mardi 24 avril 2012
Volupté
« Avec quel plaisir luxurieux et transcendant, me promenant, parfois, la nuit, dans les rues de la ville et examinant, du dedans de l’âme, les lignes des édifices, les différents styles de construction, les détails minutieux de leur architecture, la lumière à certaines fenêtres, les pots de fleurs dessinant des saillies sur les balcons ― en contemplant tout cela, disais-je, avec quelle volupté de l’intuition montait aux lèvres de ma conscience ce cri rédempteur : mais rien de tout cela n’est réel ! »
Pessoa, Le livre de l’intranquillité
vendredi 20 avril 2012
À égale distance
« Le matin d’azur pâle ressemblait, comment dire, à une promesse grandiose qu’aurait exhalée la bouche d’or d’une déesse, une bouche qui semblait à égale distance de la vérité et du mensonge, à la fois hors d’état de mentir, d’une part, puisqu’elle était l’instrument même de la vérité, et d’autre part, incapable d’exprimer une vérité, exempte à jamais du besoin d’en dire une […] »
Walser, Proses des microgrammes
vendredi 13 avril 2012
Ishikawa
N'existe-t-il pas
ce médicament vert pâle
qui rendra mon corps transparent comme l'eau
*
Montrer aux autres une chose extraordinaire
et profitant de leur surprise
disparaître
Ishikawa Takuboku (1886-1912), Ichiaku no suna
[Une poignée de sable, 1910]
dimanche 8 avril 2012
L'infidèle
« J'ai toujours été un rêveur ironique, infidèle à mes promesses intérieures. J'ai toujours savouré — étant autre, et étranger — la déroute de mes songes, spectateur fortuit de ce que j'avais cru être. Je n'ai jamais ajouté foi à cela même en quoi je croyais. J'ai rempli mes mains de sable, auquel j'ai donné le nom de l'or, et puis j'ai rouvert les mains et je l'ai laissé s'échapper. La phrase était mon unique vérité. Une fois la phrase dite, tout était accompli, le reste n'était que du sable, comme il l'avait toujours été. »
Pessoa
lundi 2 avril 2012
Trop tôt pour faire une croix
« — Tu as reçu la vie ? Vis.
— Mais maman, j'ai peur !
— Vis et ne crains rien.
J'ai peur, peur... des dessins jaunes, des rayons poussiéreux du soleil, des maux de tête, des vieillards, des médicaments, du sanglot d'un enfant au point du jour, d'un caca de chiot, d'un oiseau mort et d'un vase de famille brisé, bleu.
J'ai peur aussi de mon vrai nom, de l'écume de mon passé, de la lettre "p", d'un rouleau de croquis, et du pain blanc, du pain très blanc.
Ce qui me sauve : le hareng, les citrons et les oranges, le frais soleil du matin, le pistolet de papa, des habits beaux et seyants, une course folle en voiture. »
« Il neige, et je pense que ce serait bien que je m'empoisonne avec quelque liquide répugnant et criard dont je laisserais le fond sur la table, dans un verre fin.
S'empoisonner en regardant la neige. Faire cela par enthousiasme pour la vie, rien que par enthousiasme, par admiration et enthousiasme. »
« Si vous parvenez à ceci : vous réveillant par un pluvieux matin de printemps, rester au lit à réfléchir, écouter de la musique et reconnaître soudain honnêtement : "Au fond je ne suis rien dans la vie, rien qu'une merde et du vent ", alors il est encore trop tôt pour faire une croix sur vous. Mais il faut que l'aveu soit franc : que vous le fassiez pour vous, non pour la galerie. »
Édouard Limonov, Journal d'un raté (1982)
dimanche 25 mars 2012
À-propos
« – Comment se fait-il, insista un gros négociant en grains, que vous connaissiez si bien le Gabon et que vous ignoriez Madagascar aussi complètement ?
– Pardon, répondis-je d’un air fin et avec énormément d’à-propos, on peut être du dernier bien avec Anastasie et ne pas même connaître Alexandrine de vue. »
Alphonse Allais, La Côte Ouest d’Afrique
in On n'est pas des bœufs (1896)
mardi 20 mars 2012
Dulgence
Il y a un oratoire, tu sais, là où ça monte, juste avant le raidillon, j’ai vu en passant « Quarante jours d’indulgence pour un pater et un ave. » Ça vaut la peine, plus d’un mois, il y en a qui font cent ou trois cents jours, pendant trois cents jours, tu te figures, tu es indulgent, tu es bon, tu laisses pisser le mérinos, on peut te faire des coups tordus tu t’en bats l’œil, oui ça vaut la peine, sauf si la prière est trop compliquée. Dommage qu’on dise « indulgence », j’aimerais mieux « dulgence ». Quarante jours de dulgence. C’est plus doux.
Robert Pinget, Mahu ou le matériau (1952)
lundi 12 mars 2012
Only the graves
[…] all wax without the wick,
and we see names that once meant wisdom,
like signs into ghost towns,
and only the graves are real.
