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vendredi 23 juin 2017

Pa ra bla la fla




Des Yveteaux lui disoit que c’étoit une chose désagréable à l’oreille que ces trois syllabes : ma, la, pla, toutes de suite dans un vers : 
« Enfin cette beauté m’a la place rendue. » 
— Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis : pa ra bla la fla
— Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer. 
— N’avez-vous pas mis, répliqua Malherbe : 
« Comparable à la flamme ? » 


Arroseur arrosé extrait de la vie de Malherbe par Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) — dont la fin est superbe : 


Il n’étoit pas autrement persuadé de l’autre vie, et disoit, quand on lui parloit de l’enfer ou du paradis : « J’ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres. »  
On dit qu’une heure avant que de mourir, il se réveilla comme en sursaut d’un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui servoit de garde, d’un mot qui n’étoit pas bien français, à son gré ; et comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu’il n’avoit pu s’en empêcher, et qu’il avoit voulu jusqu’à la mort maintenir la pureté de la langue françoise.


"Il n'était pas autrement persuadé de l'autre vie", quelle merveille. Le texte intégral des Historiettes de Tallemant dont cette vie est tirée ne fut publié qu'en 1967, dans la Pléiade, et à en lire certaines pages on imagine bien pourquoi — par exemple, dans ce passage, c'est la première phrase, aussi drôle que profonde, qu'on cherchera en vain dans les éditions précédentes :






vendredi 12 mai 2017

Well, it's done






"Bon, eh bien, c'est fait. Ces tragiques seize pages sont enfin terminées, et j'ai mis de côté trente-deux pages de copeaux, et passé treize jours aussi près de l'enfer qu'on puisse supporter quand on est un être humain. C'est fait, et bien entendu, cela n'en valait pas la peine, et tout le monde s'en fiche." 

(R. L. Stevenson, 1893)


samedi 11 mars 2017

Pour l'instant je fais bloc




Janvier 1966, Tony Duvert a donc vingt ans, il s'est mis à écrire son premier roman, Récidive, et il répond à une amie du lycée pour lui expliquer (très mystérieusement, il n'est jamais question de littérature) sa disparition de la circulation : 

"Depuis assez longtemps, j'ai pris des chemins où je tiens à être seul, tant il est facile de les corrompre [...] Je ne me suis pas enfermé dans une tour, je ne suis pas explorateur en chambre, je n'appartiens à aucun titre à une aristocratie de solitaires : au contraire, je suis dans la rue — et dans la rue, si belle, si vaste ou si longue qu'elle soit, il n'y a que des passants : et même ceux qu'on racole une nuit, on ne les voit pas deux fois [...]
Mon silence [...] correspond à une rupture délibérée entre une manière de vivre facile et endormante, qui m'aurait mené là où les autres vont, et une autre que je n'ai pas cherchée, mais dont j'ai le courage d'avoir besoin, et qui contredit la première [...] Je travaille beaucoup. Pas les études, bien sûr, pas le piano. Un travail qui m'est propre, que j'ai créé à mon usage, difficile, plaisant, nécessaire, et qui peut donner, qui doit, qui donne ses fruits. Excellents, savoureux, partageables du reste. De ce travail, je ne te dis rien de plus. J'ai mis des années à le mettre au point. Il n'a rien de philosophique, artistique — pouah ! — il ne vise pas un mode de vie. Il ne crée pas de système. Il ne m'apporte aucun argent. Il ne m'intègre à rien du tout [...]
Relativement à nos rencontres, elles étaient très plaisantes, certes. Mais je n'ai pas, je n'ai plus le temps, ni pour toi, ni pour quiconque. On ne doit pas me faire confiance : je ne tends aucune main. Cela reviendra peut-être, le goût d'éparpiller en miettes précieuses les journées. Pour l'instant je fais bloc et tant qu'il le faudra. Je ne joue pas à me construire, à me contempler, à m'interroger, à me chercher : aucun mode pervers de paraître. Je ne sonde pas, je ne brise rien. Je fais des inventaires que personne n'ose."

