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jeudi 23 juin 2016

Pour le fumet, pour le devoir





Quelle histoire ! Tout ça, on garde évidemment criait Jeanjean au technicien, fauvettes en sus, on garde aussi criait encore Jeanjean toujours au même, lequel crapahutait sur le pick-up avec son nagra neuf, oublieux du complet, les deux jambes avalées par le courant glacé de la rivière. Étals de loupe et thèse au lac, on garde, on garde, pour le fumet, pour le devoir — Jeanjean voulait tout commenter —, pour le poisson liquide, pour son eau claire, le sexe de l’écrevisse, on garde, cran d’égoïne, on garde aussi, marquise, orchestre, pareillement on garde, les joueuses de volant, le cresson, on garde, on a besoin, dit-il, on a besoin, souvenez-vous du menuisier, de l’horreur de la rive, des corps dans l’herbe, des figurines posées par les anciens, le feu des feuilles, c’est égal, criait toujours Jeanjean infatigué, prends-le avec ta perche, mais prends-le donc, sa nappe pourra servir, Jeanjean préfabriqué, ajoutant, hors d’haleine : l’âme d’une fumée n’a jamais fait tourner le lait que je sache, les couleurs sont fanées, quel bonheur, prends-les, bon dieu. 
[pp. 164-165]


Un monde ne se partage pas vraiment car le partage est déjà fait, il faut des noms. 
[p. 179] 


Pierre Parlant, Pas de deux (2005)


mercredi 25 mai 2016

Évidemment les yeux






dans la tranquillité trompeuse du dormir 
les yeux bougent en tous sens 
comme s'ils cherchaient 
à éviter ou à attraper quelque chose 

un gravier dans un seau 
un grain de sel sur une lame 

évidemment les yeux du rêveur 
et ceux du lecteur ne font pas le même métier 

leur tracé d'exploration procède pourtant 
d'un effort de fixation et de saccades identiques 

j'y vois la preuve de l'existence d'un narrateur unique


Pierre Parlant, Les courtes habitudes. Nietzsche à Nice, éd. Nous, 2014



samedi 15 août 2009

Errant dans l'eau des yeux







Je trouve un grand charme aux phrases de Pierre Parlant (lisez Pas de deux, c’est une petite merveille). J’ai découvert ce matin Régime de Jacopo, un très mince livre paru en mars aux éditions Contre-Pied, en fait un extrait d’un “ouvrage en cours d’écriture” intitulé Ma durée Pontormo et inspiré par le journal du peintre. De Rancé à Ravel, le genre éminemment mélancolique de la “vie” me passionne, dans ce qu’il a de précipité. Il me semble que Parlant promet de le renouveler joliment. J’ai tiré de cette petite vingtaine de pages sans début ni fin où l’auteur avec son héros “rêva d’une surface sans bord” (ce sont les derniers mots du fragment) quelques lignes qui me semblent donner déjà une idée de l’art de Parlant, et du parti musical qu’il tire, entre autres finesses de rythme, de l’accent suspensif du point-virgule, perpétuelle attacca, liaison ou rupture selon ― art radical et classique, ambigu comme la mémoire et puisamment évocateur comme elle :


 

le jour suivant rendit le bouquet froid en compensant sa trace timide avec un rose étroit mais soutenu ; depuis une semaine une suite de taches au plafond l’intriguait (de la suie détrempée contre l’envie de peindre) ; une fois dehors il marchait vite ; une durée nouvelle creusait localement des places, des rues ; c’est alors qu’il se fit construire une maisonnette ; sang détaché ; mardi, écrivit-il dans son journal, il y avait eu un orage terrible ; il copia deux citations tandis qu’une autre lui échappait irrémédiablement ; vaisseau de gris violet ; souple et liquide ; il y entrerait par une fenêtre ; un pur reflet ; [...] ; il nota l’insistance d’une ombre sur le talus, une dominante passée par infusion ; ou une perdix ; zigzag constant de sa pensée ; du jaune fouetté plus pâle ; terre brûlée ; épais sirop de la soirée ; [...] ; il décrocha sa veste ; il observait ses selles ; poussa un sac de chaux ; la boutonna ; la qualité du temps autour des choses l’étourdissait souvent ; il planta quelques clous dans une petite galette qu’il avait pourtant mise de côté pour le repas du soir ; avoir une âme, pensa-t-il ; grésillement ; leva un blanc douteux ; un autre blanc opaque ; rose surfait quant au détail ; il redoutait la teinte de la bile [...] ; perdit pas mal de temps à mélanger les choses ; ce vert, sans doute l’avait-il trouvé par écrasement fortuit d’une plante sur le support ; il le garda ; mortier bâtard dans l’auge ; [...] ;
la robe se froissa ; malgré les années, il s’étonnait encore de la teneur variable des journées ; le blanc cassé ; cresson gelé dans la bassine ; il imaginait sans effort la solitude de tout le monde, posait tous les soirs son habit sur la chaise ; coïncidence dans le couloir ; dès novembre il y régnait un froid de loup ; [...] ; il lui fallait une bouteille, dit-il, immédiatement, quelque chose de noble, rouge ponceau ; il marchait vite ; l’ajustement civil des représentations l’irritait tout comme le gênaient les filaments minuscules errant dans l’eau des yeux quand il fixait le ciel ; c’était un nom facile à retenir ; il marchait vite ;