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mercredi 24 mai 2017

Amy




Hermit Thrush at Eve, c'est-à-dire "Grive solitaire au soir" — il en existe aussi une au matin, très belle également. Cette pièce d'un inattendu proto-Messiaen américain date de 1921 et on la doit à Amy Beach (1867-1944), prolifique compositrice dont j'ignorais il y a quelques heures encore l'existence. Enfant prodige mais encouragée du bout des lèvres par sa très bostonienne famille, Amy Cheney commence une carrière de pianiste à seize ans qu'interrompt son mariage deux ans plus tard avec le docteur Beach, plus vieux d'un quart de siècle, qui n'aime pas qu'elle se produise en public. Il n'aime pas non plus qu'elle prenne des cours de composition et c'est seule qu'elle apprend pour l'essentiel, dans son Massachusetts, écrivant pour le piano bien sûr mais aussi de la musique de chambre, un concerto, une symphonie, des dizaines de chansons et de chœurs (pour sa paroisse, qui omet la mention de son sexe sur les programmes). Le docteur meurt en 1910 et Amy, qui n'a pas d'enfant, consacre le reste de sa vie à la musique ; sa dernière œuvre, écrite à l'âge de soixante-quinze ans, est une pastorale pour quintette à vents.







dimanche 3 janvier 2016

127e légende


"Née à Domrémy (Lorraine) vers 1412, Jeanne d’Arc (entendre d’Arche, ses ancêtres ayant dû vivre près d’un pont ; rien de noble dans cette particule, donc, ce n’est au fond qu’une Jeanne Dupont) était la fille d’un laboureur et si elle gardait occasionnellement des moutons, elle n’était pas vraiment une bergère, comme le voudra la légende, elle s’occupait surtout du ménage à la maison et de filer le coton. Elle est très pieuse, elle l’est même tellement qu’au village les jeunes de son âge se moquent d’elle, lâche-nous la grappe avec ton missel. Elle a aussi de l’énergie à revendre, et la langue bien pendue. Alors qu’elle a seize ans, deux saintes et un archange lui parlent, dit-elle. C’était un temps où Dieu s’occupait encore de politique, et même ne cachait pas un faible pour la France. Sa mission ? Bouter hors les Anglais, c’est-à-dire les repousser sur leur caillou et qu’ils y restent, merci bien, d’autant qu’à l’époque ils prennent leurs aises, se partageant Paris avec les Bourguignons, ainsi que conduire le dauphin (futur Charles VII) sur le trône, que se disputent deux duchés rivaux faute d’un roi qui ait toute sa tête (Charles VI dit le Fol, papa démissionnaire du précédent). Or, en sus de cette quasi guerre civile, la Guerre de Cent Ans s’éternise et le soldat français est démoralisé. Il n’attendait qu’une demoiselle chaude comme la braise, la coupe au bol et la nuque rase jusqu’aux oreilles pour le galvaniser. Avec la Pucelle à leur tête, rien n’arrête nos vaillants guerriers, et le siège d’Orléans est levé. Le 17 juillet 1429, Charles est sacré roi à Reims, Jeannette rayonne, il a vingt-six ans. Las, capturée par les Bourguignons au mois de mai suivant tandis que, chef de guerre free-lance, car Charles est mol, elle cherche à libérer Compiègne, Jeanne est vendue aux Anglais pour une somme rondelette, et son procès pour hérésie commence. Sur la foi d’une fausse promesse, elle accepte d’abord d’abjurer ses erreurs, puis comprenant qu’on l’a bernée elle persiste et signe, c’est bien Dieu qui arma mon bras. On la condamne donc au bûcher (vingt-cinq ans plus tard — les lenteurs, déjà, de l’administration —, le pape Calixte III la fera réhabiliter). Craignant que ses reliques ne soient l’objet d’un culte, le cardinal de Winchester ordonne qu’on la brûle trois fois de suite. Le 30 mai 1431, la première flambée la tue par intoxication au monoxyde de carbone, la deuxième fait exploser sa boîte crânienne sur le public, la troisième a raison du cœur et des entrailles, organes humides. Le peu qui reste est jeté dans la Seine, Jeanne avait dix-neuf ans. La légende n’a cessé depuis de souffler sur ses cendres et lui a prêté mille visages, sans craindre les grands écarts, de Shakespeare à Nathalie Quintane et même de Bresson à Besson."