(Cité par Gilles Sebhan dans son Retour à Duvert (Le dilettante, 2015) dont est également tiré notre illustration, détail d'une photo de classe en 61/62 — une première littéraire à Savigny-sur-Orge, Duvert a seize ans.)

mercredi 20 juillet 2016

Comme leurs noms l'indiquent



(Maxime Gaucher entouré d'élèves, lieu et date inconnus (Wikipédia))


M. Gaucher protégeait le talent naissant de Marcel Proust même contre des inspecteurs généraux de l'Université. M. Eugène Manuel vint un jour inspecter la classe. Marcel Proust fut invité à lire à haute voix son dernier devoir français. M. Manuel, indigné, écouta cette lecture, puis, se tournant vers le professeur : "Vous n'auriez point, lui dit-il, parmi les derniers de votre classe, un élève écrivant plus clairement et correctement en français ?" Mais Maxime Gaucher n'était point d'humeur à s'incliner devant les arrêts de ce haut fonctionnaire, le très médiocre poète des Ouvriers, candidat perpétuel à l'Académie française ; il lança cette mordante réplique : "Monsieur l'inspecteur général, aucun de mes élèves n'écrit un français de manuel..."

Robert Dreyfus, Souvenirs sur Marcel Proust (1926)


jeudi 23 juin 2016

Pour le fumet, pour le devoir





Quelle histoire ! Tout ça, on garde évidemment criait Jeanjean au technicien, fauvettes en sus, on garde aussi criait encore Jeanjean toujours au même, lequel crapahutait sur le pick-up avec son nagra neuf, oublieux du complet, les deux jambes avalées par le courant glacé de la rivière. Étals de loupe et thèse au lac, on garde, on garde, pour le fumet, pour le devoir — Jeanjean voulait tout commenter —, pour le poisson liquide, pour son eau claire, le sexe de l’écrevisse, on garde, cran d’égoïne, on garde aussi, marquise, orchestre, pareillement on garde, les joueuses de volant, le cresson, on garde, on a besoin, dit-il, on a besoin, souvenez-vous du menuisier, de l’horreur de la rive, des corps dans l’herbe, des figurines posées par les anciens, le feu des feuilles, c’est égal, criait toujours Jeanjean infatigué, prends-le avec ta perche, mais prends-le donc, sa nappe pourra servir, Jeanjean préfabriqué, ajoutant, hors d’haleine : l’âme d’une fumée n’a jamais fait tourner le lait que je sache, les couleurs sont fanées, quel bonheur, prends-les, bon dieu. 
[pp. 164-165]


Un monde ne se partage pas vraiment car le partage est déjà fait, il faut des noms. 
[p. 179] 


Pierre Parlant, Pas de deux (2005)


mercredi 15 juin 2016

Omission impossible





“Si on lit l’original de cette histoire, on s’aperçoit, paraît-il, que l’interprète n’a pas traduit ce présent chapitre tel que Sidi Ahmed l’avait composé. Il a omis un exorde où le Maure se reproche d’avoir entrepris un récit aussi sec et limité, dans lequel il ne parle que de don Quichotte et de Sancho, sans oser aucune digression, aucun épisode plus sérieux ou plus divertissant. L’auteur ajoute qu’avoir toujours l’esprit, la main et la plume occupés à écrire sur un seul sujet, et à faire parler un petit nombre de personnages, est pour lui un travail contraignant, qui ne peut lui valoir aucun avantage […] Si donc il s’enferme dans les strictes limites de son récit, alors qu’il a le talent, l’intelligence et les connaissances qu’il faut pour traiter des choses de l’univers entier, il prie qu’on veuille bien ne pas mépriser son travail et qu’on le juge moins sur ce qu’il écrit que sur ce qu’il a omis d’écrire.” 

Don Quichotte, seconde partie, chapitre XLIV


lundi 14 décembre 2015

Trois ans d'ironie






(Mail sobrement triomphal, archives personnelles.)





