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lundi 23 novembre 2015

Viatique #1




J'ai fait mes plus beaux voyages sur des routes mal éclairées. 
[Léon Bloy, L'invendable, 24 octobre 1905]


jeudi 14 juillet 2011

L'orageux martyr de la phrase




Ah ! il ne se renouvelle pas, le vieux serpent, et n’évolue guère, je vous en réponds. 
Les clichés Zola sont assez connus : « le soleil qui met sa note claire sur quelque chose », par exemple. Bien que je ne les aie pas comptés, j’estime qu’ils ne peuvent guère dépasser le chiffre de trente ou quarante, servis régulièrement et infatigablement, depuis qu’il y a des Rougon et qu’il existe des Macquart
Il paraît que cela suffit aux cent cinquante mille clients de Nana ou de la Débâcle. Plusieurs même doivent trouver que c’est encore trop littéraire, trop encombrant. 
Le débit serait peut-être plus énorme si on écrivait décidément, résolument et tout à fait comme un gendarme ou comme un garde-barrière, mais il faut bien faire quelque chose pour l’Académie. 
Chacun de ces inusables clichés, dont Monsieur Zola est l’heureux fermier, fut calculé pour un nombre indéterminé de situations identiques où le lecteur est toujours certain de les retrouver. Il est vraiment difficile de se tuer moins que ne le fait ce grand travailleur. 
Certes, je ne puis être accusé de fanatisme pour Flaubert dont tous les livres, à l’exception d’un seul, m’ont exaspéré. Tout le monde, pourtant, sait le labeur infini de cet homme, « courageux autant que tous les lions, — disais-je en 1890, dans une oraison funèbre, — mais acharné sur une idée imbécile et s’efforçant, vingt années, d’extraire de son intestin le ténia séditieux et inextirpable de l’Inspiration ». 
N’étant rien qu’un volontaire, il ne put créer une œuvre de génie, mais il fut, incontestablement, l’un des plus probes écrivains qu’on ait jamais vus. Il laissa peu de livres, parce qu’il se contentait lui-même difficilement, si on peut dire qu’il se contenta, et ces livres, à si grand’peine obtenus, se vendirent peu, n’étant pas faits pour la multitude. 
Que ne dirait-il pas, l’incorruptible, en lisant aujourd’hui Lourdes ou la Bête humaine ? en voyant reparaître, toutes les vingt pages, les isochrones formules de ce balancier inconscient qu’on nomme l’auteur et dont le va-et-vient perpétuel donnerait le mal de mer à des albatros ? 
Que ne gueulerait-il pas en son gueuloir, l’orageux martyr de la phrase, en apprenant qu’un si fangeux domestique de la populace, un tel messie de la tinette et du torche-cul, ose, quelquefois, le mentionner comme un précurseur ?

Léon Bloy, Je m'accuse (1900)


jeudi 25 mars 2010

Une espèce de patrie-omnibus





"Aimer autre chose que ce qui est ignoble, puant et bête ; convoiter la Beauté, la Splendeur, la Béatitude ; préférer une œuvre d’art à une saleté et le Jugement dernier de Michel-Ange à un inventaire de fin d’année ; avoir plus besoin du rassasiement de l’âme que de la plénitude des intestins ; croire enfin à la Poésie, à l’Héroïsme, à la Sainteté, voilà ce que le Bourgeois appelle « être dans les nuages ». D’où il suit que les nuages sont une espèce de patrie-omnibus pour quiconque n’est pas situé exactement au plus bas de tous les degrés de l’échelle – ce qui n’est, bien entendu, le cas de personne […]
 
Un pauvre compagnon vidangeur raclant le gratin au fond d’une fosse et songeant aux pommiers ou aux acacias en fleurs, est incontestablement dans les nuages. Un triste employé de commerce interrompant ses bordereaux pour dévorer un feuilleton de Richebourg d’où lui vient la sensation d’une pantelante littérature, est encore plus dans les nuages, si c’est possible, et on ne le lui envoie pas dire. Un notaire ivre d’amour qui fait un quatrième enfant à sa notairesse, oubliant qu’il a déjà procréé un hydrocéphale et deux avortons, est autant dans les nuages qu’on y puisse être, c’est certain, et il faudrait quelque chose comme la monstruosité d’un pharmacien faisant des vers pour y être d’une manière plus inquiétante. Je ne finirais pas, s’il fallait tout dire.
 
En somme, pour s’enlever instantanément dans les nuages, il suffit de faire, penser, vouloir ou rêver n’importe quoi de propre ou de quasi propre, ne fût-ce qu’une demi-seconde.
  