samedi 2 janvier 2016

Effi encore






Theodor Fontane, Effi Briest (1894), dernier chapitre. Lu sur la recommandation post-mortem de Beckett, qui confiait l'avoir "lu pour la quatrième fois l'autre jour en versant les mêmes larmes qu'avant aux mêmes passages qu'avant", au mois de mai 1956 (Philippe Annocque me signale que Beckett fait dire à Krapp, dans La dernière bande (1958) : "Me suis crevé les yeux à lire Effi encore, une page par jour, avec des larmes encore" ; c'est dire s'il y tenait). Mes propres yeux n'ont pas su rester secs. Éric Chevillard écrivait il y a quelques jours sur son blog : "De certains romans, même si nous ne les avons pas relus depuis longtemps, nous avons conscience qu’ils continuent, inlassablement qu’ils se répètent, qu’ils recommencent, qu’ils n’en finissent pas. Savoir que le destin lamentable d’Emma Bovary inexorablement dure et la précipite encore et encore vers le suicide est une chose accablante. Fatalité sans dénouement, sans solution, sans rémission. Damnation éternelle, absolue, qui nous frappe avec elle." Je viens seulement de refermer le roman de Fontane mais je sais déjà qu'un même phénomène nous affectera, c'est le cas de le dire, la pauvre Effi et moi. 




mardi 7 octobre 2014

Une race d'hommes




Perry et Truman



[Truman Capote à Perry Smith, le 7 août 1963]

J'ai retrouvé la première strophe du poème que vous m'avez demandé. Je suis sûr qu'il y en a une seconde, mais, pour une raison que j'ai oubliée (il y a si longtemps de ça), je n'ai recopié que celle-ci dans un carnet et j'ignore ce qu'est devenue la seconde. Perdue, peut-être. Désolé. 

Il existe une race d'hommes qui ne s'intègrent pas aux autres, 
Une race d'hommes incapables de se fixer
Qui déchirent le cœur des êtres qui les aiment
Et s'en vont découvrir le monde. 
Ils traversent les champs, enjambent les rivières, 
Se hissent au sommet des montagnes. 
La malédiction des Gitans leur enflamme le sang
Et s'ils voulaient se reposer, ils ne sauraient le faire
Ils pourraient aller loin s'ils suivaient des voies rectilignes
Car ce sont des hommes solides, sincères et courageux, 
Mais ils se lassent vite de la réalité des choses
Et ne cherchent jamais que l'inconnu et le bizarre. 


[Ces vers sont d'un certain Robert William Service, poète canadien. Perry Smith était l'un des deux assassins que Capote met en scène dans De sang-froid et en qui pour son trouble il s'était reconnu.]


vendredi 8 août 2014

Être absolument véridique



(Thanksgiving Day Parade, NYC, 1937)



"En réponse à tout cela je déclarai que je ne mentirais plus dorénavant. 
Je tins cette promesse. Elle est à l'origine d'une période de terreur, qui n'eut de bon que sa durée très brève. Je m'en tenais à mon principe de ne jamais mentir : ni dans mes discours ni dans mes sentiments, et — bien entendu — d'éviter aussi, tel un mensonge, de me taire. Un Américain a, paraît-il, établi un record dans cet exercice en le pratiquant une semaine durant. Moi, j'ai tenu environ dix semaines. Je disais tout ce que je pensais être vrai — songez à ce que cela signifie chez un jeune homme en pleine crise de puberté ! Ce fut une catastrophe. On nous avait interdit toute relation. Mais lorsque l'école reprit, la situation devint impossible. J'étais continuellement en guerre avec les maîtres et les camarades, parce que je disais une foule de choses que personne n'avait envie d'entendre ; c'était un amour de la vérité exagéré, dément, qui était collé comme une étiquette sur toutes mes paroles. Être absolument véridique revient à annihiler l'existence en la morcelant. Mon père était convaincu que j'avais cessé d'être normal et qu'il fallait m'interner. Il alla voir notre médecin de famille et lui demanda de m'observer. 
Puis vint le jour où, en tant qu'être normal que je n'avais cessé d'être pendant tout ce temps, je me rendis compte de l'impossibilité de ce comportement. J'abdiquai, et jetai du même coup par-dessus bord toute ma religion chrétienne."