Petit anniversaire pour se galvaniser. En remontant le fil de mes sauvegardes, je peux dater les trois pages ci-dessous du 15 novembre (de la même année). Je me souviens : je commençais à en voir l’issue, j’écrivais jour et nuit. Pas de mail annonçant que je m’y étais mis, en revanche ; mais je crois me rappeler que c’était le 2 septembre. L’un des meilleurs automnes de ma vie. On attendait déjà, alors, la fin du monde.



[…] il y a si longtemps que j’attends la mort, lui écrivait-il, j’ai depuis si longtemps raclé du violon sous le Vésuve que j’en oublie presque de jouer ; deux jours plus tôt, dans le neuvième arrondissement de Paris, au cinquième et dernier étage du 27 de l’avenue Trudaine, la syphilis ou la vérole, encore elle, avait raison d’Emmanuel Chabrier dans sa cinquante-troisième année et ses proches endeuillés, passé l’antichambre tapissée de cors et de chapeaux chinois (instrument à percussion et à clochettes demeuré fameux grâce à un conte cruel de Villiers, Le Secret de l’Ancienne musique, qui imagine soixante-dix ans avant John Cage un solo uniquement constitué de silences, à vingt ans Chabrier avait d’ailleurs donné quelques leçons de piano au créateur d’Axël), sans le moindre regard pour les impressionnistes suspendus dans le couloir, pénétraient dans la chambre du fond pour saluer une dernière fois le compositeur auvergnat (petit et rond comme un Sancho Pança, la barbiche brûlée et le cheveu rare sur le front cireux, l’œil qui flanche) ; ce trépas soulageait tout le monde, depuis longtemps l’auteur de Fisch-Ton-Kan et autres cocasseries avait sombré dans le gâtisme et la paralysie, consternant chaque jour davantage sa femme Alice et ses deux fils, un sommet de pathétique ayant été atteint au surlendemain du précédent Noël à l’occasion de la première de Gwendoline (sa production la plus sérieuse) à l’Opéra de Paris, ç’aurait dû être sa revanche sur une inconcevable guigne, dix ans qu’il attend ça, une vraie première dans sa patrie parmi ses pairs après une création ratée sept années plus tôt à Bruxelles, ayant alors encore toute sa tête et ses yeux pour pleurer, au Théâtre de la Monnaie qui par un sinistre humour belge avait fait brusquement faillite après cinq représentations, dix ans qu’il attend ça sans parler du tragique incendie, l’an qui suivit le fiasco belge, de l’Opéra-Comique où son Roi malgré lui, au programme depuis une semaine, n’avait pu avoir droit qu’à deux exécutions (la faute à l’éclairage au gaz, bilan : quatre-vingt quatre victimes), dix ans qu’il attend ça et il ne se rend compte de rien, hagard et tremblotant dans une loge de l’avant-scène, sans pensée et sans force dira son fils André, riant à contretemps et sans raison comme un enfant, applaudissant ses propres wagnérismes comme si, André toujours dixit, se fût jouée l’œuvre d’un autre, marmonnant Tiens, ce n’est pas mal ou encore Très bien d’une voix pâteuse, sourd aux sanglots d’Alice dans l’ombre qui derrière elle font pleurer ses fils, s’endormant sur la balustrade, que les choses viennent trop tard est une loi du désir.  
(p. 112-115)







[L'album de l'ironie et ses 110 dyptiques, pour mémoire]

samedi 10 octobre 2015

Le goût des banquets et des fêtes





Mahler et moi (1), nous avons passé beaucoup de temps ensemble. La maladie de cœur qui venait de se révéler le contraignait à mener une vie ascétique et il n'avait de goût ni pour les banquets ni pour les fêtes. Un lien s'est créé entre nous au cours de plusieurs promenades, durant lesquelles nous nous sommes entretenus des grands problèmes de la musique, de la vie et de la mort. Lorsque nous en sommes venus à parler de l'essence de la symphonie, je lui ai dit que le principal était la sévérité du style, et la logique profonde qui reliait entre eux, d'un fil secret, tous les motifs. Telle était l'expérience que j'avais acquise au cours de mon travail créateur. Mahler, quant à lui, a exprimé une conception tout à fait inverse : "Non, non, il faut qu'une symphonie soit comme le monde. Elle doit tout inclure."