Charles Bukowski, These Things (Ces choses, 1969)
[tout en cire mais sans la mèche,
et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse,
comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes,
et seules les tombes sont réelles.]
(in Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines,
traduction de Thierry Beauchamp)
jeudi 8 mars 2012
Il n’a point de nom que ce nom contraire
Mais il y a l’Autre. Vous le connaissez bien ; nous en parlons toujours ; nous n’y pensons jamais. Celui dont nous disons « comme dit l’autre » et que nous n’avons jamais vu. Le journal a son secret ; la phrase a son mystère. L’Autre n’a pas de nom ; c’est l’Autre. Quand vous l’invoquez, il vous secourt. Criez à l’aide ; il est là. Tout ce que vous ne savez pas, il le sait ; ce que vous savez, il ne le sait pas. C’est votre double ; il vous ressemble comme un frère. Entre minuit et une heure, si votre plume s’arrête — hélas — invoquez-le. Il vous parlera. Tenez ; voici qu’il est tard ; je suis seul, et entouré de noirceur et de silence ; je l’appelle — et je vous jure, moi, Loyson-Bridet, il me fait peur. Écoutez ses mots étranges, inarticulés : tiens bon mon vieux experto credo roberto c’est tapé chi lo sa much ado about nothing alors il y a du bon quos ego j’aimerais mieux autre choses eurêka esjudem farinæ voilà le chiendent to be or not to be se non e vero ah que j’ai pouffé goddam vulgum pecus attends voir s’ils viennent a giorno et nunc erudimini méli mélo currente calamo shocking in anima vili sœur Anne ne vois-tu rien venir rara avis chi va piano va sano bone Deus all right couci couça hic jacet lepus il ne faut qu’un coup pour tuer le loup tu quoque in naturalibus ça se décroche de omni re scibili le pourceau d’Épicure proh pudor c’est chouette rien ne sert à rien that is the question stultorum numerus est infinitus… Halte, je le tiens celui-là ! Il est dans mon petit dictionnaire Larousse, page 835 : « Parole de Salomon dont on peut encore faire l’application. »
Est-il donc Salomon ? Est-il Shakespeare ? Est-il Dante ? Romain, grec, hébreu, italien ou de mon pays de veaux ? Est-ce un sans patrie ? Est-ce Dieu ? Est-ce la déesse Raison ? Est-ce le buisson enflammé qui me dicte les nouvelles tables de la loi ? ou contemporain de Iahweh, des Élohim, est-ce le vénérable roi Hammourabi ? Est-ce Gavroche, Prudhomme, La Palisse, Mayeux, — ou, proh pudor ! Notre Maître lui-même [Francisque Sarcey] ? Quelle est cette ombre inspiratrice des lieux communs éternels, cette sagesse des nations polyglotte, cette Babel du sublime éculé, cette savetière de l’idéal qui rapetasse nos articles ?
C’est l’Autre. Il n’a point de nom que ce nom contraire. Il est celui qui est, celui qui sait, par opposition à vous qui n’êtes ni ne savez. Adorez-le, mes frères, et invoquez-le souvent, à l’exemple de Notre Maître. Son origine est inconnue ; sa fin est obscure. Ne cherchons pas à le comprendre. Redisons seulement avec ferveur les mystérieuses paroles du premier dictionnaire de l’Académie française :
« Comme dit l’autre : pour citer en général sans nommer personne. Car, comme dit l’autre, il faut bien, etc. »
Loyson-Bridet alias Marcel Schwob
Mœurs des diurnales, Traité de journalisme (1903)
mercredi 29 février 2012
Faits esthétiques
« Il y a une métaphore que j’ai eu l’occasion de citer plus d’une fois (pardonnez-moi cette monotonie, mais ma mémoire est une vieille mémoire de plus de soixante-dix ans), cette métaphore persane qui dit que la lune est le miroir du temps. Dans cette expression « miroir du temps » il y a la fragilité de la lune et aussi l’éternité. Il y a cette contradiction d’une lune presque translucide, évanescente, mais dont la mesure est l’éternité […] Dire « lune » ou dire « miroir du temps » sont deux faits esthétiques mais le second est une œuvre de deuxième ordre, car « miroir du temps » comporte deux unités tandis que « lune » nous donne peut-être encore plus efficacement le mot, l’idée de la lune. Chaque mot est une œuvre poétique. »
Jorge Luis Borges, La poésie, in Conférences, 1977
dimanche 22 janvier 2012
Le certain, l’incroyable
« C’est au pied de l’avant-dernière tour que le poète (qui demeurait comme étranger aux spectacles qui émerveillaient les autres) récita la brève composition qui est aujourd’hui indissolublement liée à son nom et qui, comme le répètent les historiens les plus subtils, lui procura en même temps l’immortalité et la mort. Le texte en est perdu. Plusieurs tiennent pour assuré qu’il se composait d’un seul vers, d’autres d’un seul mot. Le certain, l’incroyable est que le poème contenait, entier et minutieux, l’immense palais avec toutes ses célèbres porcelaines, chaque dessin de chaque porcelaine, les ombres et les lumières des crépuscules et chaque instant malheureux ou heureux des glorieuses dynasties de mortels, de dieux et de dragons qui y vécurent depuis l’interminable passé. Les assistants se turent, mais l’Empereur s’écria : « Tu m’as volé mon palais », et l’épée de fer du bourreau moissonna la vie du poète.