Walter Muschg, Entretiens avec Hans Henny Jahnn, 1933 
(Corti, 1995, p. 91-92)



lundi 28 juillet 2014

N'importe quelle phrase




« L’un de mes maîtres […] répétait constamment : “Tu sais, Jahnn, tu es tout de même fou, tout de même, tu es fou.” Une des raisons de cette opinion largement répandue était que je commençais chacune de mes rédactions par Adam et Éve. Le maître d’allemand avait beau tempêter, je lui déclarais que je n’y pouvais rien, que pour moi, c’était le commencement de toute chose. (J’écrivais par exemple : Lorsque Adam et Éve eurent mangé la pomme, ils comprirent que l’invention de l’avion ne pouvait être qu’une question de temps.) Je déclarais à mes camarades de classe qu’il était possible d’aborder chaque sujet avec n’importe quelle phrase. On fit un pari : je devais commencer la prochaine rédaction par une proposition sur les ampoules électriques. Je me souviens du sujet, “Sanhérib et Hiskias”. » 

Walter Muschg, Entretiens avec Hans Henny Jahnn



vendredi 25 juillet 2014

Résonances réciproques




« J'ai au fond de mon âme un monde ; mais c'est comme s'il était en ruines et démoli, parce qu'il est tombé de haut. » 

H. H. Jahnn, Ugrino et Ingrabanie (1917), incipit


« Ce qui est remarquable et important dans ces récits, c’est que Jahnn n’éprouve pas le moindre besoin d’une distance critique face à son enfance. Malgré son rire moqueur, il prend toute sa jeunesse terriblement au sérieux, avec un sérieux que je n’ai rencontré chez personne d’autre. Il ne songe pas à relever des contradictions ou des rapports psychologiques, par exemple la relation entre son besoin religieux, fanatique, de vérité, après une période de mensonges effrénés, etc. Cela provient sans doute du fait que toutes ces phases sont encore vivaces en lui (il suffit d’entendre comme elles l’animent quand il les raconte). Ce qu’il y a de proprement génial chez un homme, ce n’est pas qu’il ait été génial dans sa jeunesse ou qu’il ait traversé les phases de son développement avec une grande intensité (cela est probablement le cas pour chacun, jusqu’à un certain point), mais que ces phases soient restées actuelles et subsistent, imbriquées les unes dans les autres, créant des résonances réciproques. L’adulte ordinaire les a refoulées, l’adulte génial les porte en lui, les approuve, et il devient créateur parce qu’elles continuent de résonner. L’enfance la plus géniale n’est pas celle qu’aurait vécu un être surdoué, mais celle qui reste un élément vivant, sonore, chez l’adulte, devenant ainsi l’enfance d’un homme génial. Cela vaut pour Jahnn, dans une mesure bouleversante. Il n’a rien oublié de son passé, tout est encore là, disponible — pour des fins supérieures, qui résultent justement de cette continuité. » 

Walter Muschg, Entretiens avec Hans Henny Jahnn (1933)




« La seule chose qui importe, c'est le rythme de notre enfance. Notre vie est là pour que nous nous affirmions dans ce rythme, et si, plus tard, nous l'abandonnons, peu importe pour quelles raisons, alors nous sommes jugés indignes. Nous ne pourrons pas redevenir des enfants au ciel. » 


Hans Henny Jahnn, Pasteur Ephraïm Magnus (1917)


lundi 12 mai 2014

Une fenêtre paradoxale


Je vous engage à visiter L'oreille hantée, le blog sur/dédié à/autour de la musique que mon ami le compositeur Igor Ballereau a eu la très heureuse idée d'ouvrir le 28 avril dernier — mais plutôt que d'en faire l'éloge, je crois plus judicieux de copier intégralement ici le très beau texte qu'il a fait paraître ce matin même : c'en est encore la meilleure publicité. 