(1) Jean Sibelius, cité par son premier biographe



jeudi 9 juillet 2015

L'adéquation



[sa maison natale à Salem, dans le Massachusetts]




[Dimanche] 14 juillet 1850. 

La cime des châtaigniers a l'air blanchâtre, car ils sont, je crois, en fleurs. La saison des framboises vient de se terminer. Les groseilles commencent à mûrir. Les fraises ont pratiquement disparu la semaine dernière. 
Le langage — le langage humain — n'est, après tout, à peine guère mieux que le croassement et le caquètement des oiseaux ou d'autres bruits de la nature à l'état brut ; il est, quelquefois même, moins adéquat. 


*

La cime des châtaigniers est étrangement fournie comme si elle jouissait d'un soleil plus doux. Le 16 juillet 1850. Le mot "blanchâtre" utilisé ci-dessus ne convient pas. 

Nathaniel Hawthorne, Carnets américains, p. 379



samedi 16 mai 2015

Une chose qui roule avec les yeux bandés


Plusieurs années j’ai conservé avec moi dans ma bibliothèque le livre destiné aux lycéens et étudiants que je m’étais offert lorsque je réfléchissais à ma future carrière : Les Métiers de l’édition et des livres. Dans mon exemplaire était surligné au Stabilo jaune en guise de menace le salaire annuel que ne parvient pas à dépasser une majorité des écrivains de littérature : 3 000 F [“3 000 F par an” surligné en jaune], alors que les nègres, qui écrivent vite et bien dans le but de payer leur loyer, ont un tel rendement que pour écrire des quantités de vies de stars et de navigateurs, des romans policiers, des essais politiques, ils ne sont finalement qu’une dizaine à Paris. 

Je notai dans mon cahier ce premier résultat de recherche : Dix loyers seraient semble-t-il financés à Paris par d’exceptionnelles aptitudes pour le métier d’écrire. 



[…] Pour juger de l’écart, voici la définition de l’écriture déduite des expériences que j’avais menées dans mon propre bureau […] : une chose qui roule avec les yeux bandés, une chose qui a été kidnappée et qui voyage à l’arrière d’une Mercedes noire en direction d’une fermette isolée sur des routes et des sentiers qu’elle ne doit pas voir parce qu’il lui est interdit de repartir dans l’autre sens. C’était mauvais signe du point de vue métier, c’était tout le contraire d’une vie de star ou de navigateur, et de ce fait j’admirais que cette activité qui s’en va dans l’inconnu à côté de types à lunettes fumées répondant aux questions par des grognements soit à la fois pour certains privilégiés une activité qui se passe facilement et en plein jour, quelque chose comme un plan de montage de meubles Ikea. Ainsi travaillent les nègres, selon leur génie supérieur de l’organisation […] 

Emmanuelle Pireyre, Comment faire disparaître la terre ? (Seuil, Fiction & Cie, 2006)



samedi 2 mai 2015

Pousser un cri





Être horripilé par les litanies d'infinitifs. Le dire. Les vouer aux gémonies. Ne pas en comprendre l'increvable succès. S'en désoler. S’endormir infailliblement quand on sent venir la rengaine. S’assoupir en tant que lecteur comme à la messe. Regarder l’auteur s’enivrer avec cet alcool bon marché. Avoir envie de lui donner une pièce pour qu’il s’achète un précis de grammaire. Désirer lui ouvrir les yeux sur la beauté des phrases construites sur autre chose que cette morne pile. Se jurer d’en proscrire à jamais de ses pages la solennité robotique. Plutôt mourir qu’en reconduire ad vitam l’emphase neutre. Mourir plutôt qu’enfoncer ces clous.


