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dimanche 2 mars 2014

Le mot nuit que le mot jour


« Les choses tristes, douloureuses, plus belles pour l’esprit, y trouvant plus de prolongements, que les choses gaies, heureuses. Le mot soir plus beau que le mot matin, le mot nuit que le mot jour, le mot automne que le mot été, le mot adieu que le mot bonjour, le malheur plus beau que le bonheur, la solitude plus belle que la famille, la société, le groupement, la mélancolie plus belle que la gaieté, la mort que la naissance. À talent égal, l’échec plus beau que le succès. Le grand talent restant ignoré plus beau que l’auteur à grands tirages, adoré du public et célébré chaque jour. Un écrivain de grand talent mourant dans la pauvreté plus beau que l’écrivain mourant millionnaire. L’homme la femme, qui ont aimé, ont été aimés, finissant leur vie dans une chambre au dernier étage, n’ayant pour fortune et pour compagnie que leurs souvenirs, plus beau que le grand-père entouré de ses petits-enfants et que la douairière encore fêtée dans son aisance. D’où cela vient-il, qui se trouve chez chacun de nous à des degrés différents ? Y a-t-il au fond de nous, plus ou moins, un désenchantement, une mélancolie qui se satisfont là, — et qu’il faut détester et rejeter comme un poison. »


« Ce qui fait le mérite d’un livre, ce ne sont pas ses qualités ou ses défauts. Il tient tout entier en ceci : qu’un autre que son auteur n’aurait pas pu l’écrire. Tout livre qu’un autre que son auteur aurait pu écrire est bon à mettre au panier. »

Paul Léautaud, Notes retrouvées (1942)



lundi 1 novembre 2010

Et quelle belle pièce aussi tout cela fait de loin





"Je suis allé cette dernière quinzaine cinq fois au théâtre. J’ai entendu onze pièces, comprenant ensemble vingt-cinq actes et cent seize rôles. Le lecteur lève les bras au ciel et m’admire sans m’envier ? Qu’il se rassure. Tant que je ne serai pas obligé d’entendre une pièce de M. Catulle-Mendès, je ne me plaindrai pas.
 
Ce surmenage a d’ailleurs son agrément. Chaque pièce s’ajoute à l’autre, toutes se mêlent, à la fin on ne sait plus très bien ce qu’on a vu. C’est l’état dans lequel je me trouve en ce moment. Je revois comme un vaudeville ce qui était peut-être une comédie, et je fredonne une tirade sentimentale sur l’air d’un couplet léger que je confonds sans doute, à son tour, avec le plus beau morceau d’une pièce en vers. J’ai assisté à un tremblement de terre, à un cambriolage nocturne, à une fausse conversion religieuse, à un mariage, et à deux réconciliations entre quatre époux mal assortis. Ces événements étaient-ils liés, ou indépendants ? Étaient-ce les mêmes personnages, ou n’avaient-ils rien de commun ? Je me le demande moi-même. Les décors ont bougé, les rôles se sont pénétrés. Je situe le cataclysme dans un décor de salon confortable et tranquille, où des gens disent des choses dont toute la salle éclate de rire. Je ne sais plus si le cambriolage nocturne n’est pas un fait-divers lu hier dans le journal, et la fausse conversion un discours de la Chambre. Bien que ma raison s’y oppose, je veux absolument réunir dans le même hymen une jeune fille de l’Odéon et un vieux monsieur du Gymnase. J’hésite, pour les deux réconciliations, dans le choix des deux femmes, et c’est tout juste si je ne prête pas certaines phrases très littéraires à un personnage justement muet. Quel mélange, et quelle belle pièce aussi tout cela fait de loin, baroque, bizarre, incompréhensible, dans laquelle il y a de tout, passion et moquerie, haine et amour, esprit et bêtise, ennui et intérêt, gens sympathiques et autres, à l’image de la vie elle-même ! Jamais auteur dramatique n’en écrivit une pareille.
 
Et voilà qu’il me faut quitter mon illusion, et tâcher de remettre à leur place ces vingt-cinq actes, avec leur part de ces cent seize rôles. Je viens de mettre en ordre mes programmes, ma bougie est allumée, je jette un coup d’œil sur les arbres de mon jardin. Quel plaisir ce serait de ne rien faire ! Allons ! il le faut. J’écris."

 

Paul Léautaud, Le Théâtre de Maurice Boissard, novembre 1907.