La révélation du Belvédère 

Au début des années 90, j’ai fait le pèlerinage de Montfort-l’Amaury pour visiter le Belvédère, maison où vécut Maurice Ravel de 1921 à sa mort en 1937. J’avais à l’époque contracté une ravélite chronique et m’éveillais aussi bien que m’endormais chaque jour dans cette musique-là. Je me souviens très nettement de la manière dont ma vie se trouvait affectée par cette immersion : je n’avais encore jamais vu la neige tomber comme ça, les gens me paraissaient plus doux et la lumière plus diffuse. Le monde tanguait nonchalamment au cœur d’une bulle irisée. Un perpétuel matin. 
Ce jour-là, les deux amis qui m’accompagnaient et moi-même avions déjà interminablement attendu devant la porte et fait maintes fois le tour de cette bâtisse absolument figée, semblable à un bateau échoué, lorsque cette porte, donc, s’ouvrit comme à contretemps, au moment exact où nous allions renoncer. L’effet de surprise fut stupéfiant. J’eus la vive impression que Maurice lui-même venait d’apparaître tant la dame de petite taille qui se tenait devant nous lui ressemblait. C’est dire à quel point j’étais atteint, je voulus presque m’excuser d’avoir interrompu le fil calfeutré de l’existence du maître par tant de curiosité mal placée. Il ou elle nous engagea sobrement à entrer. Au-dedans, l’espace était constellé de bibelots.

À ma souvenance, dominaient les petites figures humaines et animales, que je perçus alors immédiatement comme autant de créatures mortes saisies dans la masse d’un invisible glacier. Nous venions de pénétrer un corps tout à fait coagulé, et tout y était contenu à sa place dans la plus stricte immobilité. Aussi, tentures et tapis de tout poil abondaient, mais tous uniformément gorgés d’usure jaunâtre, affadis jusqu’à tendre d’un commun accord vers la même irrésistible poussière. Je me rappelle avoir été sérieusement troublé de trouver le piano tournant le dos à la fenêtre d’une sorte de réduit et lui également, tel une dalle funèbre, hérissé d’objets auxquels ne manquaient plus que la formule d’adieu « Regrets éternels », « Dans nos cœurs à jamais tu demeures »… Souvent le plafond n’était pas bien haut, les couloirs étroits, souvent il fallait se baisser pour progresser, veiller à ne pas heurter quelque chose, évoluer dans une enveloppe resserrée. J’ai récemment éprouvé à nouveau cette sensation en visitant, avec mon fils de 5 ans, l’Argonaute, un sous-marin statufié au beau milieu du parc de la Villette. Un autre de ces lieux-cadavres où il est permis de se faufiler. Au bout d’un moment, durant lequel la merveilleuse sonorité ravélienne qui imprégnait ma personne s’était continûment recroquevillée, raidie, comme frappée de dessiccation, nous atteignîmes une partie plus profonde de la maison, les pièces les plus intimes : la chambre à coucher et la salle de bains. Je crois bien que ce fut de voir la boîte circulaire de crème RazVite au-dessus du lavabo qui acheva d’exclure ma symbiose avec Ravel de la félicité sans tache où elle s’était maintenue jusque-là.

J’avais 21 ans, et j’entrevoyais soudain péniblement à quel point la musique, si inouïe fut-elle, était une chose faite à partir de simples organes voués eux-mêmes au pourrissement. La musique ne conjurait pas la mort, et je compris à cet instant que je m’étais innocemment laissé gagner à le croire. Je vis se profiler dans la même seconde la portée d’une telle croyance et son anéantissement brutal. À l’intérieur de la chambre, le soleil filtrait à peine à la faveur de quelques orifices ciselés dans les volets clos. Si je me souviens bien : de petites étoiles. Ces volets simulaient le ciel nocturne au moyen de la lumière du jour. Une surface trompeuse. Une fenêtre paradoxale. « C’est lui qui les a arrangés comme ça » nous dit la petite dame en forme de Ravel. Au retour, dans le train qui nous ramenait à Paris, mes amis et moi, si gais lors de l’aller, ne pûmes échanger un seul mot. Un puissant malaise nous tenait en suspens. Nous ne rompîmes la sidération, plus tard, que pour nous disputer assez durement avant de nous séparer fâchés. Mais qui donc avait eu cette idée sordide ?