mercredi 18 mars 2015

Making of





J’ai écrit Louange et épuisement entre la mi-avril et la fin mai 2014 [1], avec une très nette accélération – on peut même dire un grand galop – dans les quinze derniers jours (le 13 mai, le texte a 38 000 caractères ; le 30, jour de son achèvement, 96 000). Il faisait un temps magnifique et j’étais dans une merde noire, à racler le fond des fonds de poche. Mystère de l’inspiration : plus l’angoisse du lendemain me serrait à la gorge, plus je m’amusais à travailler sur mon éloge. Je me réveillais de cauchemars usuriers pour plonger dans la jubilation de l’écriture et ma page faite (le soleil alors se mettait à briller) j’avais la conscience assez tranquille pour me ronger les sangs toute la journée. Le bonheur, en somme, pour un cyclothymique. Je me souviens qu’en même temps je découvrais les livres de David Foster Wallace (histoire de continuer à m’amuser un peu) et que son usage délirant des notes de bas de page m’encourageait à en abuser moi-même toute honte bue : j’exagérais toujours moins que lui. Constamment tiède, le DVD d’Un jour sans fin résistait vaillamment à tous les ralentis, les retours en arrière, les arrêts sur image, les basculements de la VO à la VF pour vérifier tel écart de langage. Il refroidit placidement depuis, mais il n’est pas à l’abri d’un nouveau tour de chauffe (de ce point de vue, c’est un échec : je n’ai pas épuisé mon amour de ce film, je le reverrais volontiers à l’occasion, mon mal est incurable). 

[1] J'en ai cependant trouvé la première phrase (“Au commencement il y a des nuages”) bien plus tôt, le vendredi 21 mars autour de midi, au cours d’une promenade dans le sud de Paris (après une averse de grêle, en observant une éclaircie). À trois jours près, il s’est donc écoulé un an entre la toute première idée du livre et sa parution aujourd’hui (et comme je serai à Paris samedi, je suis en mesure de refaire cette promenade et de boucler la boucle ; mais on annonce de la pluie). 



vendredi 13 février 2015

Comme une fleur





Je ne veux plus tournoyer dans le vide comme une fleur qui tombe. 

C’est beau, n’est-ce pas ? Depuis treize siècles. Bon, en fait, c’est écrit comme ça : 

Je ne veux plus 
     tournoyer dans le vide 
          comme une fleur qui tombe 

mais je préfère tout attaché. La voilà, tiens, la supériorité de la prose, pas la peine de chercher plus loin : l’écrivain croit qu’il y a un lien. 


mercredi 11 février 2015

Poser dans les parcs






Il s’arrêta devant la Nuit et l’Harmonie. On peut regretter que se soit perdu le goût des compositions allégoriques. Elles simplifiaient la vie et donnaient l’impression de pouvoir rencontrer personnellement les mots qui n’ont pas de forme, les abstractions qui nous donnent du souci. Jérémie se dit que finalement il était fait pour cela : inventer sur commande quelques statues à poser dans les parcs, pour agrémenter les promenades. Avoir vraiment le goût de son époque, faire le bonheur des antiquaires, et des femmes désœuvrées. Hommage à Chopin. Jamais il ne serait musicien. Avait-il eu sa chance ? Qui était-ce ? Avait-il vécu heureux ? Alors Jérémie pensa qu’il était tout juste bon à écrire la biographie de ce sculpteur inconnu. Et encore. Éternuant au milieu des archives, il passerait des années à cette tâche, peut-être tomberait-il malade avant d’avoir fini. Il écarta les bras devant le paysage. Il n’y pouvait rien : c’était comme pour passer la douane, il n’avait rien à déclarer. Au moins les formalités seraient-elles facilitées, le jour de sa mort. 
[p. 194] 

Je m’appelle Jérémie : c’est le nom que je me suis donné pour prophétiser ce qui est arrivé, pour accomplir ce qui a disparu, et qui n’a donc peut-être pas existé ; et ne crois pas que ce soit sans mérite, ni chose facile que de prophétiser ce qui déjà eut lieu. Le vent souffle sur des ossements, c’était des corps vivants pourtant. Ce rattrapage est épuisant. 
[p. 189] 


