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mercredi 4 mars 2015
Difficultés premières et secondes
“À un moment, après une pause dans la conversation, De Quincey et Burton reprirent la parole simultanément et Burton, bien sûr, s’interrompit aussitôt. De Quincey ne voulut pas l’y autoriser et, après une longue joute de civilités, De Quincey l’emporta en faisant le marché que, lorsque Burton aurait dit ce qu’il avait à dire, il voudrait bien énoncer la remarque qu’il était sur le point de faire. Burton s’exécuta donc, puis pria De Quincey de parler à son tour. Mais cette fois, l’oubli avait enfoui ce qu’il avait en tête, ce qui l’amena à se lancer dans une amusante lamentation sur son idée perdue, déclarant qu’il ne pouvait affirmer qu’une chose, à savoir qu’elle était assurément brillante et originale et qu’elle aurait pu jeter quelque lumière sur l’une des grandes questions qui embarrasse l’humanité. Jusqu’à présent, et pour le malheur durable de cette même humanité, son étincelle s’est à jamais éteinte.”
“Tout comme Coleridge qu’on avait du mal à faire parler puis à arrêter, une fois lancé, la première difficulté pour De Quincey était de le convaincre de vous rendre visite et la seconde de le réconcilier avec l’idée du départ.”
John Ritchie Findlay, Les derniers jours de Thomas de Quincey
(Personal Recollections of Thomas de Quincey, 1886)
samedi 18 mai 2013
Un exemple amusant
Un
troisième signe de la déchéance de ses facultés fut qu'il perdit alors toute
mesure exacte du temps. Une minute, même sans exagération, un espace de temps
bien plus réduit, s'allongeait, en son appréhension des choses, à une lassante
étendue. Je puis en donner un exemple amusant qui revenait constamment. Au
commencement de la dernière année de sa vie, il prit l'habitude de boire, tout
de suite après dîner, une tasse de café, particulièrement les jours où il se
trouvait que j'étais invité : et telle était l'importance qu'il attachait à ce
petit plaisir, qu'il tenait note d'avance dans le carnet que je lui avais donné
que je dînerais chez lui le lendemain et que par conséquent il y aurait du
café. Parfois il arrivait que l'intérêt de la conversation l'entretenait
au-delà de l'heure à laquelle il éprouvait le besoin de sa friandise : et je
n'en étais point fâché, craignant que le café auquel il n'avait jamais été
habitué pût troubler son sommeil de la nuit. Mais s'il ne perdait pas de vue
l'heure, il y avait une scène infiniment curieuse. Il fallait apporter le café
"sur-le-champ" (mot qu'il avait constamment à la bouche durant les
derniers jours de sa vie), "à la seconde" : et ses expressions
d'impatience, encore douces selon son ancienne habitude, étaient pourtant si
vives, et avaient tant de naïveté puérile qu'aucun de nous ne pouvait se
défendre de sourire. Sachant ce qui devait arriver, je prenais soin que tous
les préparatifs fussent faits à l'avance.
Le café
était moulu, l'eau bouillante ; et au moment même où la parole était prononcée,
son domestique partait comme une flèche et plongeait le café dans l'eau. Il ne
restait donc plus que le temps de le faire bouillir. Mais cet insignifiant
retard semblait insupportable à Kant. Toute consolation pour lui était vaine ;
quelque variété qu'on pût mettre à la formule, il avait toujours une réponse prête.
Si on lui disait : "Cher Professeur, on va apporter le café tout de
suite", ― "on va ! disait-il ; mais voilà le point, c'est
qu'on va : on n'a jamais le bonheur, on va l'avoir." Si un autre s'écriait
: "Le café vient immédiatement" ― "Oui, répondait-il, et l'heure
prochaine aussi ; et d'ailleurs ce sera à peu près le temps que je l'aurai
attendu." Puis il se redressait d'un air stoïque et disait : "Enfin,
on peut mourir : après tout ce n'est que mourir, et dans l'autre monde, Dieu
merci, on ne boira pas de café, par conséquent on ne l'attendra pas."
Quelquefois il se levait, ouvrait la porte, et criait d'une voix faible et
plaintive comme s'il en appelait aux derniers vestiges d'humanité de ses
semblables : "Du café, du café !" Et quand enfin il entendait les
pas du domestique sur l'escalier, il se retournait vers nous et, joyeux comme
une vigie au grand mât, il clamait : "Terre ! terre ! mes chers amis, je
vois terre !"