samedi 10 mai 2014

Sermon dansé



« Jamais je n’ai vu ni entendu chez aucune créature vivante, grande ou petite, une joie de vivre aussi courageuse, vigoureuse, aiguë, insouciante. L’existence de ce clown aux pattes rouges, qui est le plus joyeux enfant des montagnes, paraît s’écouler dans la gaieté pure et concentrée. L’écureuil de Douglas est l’unique créature vivante que je puisse lui comparer, sous le rapport de la jovialité exubérante, turbulente et irrépressible. Je m’émerveille de voir ces sublimes montagnes ainsi égayées et réjouies par un petit être aussi étrange. On dirait que la Nature fait, par son entremise, une pichenette à tout l’abattement et à toute la mélancolie du monde, en poussant un hip-hip-hip hourra ! de gamin. Je ne comprend absolument pas comment cet insecte produit son bruit de crécelle. Posé sur le sol, il n’émet pas le moindre son, non plus qu’en volant simplement d’un endroit à un autre ; on l’entend uniquement lorsqu’il décrit les paraboles dont j’ai parlé, en sorte qu’on a l’impression que le mouvement est nécessaire au bruit, car plus le plongeon est vigoureux, plus les éclats joyeux de la crécelle sont énergiques. J’ai tenté d’observer ma sauterelle de tout près, lorsqu’elle se reposait entre deux séries de cabrioles, mais elle ne s’est pas laissé approcher, repliant aussitôt ses longues jambes afin de s’enfuir d’un bond, sans me quitter des yeux. Le beau sermon que m’a dansé cette petite bestiole sur le North Dome, un endroit bien fait pour s’attendre à être sermonné par les pierres, mais pas par les sauterelles ! Car c’est une chaire vaste et imposante pour un si petit prédicateur. On ne risque pas de déceler la moindre faiblesse dans les genoux du monde, tant que la Nature est capable de faire bondir une telle crécelle. À mon avis, l’ours lui-même n’a pas su exprimer la santé, la force et le bonheur des animaux sauvages avec autant d’éloquence que ce comique petit insecte. Pas le moindre nuage de souci dans sa journée, pas d’hiver de déplaisir en vue. Pour lui chaque jour est un jour de fête ; et quand enfin son soleil se couche, j’imagine qu’il doit se pelotonner sur le sol de la forêt et mourir comme les feuilles et les fleurs, sans laisser derrière lui le moindre reste peu engageant réclamant une sépulture. » 

John Muir, Un été dans la Sierra

(1910, d’après un journal tenu en 1869)




samedi 26 avril 2014

samedi 19 avril 2014

Avec le plus vif enthousiasme


« Quelques milles plus loin, nous avons jeté l’encre devant un village plus grand, sis à peu près à mi-chemin entre les extrémités est et ouest de l’île, que je suis allé visiter en compagnie de Mr. Nelson, du capitaine et du chirurgien. Nous avons découvert, tout près de la plage, douze huttes abandonnées avec quelques deux cents squelettes à l’intérieur ou éparpillés parmi les rochers et les tas de détritus, à quelques mètres des portes d’entrée. Le spectacle était effroyable, quoique planté dans un pays purifié par le gel comme il le serait par le feu. Des mouettes, des pluviers, des canards volaient et nageaient alentour, menant heureusement leur vie ; la pure eau salée de la mer se jetait en écume blanche contre le rivage ; en arrière la toundra en fleurs courait jusqu’aux volcans vêtus de neige et le grand ciel d’azur s’incurvait tendrement sur l’ensemble — une nature d’une fraîcheur, d’une douceur intenses, alors que le village croupissait dans la mort la plus infecte et la plus révoltante. Des corps ratatinés dans leurs fourrures en décomposition ou des squelettes blanchis, impeccablement nettoyés par les corbeaux, gisaient mêlés aux déchets de cuisine, là même où leurs proches les avaient jetés tant qu’ils avaient encore assez de force pour les porter. 