F. Berthet, Journal de Trêve


dimanche 8 février 2015

Une affaire personnelle






J’ai demandé à naître, et je le demande encore, mais simplement pour faire la preuve de ma vitalité. J’ai demandé qu’on me laisse la tranquillité de faire le point sur le temps qu’il fait, de me faire une idée sur les rayons du soleil, le jour à travers les volets, les bruits nocturnes, (…) 
Mais cette sorte de voyage organisé [développer] à travers (…), je n’ai pas demandé cela. 
[p. 71] 

Délinquant assez juvénile, envoyé plutôt spécial : au fond, j’ai toujours cru que les raisons de ma présence sur terre n’étaient qu’une enveloppe à ouvrir au dernier moment. 
[p. 99] 

Un écrivain, c’est quelqu’un qui fait de la littérature une affaire personnelle. 
[p. 104] 

J’ai vingt-cinq ans, j’écris ce livre, et j’ai cet âge une fois pour toutes. Cela fait vingt-cinq ans que je l’ai, et j’espère bien l’avoir encore pendant vingt-cinq ans au moins, et même plus d’ailleurs si mon corps s’aligne sur les statistiques — ce que je suis tout de même en droit d’attendre de lui, me faisant déjà assez remarquer comme ça. J’ai mis longtemps à avoir l’âge que j’avais secrètement, je garderai longtemps secrètement cet âge. 
[p. 110] 

Frédéric Berthet, Journal de Trêve [1979-1982] (2006, posthume)



vendredi 30 janvier 2015

Tracer vraiment des phrases





Quand il avait quinze ou seize ans, il avait mis des mois, même des années pour être honnête, à comprendre, à enregistrer, à se faire à l’idée que Le Monde du vendredi était en vente le jeudi. Tout son être se révoltait, résistait à cette idée, comment se faisait-il. Il y avait ainsi des pans entiers, cachés, obscurs de son existence, des coins de bêtise aveugle, tenace, des sortes d’épilepsies tenues soigneusement secrètes même devant les marchands de journaux. Une sorte de prudence l’avait maintenu hors de l’eau, depuis l’âge de quinze ou seize ans justement, et en fait non, depuis bien plus avant, sept-huit ans, les années où il avait commencé à écrire, à tracer vraiment des phrases sur un papier, qui n’étaient pas forcément destinées à quelqu’un en particulier, peut-être pas même à lui, mais qui le préserveraient, le préserveraient du pire, et par exemple de révéler nettement, un jour, qu’il n’y comprenait absolument rien

Frédéric Berthet, “Hors-piste”, in Felicidad, nouvelles (1993)



lundi 26 janvier 2015

Un jeu mortel





« Qui que je sois, mon histoire commencera toujours de la même manière : il me faudra d’abord faire ceci, puis cela, puis autre chose et autre chose encore ; mais toujours les mêmes choses, invariablement les mêmes, et toujours dans le même ordre. À force, bien sûr, je connais le programme par cœur. Alors je cours, je me précipite sous la douche – pourtant mes indicateurs de propreté ne sont pas si alarmants ; je vais vite rebondir cinq ou six fois sur le trampoline – impossible de faire moins ; je fais vite le tour de la maison pour aller causer un brin avec la brunette sportive ou avec le gars à la casquette, quelques mots suffiront bien ; et hop là je ramasse deux ou trois ordures pour la forme, pas besoin d’en faire plus. Et comme même en courant, tout cela prend un temps fastidieux, eh bien de l’index gauche je l’accélère – le temps. » 

Philippe Annocque, Vie des hauts plateaux, fiction assistée 
(éd. Louise Bottu, 2014), p. 105 