Donc ces fameux nuages si énergiquement anathémisés par le Bourgeois peuvent, hélas ! être par lui rencontrés à chaque détour. Quoi qu’il fasse, il n’est jamais sûr de les éviter et voilà pourquoi son sort, bêtement envié, est si douloureux ! On s’est souvent demandé pourquoi le Bourgeois est si cochon, si crapuleusement bas, si enfoncé dans les latrines ! Tout simplement à cause des nuages.
" 

Léon Bloy, Exégèse des lieux communs (1902)


[Première série, XXIV : ETRE DANS LES NUAGES]



lundi 1 juin 2009

Inspirez




"Je suis inanimé, stupide, absolument privé d'enthousiasme. Excellent état pour écrire." 

Léon Bloy, Mon journal, 1er juin 1899


mardi 9 décembre 2008

Et je continue à ne pas comprendre




Si, du moins, on pouvait se persuader que le temps n’existe pas, qu’il n’y a aucune différence entre une minute et plusieurs heures, entre un jour et trois cents jours, et qu’on est ainsi de plain-pied partout ! Ce qui fait tant souffrir, c’est la limite succédant toujours à la limite.
Notre âme captive dans un étroit espace n’en sort que pour être enfermée dans un autre espace non moins exigu, de manière que toute la vie n’est qu’une série de cachots étouffants désignés par les noms des diverses fractions de la durée, jusqu’à la mort qui sera, dit-on, l’élargissement définitif. Nous avons beau faire, il n’y a pas moyen d’échapper à cette illusion d’une captivité inévitable constituée successivement par toutes les phases de notre vie qui est elle-même une illusion. C’est la plus dure contrainte pour des créatures formées à la ressemblance d’un Dieu immuable et éternel.




Un de mes amis, un de mes frères vient de mourir. Il est élargi, celui-là. Il sait maintenant, depuis une heure, qu’il n’y a pas d’heures, que toutes les heures ou minutes ne sont absolument rien que des invitations, passagères autant que la foudre, à l’incompréhensible éternité.
Mais moi qui souffre de sa mort et pour qui les heures de souffrance paraissent avoir une durée infinie, je ne le sais pas, je ne le vois pas. Je ne vois pas même que la chère image, retenue en vain par toutes les énergies de mon cœur et de ma pensée, s’éloignent de moi comme les arbres du chemin s’éloignent du voyageur. La voilà déjà presque indistincte et s’effaçant de plus en plus. J’essaie de comprendre ce que me dit la Liturgie, à savoir que “la vie n’est pas ôtée, mais changée”, et que par conséquent, l’adieu qui me fut si cruel n’était qu’un au revoir dans une maison nouvelle qui est à deux pas de mon seuil. Seulement je mesure ces deux pas avec le myriamètre qui me sert à mesurer le temps de ma douleur et je continue à ne pas comprendre.


Léon Bloy, Méditations d’un solitaire en 1916, XXII



vendredi 7 novembre 2008

Même en enfer


"― Tu as cent millions, un souffle passe et te voilà comme un ver. On ne te laisserai rien, mais rien, tu peux y compter. ― Dans l’espace de quelques minutes, belle dame, vous serez une charogne. Il y avait, à votre porte, un pauvre homme qui vous priait, par votre ange gardien, de l’aider à glorifier Dieu et cela vous eût été bien facile. Mais vous étiez attendue chez une autre dame, sans doute, et vous avez failli écraser ce mendiant sous votre voiture. C’était votre droit. Le curé de votre paroisse vous admire et vous avez le saint sacrement dans votre hôtel, au fond d’un oratoire où se répand quelquefois le superflu de votre coeur. Les larbins et les invités en habit noir, et aussi quelques aimables personnes décolletées passent devant la porte entre-bâillée de ce sanctuaire. Vraiment je ne comprends pas que votre chauffeur ait aussi maladroitement raté ce poète. Mais, tout de même, vous êtes une charogne et vous le serez de plus en plus. Ah ! si c’était possible encore, que ne donneriez-vous pas pour contenter ce malheureux, pour fermer sa bouche accusatrice et vocifératrice contre vous ? Or, cela est impossible, à jamais impossible. Votre seule excuse, à supposer que Dieu s’en contente, ― comme le poète ― c’est que vous êtes une idiote pour l’éternité. 
L’infirmité de l’intelligence, chez ces maudits, est adéquate à la dépression des âmes. Eussiez-vous le don de persuasion d’un archange, l’entreprise la plus téméraire serait bien certainement de leur faire comprendre que leur richesse ne leur appartient absolument pas, qu’ils n’y ont aucun droit, sinon par la malice des démons inspirateurs des lois de ce monde et, surtout, par la permission mystérieuse et très-redoutable de Dieu qui se plaît à les confronter ainsi avec leurs victimes, leurs créanciers et leurs juges. Ils ne comprennent pas et ne comprendront jamais, même en enfer, où les poursuivra l’interminable cécité de leur sottise et de leur orgueil."   

Léon Bloy, Le Sang du Pauvre (1909)