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samedi 2 janvier 2016

Effi encore






Theodor Fontane, Effi Briest (1894), dernier chapitre. Lu sur la recommandation post-mortem de Beckett, qui confiait l'avoir "lu pour la quatrième fois l'autre jour en versant les mêmes larmes qu'avant aux mêmes passages qu'avant", au mois de mai 1956 (Philippe Annocque me signale que Beckett fait dire à Krapp, dans La dernière bande (1958) : "Me suis crevé les yeux à lire Effi encore, une page par jour, avec des larmes encore" ; c'est dire s'il y tenait). Mes propres yeux n'ont pas su rester secs. Éric Chevillard écrivait il y a quelques jours sur son blog : "De certains romans, même si nous ne les avons pas relus depuis longtemps, nous avons conscience qu’ils continuent, inlassablement qu’ils se répètent, qu’ils recommencent, qu’ils n’en finissent pas. Savoir que le destin lamentable d’Emma Bovary inexorablement dure et la précipite encore et encore vers le suicide est une chose accablante. Fatalité sans dénouement, sans solution, sans rémission. Damnation éternelle, absolue, qui nous frappe avec elle." Je viens seulement de refermer le roman de Fontane mais je sais déjà qu'un même phénomène nous affectera, c'est le cas de le dire, la pauvre Effi et moi. 




dimanche 29 mars 2015

Buée soufflée dans le matin clair


C’était bien, cette lecture à Paris (l’ami François Matton en a donné un compte-rendu parfait sur son blog, je vous y renvoie). Le lendemain matin, j’ai fait la queue au musée d’Orsay pour voir l’exposition Bonnard ; tout en avançant à petits pas dans le colimaçon rectangulaire optimisant le rangement des clients sur le parvis de l’ancienne gare, je continuais à lire la Très brève relation de la destruction des Indes (1542) de Bartolomé de Las Casas, commencée par hasard (celui de l’étagère de la chambre d’ami) la veille au soir et qui me remplissait (j’avais écrit remplaçait) de toute la douleur du monde, une douleur vieille de cinq cents ans et des ossements, de sorte qu’en découvrant de petits enfants de trois ans cueillant des pommes, dans la première salle de l’exposition et la douceur d’un éternel printemps, quelques taches seulement pour figurer la vulnérabilité même de bouts de chou de 1902 (ou peut-être encore avant, je n’ai pas retenu la date) certainement morts depuis longtemps, je n’étais pas loin de fondre en larmes. S’imprégner des détails atroces du génocide des Indiens d’Amérique par les conquistadors n’est cependant pas nécessaire pour trouver la peinture de Pierre Bonnard extrêmement émouvante ; au détour d’une salle, un petit montage de films tournés l’année de sa mort (1947) par les époux Maeght le montre lors d’une sortie en mer, à demi souriant à l’arrière d’une barque, comme la bonté et la tristesse mêmes. 




À la fin du film il sort nu, squelettique, de l'eau en noir et blanc d’un rivage du Cannet. Il a peint les choses dans leur radiation solaire, solide, et il a mis dans ces hymnes à la lumière des humains brumeux et fantomatiques qui se confondent avec le papier-peint, le plancher, un reflet, des présences fugitives fondues dans la couleur. C’est beau. La douleur, la beauté, on se remplit de ça, alternativement, en espérant que ça se neutralise. Au sortir du musée, sans plus penser aux nourrissons de la Jamaïque que ces enculés d’Espagnol donnaient à manger à leurs chiens et pour me remettre de toutes ces émotions, je déjeunais d’un steak tartare à Saint-Germain-des-Prés. La vie est décidément bien étrange et composite mais elle est aussi bien bonne car le soir venu, c’est à Ménilmontant que je considérais ma tarte fine à la betterave aux côtés d’Éric Chevillard, qui lui avait pris des bulots. La mention d'un plat du jour à base de chou noir puis, détaillant le menu, une recherche certaine (voire une certaine recherche) dans l’intitulé des plats et leurs associations à première vue gentiment incongrues (genre joues de porc à la sucrine) nous avait mis en verve et pouffer avec l’auteur de Juste ciel (2015) est une des joies de l’existence (au dessert, dédaignant le gratin de pamplemousse, nous avons pris tous deux des choux façon Paris-Brest). J’avais justement lu Juste ciel à l’aller, troublant la quiétude de l’IDzen par mes rires presque aussi réguliers que la marche du train (je garantis sur facture un fou rire au lecteur du jeu de mots de la page 59). L’humour repose de la beauté et de la douleur, il les contient pourtant à sa façon bravache, par éclats il s’en pare, s’en empare. Mais je deviens lyrique. Ce qu’on ne peut pas reprocher au troisième livre que j’ai lu, ce matin, parce qu’il faisait gris et moche, avant de quitter la chambre d’ami : Quand tout est déjà arrivé (2013), de Julian Barnes, brève méditation sur la mort de sa femme après trente ans d'un grand amour, qui part de loin (le roman cocasse des balloonatics, pionniers bohèmes de l’aéronautique, une amourette de Sarah Bernhardt) pour plonger au coeur de son émotion vivante, depuis une hauteur et avec une délicatesse admirables. 