Littérature expérimentale, dixit l’auteur lui-même. On sent bien à lire (avec entrain) cet étrange livre qu’il y a une astuce et même plusieurs, une contrainte, des lois — un régime, dans les deux sens du mot : ici, la fiction est à la diète, elle ne dispose pour séduire que de quelques éléments frustres, inlassablement recombinés. D’ailleurs ses personnages fantomatiques meurent souvent d’inanition, à deux pas d’un Frigidaire plein qu’ils sont pour quelque mystérieuse raison incapables d’ouvrir. Philippe Annocque les a disposés sur son tapis de jeu, chaque page est une nouvelle partie à la fois déroutante et prévisible, tant sont volontairement limités l’éventail des actions possibles et les ressources du style. Ce recueil de fragments est le jeu d’un enfant mais un enfant tout de même extrêmement inquiétant, malgré l’humour et la placidité apparente du ton. Un enfant sans repères, dirait-on : son identité, celle des autres, son statut (vivant, mort, mort-vivant), son âge, son sexe, rien n’est assuré. Il ne cesse de le répéter, l’existence (ou la société ? elle aussi a ses jeux) est un jeu de rôles moyennement drôle. Binaire à pleurer. Asphyxiant — l’air est rare sur les hauts plateaux. Sinistre au fond. Ce qu’on s’amuse !



dimanche 21 décembre 2014

Une force très puissante





La guerre que mes frères aînés et moi-même avons menée contre ma mère consistait surtout à contredire systématiquement tout ce qu’elle disait. Il suffisait que ma mère remarquât en passant qu’il pleuvait et une force très puissante me contraignait immédiatement à constater avec un étonnement étudié, comme si je venais d’entendre la plus grande absurdité : “Comment ! Mais qu’est-ce que tu racontes ? Le soleil brille !” 
Je pense que cet entraînement précoce au mensonge flagrant, à l’absurdité manifeste, m’a beaucoup servi des années plus tard, lorsque j’ai commencé à écrire. 

Witold Gombrowicz, Souvenirs de Pologne



lundi 15 décembre 2014

Réfléxions mécréantes autour d'une œuvre en cours





Je me souviens très bien de ma lecture de L’Adversaire, à l’étage d’un café aujourd’hui disparu, d’une traite et en retenant mon souffle : j’avais auparavant dévoré La Moustache, Le Détroit de Behring, Je suis vivant et vous êtes morts, La Classe de neige, et je me souviens m’être dit, sonné : que va-t-il pouvoir faire après ça ? Il y avait là comme un point d’orgue, Carrère s’était approché autant qu’il pouvait de l’abîme, par cercles concentriques, explorateur de ses propres angoisses ; j’admirais ces livres empoisonnés, sulfureux, presque radioactifs, et le style élégant et clair qu’il avait mis à leur service, clarté si française musclée, pour ainsi dire, par une efficacité à l’américaine : je disais volontiers pour en faire la réclame que ses livres étaient inlâchables, ils vous prenaient tout de suite à la gorge et la serraient inexorablement. Oui, qu’allait-il pouvoir faire après ça, chaque livre était monté d’un cran dans le trouble devant la folie et le mal, la logique de l’œuvre était implacable, toujours plus près d’un terrifiant miroir : L’Adversaire le traversait, qu’allions-nous trouver de l’autre côté ? 

Je reprends mon exemplaire — dans un piteux état, les P.O.L se salissent vite et vieillissent assez mal, matériellement parlant — par acquit de conscience, pour vérifier, mais comment oublier la dernière phrase : J’ai pensé qu’écrire cette histoire ne pouvait être qu’un crime ou une prière. Les termes de l’alternative étaient on ne peut plus clairement posés. La suite logique, en poussant le trait, c’était entendre parler de Carrère dans la colonne des faits divers, ou le voir entrer dans les ordres. Le prochain livre serait un crime ou une prière. 