À l’intérieur des huttes, nous avons trouvé dans leur lit ceux qui étaient morts les derniers, couchés régulièrement côte à côte sous leurs peaux de rennes en décomposition. On pouvait voir ici ou là un crâne grimaçant et dans un coin un entassement de squelettes, déposés là sans doute alors que personne n’avait plus la force de les porter à l’extérieur par l’étroit corridor souterrain. Il en a été trouvé trente dans la même maison, la moitié empilés dans un recoin comme bois à brûler, l’autre moitié au lit, qui donnaient l’impression d’avoir franchi le pas dans une tranquille apathie. Ces gens, à l’évidence, ne souffraient pas du froid, si rigoureux que fût l’hiver, car il y avait dans certaines de ces huttes des piles de peaux de rennes qui n’avaient pas servi. Bien que les survivants et leurs voisins disent tous que la famine a été la seule cause de leur décès, ils n’ont pas plus lutté contre la faim jusqu’à la mort, puisqu’on a trouvé dans les huttes d’énormes quantités de peaux brutes de morse et de cuirs d’autres animaux qui leur auraient permis de subsister encore une semaine ou deux. 


Tous les faits tendent à montrer que, quelle qu’en ait été la cause, l’hiver de 1878-79 a été une saison de grande disette, et comme ces gens ne font jamais de réserves importantes de nourriture d’une saison sur l’autre, ils ont commencé à mourir. Les premiers à périr ont été transportés des huttes jusqu’au terrain ordinairement réservé aux morts, à environ un demi-mille du village. Puis comme les survivants devenaient de plus en plus faibles, ils les ont emportés à une courte distance et n’ont pris la peine ni d’indiquer leur position sociale ni de placer à côté d’eux leurs objets personnels, comme ils le font habituellement. Finalement, les corps ont été simplement tirés à la porte des huttes ou poussés dans un coin ; en désespoir de cause, les derniers survivants se sont couchés, sans même tenter de prolonger leur misérable vie en mangeant les derniers restes de peau. 

Mr. Nelson est entré dans ce Golgotha avec le plus vif enthousiasme, recueillant la blanche moisson des crânes dispersés devant lui et les amoncelant comme un gamin qui récolterait des courges. » 

John Muir, Journal de voyage dans l’Arctique (1881)

dessins de John Muir



mercredi 12 mars 2014

Mais le mien vit encore


« Ah, on doit être triste et vide et désert, quand on meurt plus tard que son cœur — Mais le mien vit encore. — Certes, ici à Paris, il est quasiment mort. Quand j’ouvre la fenêtre, je ne vois que la ville blême, inerte, fade, avec ses hauts toits d’ardoise grise et ses cheminées difformes, un peu les cimes des Tuileries, et rien que des êtres qu’on oublie dès qu’ils ont tourné le coin. Je ne connais encore que peu d’entre eux, je n’en aime encore aucun, et ne sais pas si j’en aimerai un seul. Car dans les capitales les gens sont trop méfiants pour être ouverts, pour être gracieux, pour être vrais. Ce sont des acteurs qui se trompent à tour de rôle tout en faisant comme s’ils ne le remarquaient pas. On se croise avec froideur ; on se faufile dans les rues à travers une foule de gens que rien n’indiffère autant que leurs semblables ; avant qu’on ait saisi un de ces personnages, dix autres le refoulent ; aussi ne s’attache-t-on à aucun, aucun ne s’attache à vous ; on se salue poliment, mais le cœur est aussi inutile qu’un poumon dans une cloche à vide, et si par hasard quelque sentiment s’en échappe, il résonne comme un son de flûte dans un ouragan. » 

Heinrich von Kleist, le 18 juillet 1801



mardi 18 février 2014

Tu ne t'aimes pas





Lecture des monumentaux Journaux de Karl August Georg Maximilian Graf von Platen-Hallermünde (nous dirons Platen pour gagner du temps), poète allemand mort, trente-neuf ans à peine, à Syracuse en 1835, et dont on se souvient peut-être d’abord aujourd’hui parce que Schubert ou Brahms ont mis en musique quelques-uns de ses vers, qui furent nombreux mais sans génie — ce qu’il savait à son désespoir — quoique pas sans beautés : 

Plus qu’au printemps, tout de faveur et de grâce,

C’est à cette nuit d’hiver froide que je pense,

Où je t’ai vu tenir un flambeau,

Pour m’éclairer sur le sentier désert. 

Ce sonnet, par exemple, il l’écrit à vingt-six ans à Erlangen (un gros bourg près de Nuremberg) entre deux traductions du Divan de Hâfiz — Platen comprend neuf langues. Juste avant de le copier dans son journal, il notait : « Cet après-midi, nous nous sommes hasardés ensemble pour une première course à patins sur la glace du vieux lac. » 

Et suivant toujours précisément ton pas,

Je voyais s’épanouir d’innombrables étincelles,

Vaporisant ta figure à toute autre plus belle,

Sitôt, ami, que dans des cercles tu brandissais le flambeau. 