Comme si de rien n’était, Bonnard peignit sa femme bien en chair et vivante après qu’elle fut morte. Elle s’appelait Marthe (c'est elle ici, dans leur jardin). Vers cinq heures, hier, je regardais les nuages sur un banc avec François et Anne, dans le jardin du Palais Royal, il avait fait (enfin) un temps superbe une bonne partie de l’après-midi, les arbres roses spectaculairement printaniers qui nous encerclaient se mariaient à merveille avec le bleu tendre et profond du ciel. Puis il s’était remis à faire froid, parlez-moi de Paris et de ses fantômes, et nous étions allés boire une bière hors de prix rue Montorgueil ; la nuit était tombée à toute vitesse. 

Camarades ! Tous les morts devraient unir leurs voix pour demander des comptes. Quel vacarme s’ils manifestaient ensemble leur colère et leur rancœur. Mais on prend bien soin de les isoler, semble-t-il. Peut-être les laisse-t-on exhaler ainsi leur ressentiment pour les en soulager et alors seulement, quand tout aura été dit, une fois la longue plainte entièrement déroulée, accomplir la grande communion promise, coudre ensemble les âmes rincées de leur fiel, langes et linges lavés de leurs souillures, blanches hosties translucides. Du taureau furieux noir comme la suie et dégoulinant de sang, on n’aura gardé que la buée soufflée par ses naseaux dans le matin clair. Notre histoire personnelle n’est pas digne d’intérêt ; l’anecdote en question concerne d’ailleurs principalement ce corps dont nous sommes délestés, il serait aussi vain de le ressasser que les menus de la cantine qui nous furent servis dans l’enfance, où l’innommable chou rouge fut sans doute excessivement convoqué, dont la mention serait cependant risible à ces altitudes. 

(Juste ciel, p. 104-105)


lundi 22 septembre 2014

Reconnus


“À huit ans, sur la scène de l’Opéra, j’ai serré la main du Préfet qui m’a remis le prix d’excellence des écoles. Récemment j’ai serré la main du Préfet qui m’a remis une assiette de petits-fours. Quand on part de trop haut, la vie n’est qu’une lente dégringolade.” 

Guy Robert publie ces jours-ci chez l’Arbre vengeur Reconnus, son “premier livre ou presque”, qui est une sorte d’autobiographie minimale, et pince-sans-rire, se dessinant peu à peu mais très vite, car l’ouvrage est bref, à travers l’évocation des “gens connus” qu’il a pu croiser dans sa vie (il est né en 1956). Gens connus au sens large, de Paul Préboist à Leonid Brejnev en passant par Louis Aragon et sa grand-tante, je veux dire la grand-tante de Guy Robert, qui fut, nous apprend non sans fierté son petit-neveu, la maîtresse d’Yves Montand, mais à l’école maternelle de la Cabucelle, où le chanteur-acteur "la ramenait moins". Corniche, soupe de poissons, quelques autres détails vendent la mèche, Guy Robert (qui ne la ramène pas) est un gars de Marseille — je lui y ai moi-même serré la main, au siècle dernier comme pas plus tard que cet hiver, sous l’œil d’ailleurs d’Éric Chevillard qui, décidément le monde est petit, signe la préface de Reconnus, quand il n’apparaît pas himself dans le corps du texte, entre les Rolling Stones et Raymond Barre. Passe également en coup de vent le fantôme de Georges Perec : Je me souviens n’est pas bien loin. Malgré son découpage rythmé et son ton lapidaire, le livre résiste à la citation, ses meilleures blagues se préparent en deux ou trois coups, sa forme fragmentaire a de la suite dans les idées. Cependant : 

“À coup sûr, ce yorkshire ignore tout de la carrière et ne pourrait citer une seule chanson de Nicoletta dans les bras de qui il se pavane devant le centre de thalassothérapie. La chanteuse n’est visiblement pas affectée par ce déficit de notoriété. C’est à leur modestie qu’on reconnaît les grands artistes.”



lundi 31 mars 2014

L'épaisseur asphyxie


« LITTÉRATURE, ma belle, sais-tu que tu emmerdes tout le monde ? Écrivant cela, un jour, je ne m’excluais pas du nombre. Car pour être la grande affaire de ma vie, justement parce qu’elle donne à celle-ci sa forme et infléchit son cours, la 
littérature est aussi le nom de la malédiction que je dois déjouer. Écrire ou mourir, on connaît ce trille de l’écrivain qui permet de le distinguer du rossignol quand il se cache dans une haie […]
 Un peu schématiquement sans doute, mettons que c’est pour la clarté de ma démonstration, je distinguerai une littérature qui développe ou qui délaye et une autre qui concentre, qui condense. On associe volontiers la santé ou la vitalité à la première qui produit des œuvres longues, puissantes, ambitieuses ; l’autre sera vite jugée décadente ou précieuse. Pour ma part, j’ai de la défiance envers la quantité, l’épaisseur asphyxie. Cette générosité est trop souvent désinvolture, complaisance et pagaille. Sous prétexte d’en rendre compte, sont introduits dans le livre des pans entiers de réalité que le lecteur verrait aussi bien de sa fenêtre. Attention au bourgeonnement, dit Michaux, écrire plutôt pour court-circuiter. La santé, le souffle, ce sont des qualités de sportif, de bienheureux, de crétin radieux, tellement en forme qu’il ne sent rien quand il se brûle et que tout brûle avec lui. » 