D’autres racontent l’histoire autrement. Dans le monde, il ne saurait y avoir deux choses égales. Il a suffi, disent-ils, que le poète prononce le poème pour que le palais disparaisse, comme aboli et foudroyé par la dernière syllabe. Il est clair que semblables légendes ne sont rien que fictions littéraires. Le poète était l’esclave et l’Empereur mourut comme tel. Sa composition fut oubliée, parce qu’elle méritait l’oubli. Ses descendants cherchent encore, mais ne trouveront pas le Mot qui résume l’univers. »
Jorge Luis Borges, El Hacedor (1960)
samedi 21 janvier 2012
Une pitié immense
"En traversant une place entourée de portiques surmontés de maisons dont les volets étaient tous clos, les phares de la voiture éclairèrent pour un instant, violemment, un grand bassin au milieu duquel une fontaine jaillissante faisait une grande tache blanche.
L’aspect de cette fontaine qui, au milieu de la place déserte, dans cette petite ville profondément endormie, dans les ténèbres, le silence et la solitude, continuait à jaillir, à jeter en l’air à profusion ses gerbes d’eau, à faire monter son chant dans la nuit profonde, réveilla en Monsieur Dudron des sentiments étranges et hautement métaphysiques. Il ressentit tout à coup une pitié immense pour la fontaine et aussi une espèce de honte de devoir fuir et l’abandonner de nouveau dans le silence, la solitude et l’obscurité. Oui, il aurait fallu arrêter immédiatement la voiture, courir frapper aux portes des maisons, réveiller tout le monde, faire sonner les cloches, apporter des torches, allumer toutes les lumières, accrocher des lanternes vénitiennes sous les portiques, mettre aux balcons et aux fenêtres des tapis et des festons, tresser des guirlandes, faire venir des musiciens avec leurs instruments, organiser des danses, ouvrir des tonneaux de vin, remplir la place de peuple en liesse, enfin faire quelque chose pour que la pauvre fontaine ne restât pas seule à jaillir et à chanter seule au milieu du grand désert et du silence de la nuit. Mais la voiture passa vite et Monsieur Dudron, avec un serrement de coeur, vit la fontaine s’enfoncer et disparaître dans l’obscurité."
Giorgio de Chirico, Monsieur Dudron, roman (1929-1945)
éd. de la Différence, 2004
mercredi 11 janvier 2012
Un fouillis de lignes
« L’Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux. On n’y voyait qu’une confusion de courbes. On ne reconnaissait plus ni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuis de longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu’il cachait à tous les yeux. Elle devait embrasser toutes ses recherches, et elle en était l’image dans sa conception. C’était saint Thomas incrédule, tentant la plaie du Christ. Uccello termina son tableau à quatre-vingts ans. Il fit venir Donatello, et le découvrit pieusement devant lui. Et Donatello s’écria : « Ô Paolo, recouvre ton tableau ! » L’Oiseau interrogea le grand sculpteur : mais il ne voulut dire autre chose. De sorte qu’Uccello connut qu’il avait accompli le miracle. Mais Donatello n’avait vu qu’un fouillis de lignes.
Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mort d’épuisement sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides. Ses yeux étaient fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans sa main strictement refermée un petit rond de parchemin couvert d’entrelacements qui allaient du centre à la circonférence et qui retournaient de la circonférence au centre. »
Marcel Schwob, Vies imaginaires (1896)
dimanche 1 janvier 2012
Un ouvrage infini
« Ce furent de beaux voyages. Un jour, à Chartres, comme on réparait les grandes orgues, nous demandâmes la permission de passer sur la galerie du toit et d’examiner la face externe des verrières. Nous reconnûmes que la surface du verre était recouverte comme une peau des plus fines gravures ; les siècles l’avaient ouvragée millimètre par millimètre de tailles microscopiques ; ici ses rides s’incrustaient de la fine crasse qu’y déposait en s’envolant la poussière de la rue ; là des aspérités, des milliers de petits cristaux pareils à du papier de verre ; ailleurs l’usure, le poli de soie du diamant non taillé ; plus loin un bourgeonnement diapré d’efflorescences, une irisation d’infiniment petits, un semis de trous minuscules en forme de coquillages ; partout un ouvrage infini qui décomposait la surface et y déterminait les jeux de milliers de prismes pour filtrer, exalter, glorifier la lumière. Et je compris que la perfection n’est pas le fait de la main de l’homme : c’est la mystérieuse collaboration du ciel et des épreuves que son œuvre doit subir. Ce furent de beaux voyages. »
Rudyard Kipling, Souvenirs de France (1933)
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