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dimanche 6 avril 2014

Cauchemars d'hier et d'aujourd'hui



À vrai dire, le peintre Horn n’est pas homosexuel ; il se fait passer pour tel afin d'endormir les soupçons du riche critique d’art Kretchmar, dont il culbute la maîtresse, Magda, adolescente des bas quartiers qui se rêve starlette et pour qui Kretchmar rendu fou d’amour a quitté femme, enfant, réputation, tranquillité. Chambre obscure met en en scène ce trio vraiment infernal avec une communicative jubilation dans la cruauté. Au milieu du livre, Nabokov brosse ce portrait moral de Horn : 

Il n’y avait de sincère en lui que l’inconsciente conviction que tout ce que créaient les hommes, en fait d’art et de science, n’était que tours de prestidigitateur plus ou moins adroit, délicieux charlatanisme. Si grave que fût le sujet dont on s’entretenait, il était également capable d’énoncer des pensées subtiles, triviales ou comiques selon son interlocuteur. Quand il parlait tout à fait sérieusement d’un livre ou d’un tableau, il éprouvait le sentiment agréable de participer à une conjuration, d’être le complice d’un farceur génial, l’auteur ou le peintre. Aussi, tout en observant avidement les souffrances de Kretchmar […], en le voyant persuadé qu’il était parvenu aux sommets de la souffrance humaine, Horn songeait avec plaisir que c’était loin d’être tout, oh ! bien loin : ce n’était que le premier numéro du programme d’un excellent music-hall où lui, Horn, disposait d’une place dans la loge directoriale. Quant au directeur lui-même, ce n’était ni Dieu ni le diable. Le premier était trop vieux, trop vénérable et ne comprenait rien à l’art nouveau ; le démon, lui, engraissé des crimes d’autrui, était insupportablement ennuyeux, comme le suprême bâillement d’agonie d’un criminel stupide, assassin d’un usurier. Ce directeur qui offrait sa loge à Horn était un être insaisissable, double, triple, qui se reflétait en lui-même, comme un fantôme chatoyant et magique, l’ombre de ballons multicolores, l’ombre d’un jongleur sur un mur éclairé. Telle était du moins l’idée qu’il s’en faisait en ses rares minutes de réflexions philosophiques. 

Virtuose, horriblement méchant, ce vaudeville cynique qu’est Chambre obscure fut rédigé en russe par Nabokov qui, quelques années plus tard, le réécrira en anglais ; on me souffle (merci Jean !) que cette seconde version, titrée Rire dans la nuit, est moins bonne. Il faudrait aller voir mais en tout cas je vous recommande chaudement ce premier jet d’acide, si vous aimez rire jaune. À propos de descente aux enfers toujours, je vous recommande aussi, dans un tout autre genre, le nouveau livre d’Antoine Brea, Roman dormant, que Le Quartanier éditeur vient tout juste d’imprimer au Québec. Un roman, vraiment ? Vénéneux bouquet de courtes proses, plutôt, et pourtant c’est sous le charme puissant de la fiction que nous place son bref prologue, vieux truc de romancier censé justifier l’existence d’un texte impossible : ce qu’on va lire nous est présenté comme ayant été dicté, onze jours durant en l’an 2009, par l’apparition de l’imam et onirocrite — c’est-à-dire versé dans l’interprétation des rêves — Muhammad Ibn Sîrin dit Abû Bakr (654-728), qui a réellement existé, à un vieux boucher de Belleville “malade du cœur mais sain d’esprit”. 

Roman dormant est le nom du livre, me dit-il, car il est d’or mais par endroits il ment. 


Parodie archaïsante de texte mystique où passeraient les fantômes plus modernes de Lautréamont et de Raymond Roussel, très sérieux jeu de mots, Roman dormant comme les enfers qu’il sonde volontiers souffle inextricablement le chaud et le froid (sans être jamais tiède !) mais aussi le vrai et faux, le sublime et le trivial, l’émotion et la blague, et offrira au lecteur hardi les délices de l’indécidable — comme les rêves, en somme : c’est ce qui s’appelle faire corps avec son sujet. Pour le dire en un mot, c’est de la poésie, et de la bonne. 