Éric Chevillard, Le Désordre Azerty (2014), p. 136-137



vendredi 28 septembre 2012

Précisément




« Ce n'est pas parce que l'on ne voit rien que l'on ne conçoit pas précisément et dans le détail l'absence de chaque chose. » 

Éric Chevillard, L'Auteur et moi (2012, p. 188)



mercredi 15 août 2012

Leçon de la mouche



« Quant à moi, une seule mouche me ridiculise. Mon impatience, ma rage puérile et mon impuissance, il suffit d’une mouche dans ma chambre et j’en fais aussitôt péniblement étalage. Toute ma personnalité d’emprunt, élégante et altière, très au-dessus de tout ça et du reste, détachée, pénétrée ou imbue des plus hautes philosophies orientales et prétendument disposée à accueillir la mort même avec un fin sourire supérieur, comme un incident dérisoire, à peine remarquable, se lézarde d’un coup et se brise lamentablement parce qu’une mouche est entrée dans ma chambre par la fenêtre.
 Le taon abolit le tao.
 Ma sérénité à toute épreuve ne supporte vraiment que les ciels roses des crépuscules d’été, voilà quelle leçon je reçois de la mouche et ce qu’elle m’apprend sur mon compte. »

 

Éric Chevillard, Le Vaillant petit tailleur (2003)


samedi 6 mars 2010

Belvédère




« Nous avons le belvédère, le promontoire, les bancs. Manque le paysage. »
 

Éric Chevillard, Choir, p. 120



jeudi 14 janvier 2010

Théorie




« Je suis aussi un fin psychologue, voici ma dernière théorie : un enfant sans inhibition, sans timidité, tout de suite adapté et sociable, va grandir dans le groupe, dans la bande, acquérir par conséquent des réflexes et des comportements d’animal grégaire, pur produit de son époque, parfaitement à sa place dans le système, conforme aussi à ce que celui-ci attend de lui, sans originalité, tout en surface, un consommateur docile, une tête creuse… tandis que l’enfant rechigné, solitaire, complexé, sera bien obligé de se tenir à lui-même compagnie et donc de se rendre intéressant, il s’instruira, il apprendra à se connaître, il développera son sens critique. L’intelligence a autrefois connu l’humiliation et l’ennui ; la bêtise nous parle encore de son enfance heureuse. » 
 

Éric Chevillard, L'autofictif, 13 janvier 2010



samedi 10 janvier 2009

Éphéméride




Après, ils ont prophétisé. À l'aide de sesquiquadrats, de signes du zodiaque et de conjonction des astres. Et ils n'ont pas caché que l'année serait pleine de choses. Les unes, les autres, et bien d'autres encore […] Un astrologue m'a assuré qu'on pourrait distinguer deux sortes d'événements de part et d'autre d'une ligne imaginaire qui séparerait le globe en deux zones : au nord, des catastrophes ; au sud, des cataclysmes.
Quant à l'homme, il restera le même, tel que donne à le juger dans sa médiocrité cette constatation d'un élève : "Le lapin s'arrache les poils du ventre pour faire un nid à sa famille. Combien de pères en feraient autant ?"
Un peu inférieur au lapin, il logera sa famille dans des nids en ciment.

Alexandre Vialatte, La poésie, c'est le mois de janvier


D'ailleurs les astres ne se trompent jamais. C'est en les consultant que nous nous sommes aperçus que les événements les plus importants du mois de janvier devraient se passer dans la première et la seconde quinzaine de celui de février.

Erik Satie, Pronostics pour l'année 1889


Nous avons la nostalgie d’époques de notre vie où nous n’étions pas heureux, où les embarras en tout cas étaient aussi raides. La raison en est simple : nous savons aujourd’hui qu’il nous restait alors à vivre tout ce temps au moins qui nous sépare de l’époque considérée, que nous avions de l’avenir en somme et que la mort serait tenue en respect durant toutes ces années. C’est bien la certitude a posteriori de notre invulnérabilité qui nous rend si précieuses ces époques révolues – tandis qu’aujourd’hui recèle plein de dangers, de menaces et que, demain, se lèvera peut-être la froide petite aurore du premier jour du monde sans moi.

Éric Chevillard, L'autofictif, 9 janvier 2009