je vous tiendrai au courant. 


[Il ne sera plus jamais question de chansons polonaises dans la suite de leur correspondance. Vialatte, qui a 26 ans, est en train de traduire La Métamorphose, que Paulhan trouve “tout à fait bien”. Gaston Gallimard, lui, a de sérieux doutes sur les chances de succès en France de ce Kafka.]



jeudi 31 juillet 2014

Chance




[Samuel Beckett à Marthe Arnaud, le 10 juin 1940] 

On croit choisir une chose, et c'est toujours soi qu'on choisit, un soi qu'on ne connaissait pas si on a de la chance.