Thomas de Quincey,
Les derniers jours d’Emmanuel Kant,
trad. Marcel Schwob
lundi 8 décembre 2008
Pompes ombreuses
« Qu’est-ce que la vie ? L’obscurité et le vide informe pour commencer, ou avant tout commencement ; puis cette pâle fleur de lotus qu’est la conscience humaine, flottant sur des eaux sans rivage ; puis quelques sourires radieux et des flots de larmes ; un peu d’amour et des luttes infinies ; des murmures issus du paradis et des railleries féroces émergeant d’un chaos anarchique ; la poussière et les cendres et, une fois encore, l’obscurité envahissante, comme si elle avait toujours été là, cernant ainsi notre existence fabuleuse, réduite à une île. Telle est la vie humaine, telle est pour l’homme l’inévitable somme de rire et de pleurs ― de ses soumissions et de ses actes ; de ses mouvements en tous sens vers tel ou tel but ; de ses soi-disant réalités et de ses refus intransigeants, pompes ombreuses et ombres pompeuses ; de tout ce qu’il croit ou découvre, de tout ce dont il assure le succès ou l’échec, de tout ce qu’il invente ou anime, aime, déteste, ou espère et redoute à la fois. Il en est ainsi, il en a toujours été ainsi et il en sera ainsi pour l’éternité.
Cependant, l’abîme le plus insondable en laisse entrevoir un autre, plus insondable encore ; et dans les vastes demeures de la fragilité humaine, se trouvent des chambres distinctes, plus ténébreuses, d’une fragilité plus délicate et plus achevée. Que soixante-dix ans marque pour l’homme le terme d’une existence agréable et, plus encore, que bien avant cet âge, sa beauté et sa force soient tombées parmi les herbes folles de l’oubli, c’est là pour nous un signe de fragilité ; mais il est une fragilité en comparaison de laquelle ce cours ordinaire de la vie semble durer une éternité. Il est des cas, et ils ne sont pas rares, où une seule semaine, un seul jour, une seule heure, balaie tous les vestiges et les jalons d’une félicité mémorable ; où la ruine se propage plus vite que les averses sur les flancs des montagnes, plus vite que “les sons égrenés par un musicien” ; où “c’était” et “ce n’est plus” sont des mots prononcés par la même personne à la même minute ; où le soleil, qui à midi éclairait un univers stable et prospère, découvre, bien avant le crépuscule, un naufrage absolu, jusqu’à abolir totalement le souvenir le plus fugace d’un vaisseau voué au naufrage ou d’un naufrage voué à l’oubli. »
Thomas de Quincey, La roue du malheur (The Household Wreck, 1837), début
traduction d’Isabelle Py Balibar (José Corti, 1996)
jeudi 25 septembre 2008
Présente et incarnée
[Schumann, Le Paradis et la Péri, n°8]
« Car la musique est un plaisir intellectuel ou un plaisir sensuel suivant le tempérament de celui qui l’écoute […] La plupart des gens commettent l’erreur de supposer que c’est l’oreille qui les met en communication avec la musique et que, par conséquent, ils en subissent les effets de manière purement passive. Mais il n’en est rien ; c’est par la réaction de l’esprit aux indications de l’oreille (la matière venant par les sens, la forme venant de l’esprit) que le plaisir s’élabore ; et voilà comment il se fait que des gens doués d’une oreille également bonne diffèrent tant à cet égard. Or l’opium, en accroissant considérablement l’activité générale de l’esprit, accroît nécessairement ce mode particulier d’activité qui nous permet d’échafauder, à partir des matériaux bruts des sons organiques, un plaisir intellectuel élaboré. “Mais, me dit un ami, une succession de sons musicaux, c’est pour moi comme autant de caractères arabes, je ne puis y attacher aucune idée. ― Des idées, mon bon monsieur ! elles n’ont que faire ici : la seule espèce d’idées que l’on puisse rencontrer en pareil cas s’exprime en termes de sentiments.” Mais c’est là un sujet étranger à mon présent propos : il suffit de dire qu’un choeur d’harmonie élaborée, par exemple, déployait devant moi ainsi que dans une tapisserie toute ma vie passée, non comme évoquée par un effort de mémoire, mais comme présente et incarnée dans la musique ; non plus douloureuse à contempler, mais ses détails accidentels abolis ou fondus dans quelque abstraction brumeuse ; et ses passions exaltées, spiritualisées et sublimées. Tout cela, on pouvait l’avoir pour cinq shillings. »
Thomas de Quincey, Les confessions d’un mangeur d’opium anglais (1822)
traduction (1962) de Pierre Leyris
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