Omar Ibn Suhaïl al-Sa’adi a dit : Je vis en rêve le garçon de bain qu’on appelait Abdul-Aziz Ibn Sulaymane al‘Abed du temps où il vivait. Où il se glissait nu dans les vasques d’eau chaude pour nous frotter le dos. À présent je le revoyais habillé avec goût et j’admirais ses mamelons pointant sous le vêtement. À présent son port était celui d’une bahlula à qui s’offrent les cœurs de ses fidèles pour qu’elle les comprime dans ses cuisses. La vue d’Abdul-Aziz m’était un ravissement nonobstant ses grands pieds et les bulbes de barbe qui lui verdissaient le menton. Qui lui piquetaient le maquillage ceci malgré les cires et les rasements. D’un frémissement d’éventail Abdul-Aziz époussetait ses beaux yeux collés par des paquets de khôl. D’un froufroutement de mouchoir il se rafraîchissait la sueur qui lui inondait les aisselles. Je lui dis : Ô mon ami dis-moi comment te trouves-tu loin de moi ? Comment se passent les choses là-bas ? Sa réponse fut la suivante : Ami comme tu vois d’où je viens il fait chaud. Sa réponse fut la suivante : Quant à la mort elle me cuit. Sa réponse glissa d’entre ses lèvres comme une anguille chaude crachée par le démon de ses muqueuses. En vérité dit-il je ne puis te représenter la chaleur qui nous afflige moi et les miens. Je ne puis te dire la mort qui nous rouille aux genoux de ses douleurs. Heureusement dans sa miséricorde Lalla Mimouna la sainte nous déguise parfois la nuit. Elle nous entend pleurer et nous fait monter en visite chez vous les vifs. Elle nous alloue sa protection et déguise à vos yeux nos immondices. Et par la grâce de Lalla Mimouna la sainte c’est moi Abdul-Aziz le garçon de bain du hammam qui t’apparais ici sous les dehors d’une princesse. La putréfaction me dépouilla le sourire et les épaules mais mon malheur n’atteint pas à tes yeux car il est voilé des autours dont ton désir me mouille. Omar Ibn Suhaïl al-Sa’adi a dit : Je questionnai en rêve le démon-fille aux lèvres d’anguille et sa réponse fut la mort. Et sa réponse fut légère. Il était habillé d’un vêtement de fille et rendu gracieux sous la mort. Sous un diadème-voilette s’effaraient ses longs cils bien que son cœur fût dépouillé. Sa réponse me vint de sous la terre où il est nu parmi les ombres.



mercredi 7 août 2013

Vies d'écrivains



Tenté de suivre sans bouger de mon lit l’insaisissable Jack London, d’abord au long d’une biographie factuelle et plate, voire un peu niaise (prix Goncourt 2008 du genre, bizarrement ?), histoire de me mettre en jambes et de savoir précisément comment mon gars s’en sort avec la vie l’amour la mort, puis l’été de ses dix-huit ans, lorsqu’il prend La Route en vagabond du rail, pauvre et intrépide — j’en retiens surtout, entre deux courses-poursuites avec des contrôleurs, le récit à faire frémir de son séjour dans un pénitencier (son crime : s'être trouvé à l'aube dans les rues de Niagara Falls). Dans La Croisière du « Snark », quinze ans plus tard, où toujours matamore mais désormais riche et célèbre il se frotte au yachting austral en collectionnant les ulcères, j’ai retrouvé la léproserie de Molokai, au-dessus de sa formidable falaise (le plus grand à-pic du monde, plus de mille mètres), que m’avait fait jadis visiter Stevenson dans ses Lettres, à l’époque glorieuse où un missionnaire belge s’y faisait martyr de la charité (Benoît XVI s’est décidé à le canoniser en 2009). London évoque le Père Damien comme un lointain souvenir, en 1907, mais il ne tarit pas d’éloges sur ce que son œuvre est devenue : c’est l’île enchantée, ni plus ni moins — il force un peu le trait pour la bonne cause, le chapitre paru en feuilleton se finissant par un appel aux dons. Il me semble bien que Stevenson parlait déjà de courses à dos d’âne bon enfant entre lépreux heureux comme coqs en pâte. Le site perdure au large d’Hawaï, c’est la péninsule du Kaulaupapa. 




J’ai lu ensuite sans transition L’Uchronie d’un certain Henriet, sorte de Que sais-je interminable et d’un intérêt médiocre, mais comique à force de scolarisme et de geekitude, qu’Emmanuel Carrère a été bien bon de préfacer, lui qui il y a trente ans avait rendu le sujet délectable dans son magistral Détroit de Behring. Si c’était moi qui m’occupais de décerner les Goncourt de la biographie, ce qui ma foi est uchroniquement envisageable (quoique j’aie du mal à discerner où pourrait se situer le « point de divergence » rendant possible cette « réalité alternée »), j’en attribuerais volontiers un au plaisant panthéon portatif qu’Antoine Brea vient de faire paraître sous le titre de Petites vies d’écrivains du XXe siècle. Ces dix très brefs poèmes biographiques excellent dans le précipité, par exemple : 

Temporairement soigné, Duvert rampe vers l’adolescence 
Où sa vie sexuelle s’éveille néanmoins tout doucement à l’écriture 
Il cochonne d’abord comme tout le monde quelques poèmes entre ses doigts 


Sa vie sexuelle s’éveille à l’écriture, on conviendra que tout est dit. La Petite vie de Tony Duvert est d’ailleurs l’une des meilleures du recueil, avec celles de Pierre Louÿs et de C.-F. Ramuz — peut-être parce que ces écrivains-là ne sont pas du goût de tout le monde, et que l’ironie cassante de l’auteur, revers pudique de ses adorations, s’exerce depuis une connaissance intime, un peu secrète ; rien d’étonnant dès lors si son Céline et son Kafka me convainquent moins, ces sacrés monstres ayant depuis longtemps supporté tout et son contraire.