Le prochain livre, longtemps attendu, fut un peu les deux. J’ai pris Un roman russe pour ce qu’il était, une crise ouverte, Carrère avait reculé d’un pas et butait contre le miroir, comment lui en vouloir, c’était un peu long, un peu complaisant, mais on y trouvait encore des vertiges (littéraires). Et puis il y avait eu D’autres vies que la mienne, titre éloquent, il en avait eu marre qu’on le prenne pour un type louche, inquiétant, sur la foi de ses textes, il s’efforçait maintenant de nous prouver qu’il était un chic type, un altruiste, certains ont dû s’y laisser prendre. Mais où étaient passées les petites machines implacables ? Le style était toujours d’une clarté aveuglante mais l’élégance, c’est-à-dire la concision, avait été perdue en route, D’autres vies… me faisait l’effet d’un long article de magazine plus que d’un livre, impression qu’avait à demi corrigée Limonov : c’était de nouveau passionnant, mais comme peut l’être une excellente enquête journalistique. 

Et puis voilà que me tombent dessus les 630 pages du Royaume, leur incessant et pénible recours à des comparaisons anachroniques pour rendre "vivant" le récit des premiers pas du christianisme. Et que, pour la première fois dans mon histoire de lecteur de Carrère, le livre me tombe des mains. À la page 194, pour être précis. J’ai survolé le reste et lu les dernières pages, ça m’a suffi pour m’en faire une idée. Le doute n’est plus permis, l’auteur a choisi la prière plutôt que le crime. C’est peut-être une bonne nouvelle pour l’homme, je lui souhaite la paix de l’âme, d’autant que ça se vend très bien, mais la littérature y perd. La substitution semble achevée, à un projet esthétique (le crime considéré comme un des Beaux-Arts… — système qui donna lieu à de petits livres secs et parfaits), d'un projet moral (sauver son âme, chimère après laquelle courent à perdre haleine des livres obèses). Et ça me frappe, l’œuvre est désormais divisée comme la Bible : l’Ancien Testament jusqu’en 2000, sous l’égide d’un dieu vengeur et terrible, puis, passé la transition des jérémiades d’Un roman russe, des évangiles longuets et fades. N’est-ce là encore qu’une ruse de l’adversaire, Carrère prépare-t-il en sous-main son Apocalypse ? 

“Je ne sais pas.” Ce sont les derniers mots du Royaume. J’ai encore un petit espoir.


dimanche 9 novembre 2014

Bien entendu la cause





“Un jour, pendant la Longue Retraite (qui s’est terminée le jour de Noël), comme on lisait au réfectoire le récit de l’Agonie au jardin par sœur Emmerich, je me suis mis tout à coup à pleurer et à sangloter sans pouvoir m’arrêter. Je note cela parce que, si l’on m’avait interrogé une minute plus tôt, j’aurais protesté qu’il n’allait rien arriver de tel, et même quand cela se produisit, je m’étonnai en quelque sorte de moi-même, ne découvrant point dans ma raison les traces d’une cause adéquate à une si forte émotion — je dis les traces, car bien entendu la cause, par elle-même, est adéquate au chagrin de toute une vie. Je me souviens qu’il m’est arrivé à peu près la même chose le jeudi saint lorsqu’on porta l’hostie présanticfiée à la sacristie. Mais le poids et l’intensité de la peine, ou plutôt de la chose qui devrait nous causer de la peine, ne nous émeuvent pas plus d’eux-mêmes qu’un couteau tranchant et appuyé ne coupe aussi longtemps qu’on appuie sans que la main imprime aucune secousse ; cependant, il se produit toujours un contact, quelque chose qui vient nous frapper de biais, d’une manière inattendue et qui, dans les deux cas, supprime la résistance et perce ; et cet agent peut être si délicat que le pathos semble être allé directement au corps et avoir balayé l’intellect sur son passage. D’autre part, la touche pathétique, comme dans le pathos du drame, ne tirera par elle-même que des larmes légères si son contenu n’est pas important en soi ou de peu d’importance pour nous, une émotion puissante provenant d’une force qui s’est accumulée avant de se décharger ; c’est ainsi qu’un couteau pourra percer la peau qu’il n’avait fait qu’égratigner, tandis que le seul égratignement n’ira pas plus profond.” 

Gerard Manley Hopkins, Pages de journal 1869-1870