L’ami en question, c’est alors Cardenio, nom de code de Karl Richard Hoffmann (la première syllabe est sauvée), un étudiant un peu plus jeune que lui dont il s’amourache à la suite de nombreux autres (après Édouard, avant Justus*), toujours malheureusement, toujours pour quelques mois ou semaines, le temps de constater que ça ne va pas le faire, que leur beauté ensorcelante ne cache pas un cœur de poète battant à l’unisson du sien et que des effleurements infinitésimaux ne font pas un amour. Le platonique Platen reproduit ce schéma depuis ses dix-sept ans et c’est d’ailleurs la veille de cet anniversaire qu’il commence à tenir un journal : jusqu’à ce qu’il atteigne trente ans et que son désir jette l’éponge, c’est de ses brèves passions à sens unique qu’il parle surtout, c’est le silence universel qui pèse sur ses tendances infâmes qui le fait s’épancher. Nous lisons par-dessus son épaule ces mots à demi libérés, exaltés au sein de l’autocensure même, phrases jouant à cache-cache avec la vérité et qui donnent corps et larmes à ces madrigaux que sans ça, sans doute, on aurait trouvés un peu fades, une quelconque chair à lied comme il y en a tant. 

Les astres de loin remarquaient envieux

Ta lumière et leur char semblait en amoureux

Abaisser sur toi ses sept étoiles. 

Il a suivi le flambeau que portait Karl, qu’a réellement porté le beau Karl le 12 décembre 1822 au retour d’une soirée avec ses camarades dont la conversation ennuyait poliment Platen — « mais j’étais assis à la même petite table que Cardenio » : on le voit si bien dans cette taverne, avec ces cadets robustes qui se fichent bien des ghazels et de Goethe, de Shakespeare et de Calderón qu'il étudie dans le texte lors de solitaires promenades sur les sommets environnants, surinterprétant le moindre des regards de Karl, le reflet des bougies sur les chopes tandis qu’au dehors il gèle à pierre fendre. 

Tu étais toi-même sans parler, je n’osais rien demander :

En de telles heures on aime par trop se taire ;

Mais qui donc saurait dire ce que tu pensais ? 

Des heures, tu parles, il pindarise. Un trajet de trois quarts d’heure à tout casser dans la nuit noire, un salut indifférent au bout de la rue et puis alors de vraies heures, ça oui, à faire crisser la plume dans une solitude assourdissante. La vida es un sueño, sa vie est un cauchemar, Cardenio s’évanouit, un autre le remplace, bien entendu encore plus beau, c’est le drame avec les garçons : chacun a son petit mérite quand on crève de toucher leurs peaux. Ainsi, cinq mois plus tard : 

J’ai subi aujourd’hui la pire épreuve de ma vie. L’abîme au bord duquel j’ai depuis des années le vertige s’est une nouvelle fois ouvert devant moi dans sa plus horrible profondeur. Knöbel pour lequel je ressentais, il faut bien le dire, le plus pur, le plus intime amour, m’a dit aujourd’hui en quelques mots secs que je l’importunais, que j’avais voulu lui imposer mon amitié, que je m’étais trompé dans mon calcul, qu’il ne ressentait pas le moindre penchant pour moi, et que je devais le quitter aussi vite que possible. Oui, c’étaient peut-être encore là ses plus douces paroles […] Ce n’est pas seulement de la perte de Knöbel qu’il s’agit, c’est l’affreuse certitude que la nature m’a destiné à être éternellement malheureux. 

Pauvre, pauvre Platen. La nature, si c’est elle, abrégera ses tourments grâce au bacille virgule (c’est l’autre nom du choléra, m’apprend Wikipédia : mourir pour une virgule, c’est bien là une mort de poète), les années 1835 sont malsaines dans la péninsule. Thomas Mann saura s’en souvenir dans sa Mort à Venise, d’où ce faux air d’adagietto.

* Justus von Liebig, comme les potages, apprenti chimiste de 18 ans quand il connut Platen, futur inventeur de l'extrait de viande et pionnier du lait artificiel, ça ne s'invente pas. 







samedi 18 janvier 2014

La rivière au bord de l'eau




Opal Whiteley était une fille de l’Oregon. Elle a six ans, en 1904, quand elle commence à écrire son journal (il court sur deux années), sous son lit où pour la punir on l’exile volontiers. Petite maison dans les bois, enclos à cochons, “le papa”, comme elle l’appelle, est un bûcheron toujours à transporter des grumes ailleurs, et “la maman” n’a que du travail à lui donner (laver le plancher, étendre le linge, surveiller le bébé), et Opal le fait mal de tout son cœur, et alors "la maman" la bat, cuiller en bois, spatule, badine. Vie en apparence profondément solitaire et triste mais l’enfant s’en fiche, le monde est vraiment un endroit merveilleux où vivre, et d’abord elle vous fera dire que son véritable nom est Françoise Bourbon-d’Orléans, qu’elle a du sang royal, et qu’elle baptise si ça lui chante un fourré forêt de Saint-Germain-en-Laye, un coin de prairie forêt de Chantilly — entre les “bois-d’ici” et les “bois-de-là-bas” s’étend son domaine, et chaque jour est l’occasion d’une nouvelle exploration, souvent suggérée par le vent, qui, lui, connaît son nom et sait dire des chansons qu’elle écoute, comme elle écoute les poèmes des pins, les pensées qui descendent des montagnes et les Amen de Peter Paul Rubens, son cochon préféré, grognés dans la cathédrale imaginaire où elle célèbre, chaque jour ou presque, le saint ou le grand homme du jour, cueillant soixante feuilles grises si tel est l’âge du mort pour les jeter au fil de l’eau, en chantonnant un Benedictus… 



Je l’imaginais blonde, à voir toujours flotter derrière elle ce ruban rose et ces italiques en français dans le texte, mais sur les photos c’est une brune sauvageonne, et d’ailleurs c’est une telle bénédiction, assure-t-elle, de se laisser tomber dans la boue depuis l’arbre au-dessus de l’enclos et de sentir la boue glisser entre ses doigts de pied, comme c’en est une de pouvoir appeler un cheval William Shakespeare et une vache Elizabeth Browning et un agneau Thucydide et une chauve-souris Pline, de baptiser un à un les arbres et les chenilles et les mulots et de ne pas se lasser de mieux former encore et encore, en lettres bâtons (on dirait des runes), les noms magiques de ces vieilles âmes réincarnées sur les divers bout de papier où, passionnément, Françoise d'Orléans écrit sa légende. 




Opal reconstituant, en 1920, les pages de son journal que sa sœur, dans sa douzième année, 
avait déchiqueté dans un accès de rage. 


Il y a pourtant quelques humains dans les parages dont le cœur comprend tout, et ils ont pour nom Sadie McKibben ou Amour Chéri ou la fille-qui ne voit-pas-clair, et surtout il y a l’homme-qui-met-des-foulards-gris-et-qui-est-bon-pour-les-souris, magnifique personnage qui veille de loin sur cette tête folle d’Opal et qui exauce ses souhaits en déposant sur la mousse d’un tronc creux, au nom des fées, ces crayons de couleur qui s’usent si vite, un arrosoir pour ses graines, un panier pour amener à l’école ses plus chers amis, insectes ou rongeurs, quand leurs semblables mal en point ne prennent pas du repos dans son hôpital de campagne. Mais elle ne peut pas moins compter sur la compréhension du vent, des étoiles, de la pluie ou encore du distingué corbeau dit Lars Porsenia de Clusium, dont les façons sont de douces façons et qui hélas trépassera tragiquement… 



Opal Whiteley est très connue dans l’Oregon et dans les écoles d’Amérique mais elle n’en savait rien quand, en 1995, dans un asile psychiatrique proche de Londres où, à la fin de la seconde guerre, on l’avait retrouvée schizophrène et dans la misère, son âme s’est enfin envolée vers celle d'Ange-Père et celle d'Ange-Mère, ses vrais parents rêvés, et vers celle du cochon Rubens et vers celle de William Shakespeare qui, jadis, s’en souvenait-elle encore, l’avait promenée sur son dos.