vendredi 9 novembre 2012

Les sons peu nombreux




"Car la plus belle musique, celle qui possède le plus d’effet sur nous, ne consiste pas dans l’exploitation maximale des sonorités. Le son le plus intensif n’est pas le plus intense : en accaparant complètement nos sens, en se constituant en pur phénomène sensoriel, la sonorité portée à son comble ne donne plus rien à attendre d’elle, et notre être en est aussitôt saturé. Au contraire, ce sont les sonorités les moins bien rendues qui sont les plus prometteuses dans la mesure même où elles n’ont pas été totalement exprimées, extériorisées, par l’instrument – corde ou voix : aussi conservent-elles, selon la belle expression chinoise, un "reste" ou un "surplus" de sonorité (yi yin). Elles sont d’autant mieux à même de se prolonger et de s’approfondir (dans la conscience des auditeurs) qu’elles ne sont pas définitivement actualisées, possèdent de quoi se déployer, garder en elles quelque chose de secret et de virtuel – demeurent prégnantes. Une telle musique reste présente à l’esprit et ne s’oublie pas […]




Tel sera donc le son "fade" : son atténué, qui se retire, qu’on laisse le plus longtemps mourir. On l’entend encore mais à peine ; en étant de moins en moins perceptible, il rend d’autant plus sensible cet au-delà muet dans lequel il va s’abolir ; et c'est sa propre extinction, et son retour au grand Fonds indifférencié, qu’il fait écouter. C’est lui qui, en se dissipant, nous fait accéder progressivement de l’audible à l’inaudible, nous fait ressentir le passage – continu – de l’un à l’autre ; lui qui, en se libérant peu à peu de sa matérialité sonore, nous conduit au seuil du silence, éprouvé alors comme plénitude – à la racine de toute harmonie […] 

Sur un plan proprement musical, c’est l’atténuation des sonorités, l’espacement des mesures qui créent la "fadeur". Après avoir rappelé l’esthétique du "reste de son" chère au rituel antique (des cordes moins tendues, le fond de l’instrument non jointé, aucun accompagnement d’orchestre), le poète [Bo Juyi, VIIIe-IXe s.] célèbre : "La mélodie fade, le rythme réduit, les sons peu nombreux". Ou encore : 

La cadence est lente, le jeu relâché : 
Dans la nuit profonde une dizaine de sons. 
Ils pénètrent l’oreille fades et sans saveur : 
Le cœur est en paix, au fond est l’émotion. 





Qu’on continue ou non de jouer, peu importe, concluent les deux vers suivants, puisqu’on ne joue pas alors pour les autres mais pour soi et qu’à la fadeur du son qui pénètre l’oreille répond déjà la richesse de l’émotion suscitée. Si le cœur jouit en ce moment de la tranquillité, c’est que la fadeur de ces dernières notes le libère d’une conscience trop précise, abolit les oppositions : 



L’esprit en repos – des sons fades : 

Il n’y a plus ni passé ni présent.
 



Fadeur des sons – détachement de la conscience. Celle-ci ne se déprend pas seulement de l’agitation du monde, de ses attachements extérieurs, mais aussi de l’emprise même de la musique, dans la mesure où celle-ci implique sensation et tension. La fadeur crée la distance, réduit la capacité d’affect, épure nos impressions : 



La lune se lève, les oiseaux se nichent, c’est fini : 

Dans la silence assis – la forêt vide.

A ce moment le monde de la conscience est paisible,

On peut jouer du luth non décoré.

Limpidité et froideur viennent de la nature du bois,

Calme et détachement s’accordent au cœur de l’homme.

Le son se prolonge – tous les mouvements cessent ;

La mélodie s’achève : la nuit d’automne s’approfondit.
 


François Jullien, Éloge de la fadeur, à partir de la pensée et de l’esthétique de la Chine, 1991


samedi 3 novembre 2012

Accords imprévus au départ



« […] cette langue, donc, tout en me forçant par sa structure linéaire et les lois de sa syntaxe à chercher un ordre, désigner des priorités, ne cesse en même temps de me proposer, à chaque mot que je trace, une multitude de perspectives, de chemins possibles, d’images, d’harmonies, d’accords imprévus au départ, ouvertures que loin de repousser comme celui que veut asservir (ou faire servir) la langue à ses idées, j’examine, retiens ou rejette, m’engageant souvent dans des directions auxquelles je n’avais pas pensé, de sorte que ce qui se fait au cours de ce travail est infiniment plus riche que mon vague — très vague — projet initial […] Paul Valéry maintenait que la parole plane et courante vole à sa signification, et que la parole littéraire a pour fin la volupté [...] » 

« Invité à Moscou il y a quelques années par l'Union des Écrivains d'U.R.S.S. (c'était avant Gorbatchev), j'ai subi, à leur siège, une sorte de bizarre interrogatoire au cours duquel, entre autres questions, on m'a demandé quels étaient les principaux problèmes qui me préoccupaient. J'ai alors répondu que ces problèmes étaient au nombre de trois : le premier : commencer une phrase ; le deuxième : la continuer ; le troisième enfin : la terminer, ce qui, comme on peut le deviner, a jeté un froid [...] » 

Claude Simon, Quatre Conférences (2012)



vendredi 19 octobre 2012

Une espèce de regret du futur




« Donc, Livre est synonyme de Hélas, ou de finitude. Il y a une élégie dans la limitation. La raison de l'élégie ne réside pas dans la finitude négative, l'imperfection, le regret de s'arrêter. Elle réside plutôt dans une espèce de regret du futur. Comment l'expliquer ? Le fait de s'arrêter, et d'achever le travail implique l'infinité de l'avenir. Ou l'indéfinité. L'avenir s'ouvre comme un dieu sans dieu, qui refait le métier. L'arrêt est pathétique dans l'instant où il change l'avenir en présent. Pour autant, le présent n'est pas changé en passé. Car le livre est là, de la terre brûlée non révolue, de l'espace, un enclos de signes foncés. [...] Dieu est incapable de dire Hélas. » 

Philippe Beck



samedi 13 octobre 2012

Loin de la lumière




« Et donc je me suis dit que je m'étais égaré mais que ce n'était pas très grave. Qu'en gros il me suffisait de monter pour revenir sinon à ma voiture, du moins à la route. Incidemment, je me suis demandé ce que je faisais là, dans un trou au bord d'un torrent et loin de la lumière, qui ne se rappelait à moi que par des flaques espacées où se révélaient parfois des choses qui bougeaient vaguement dans l'humus. Et puis je me suis dit que c'était comme ça, que je n'avais qu'à faire ce que j'avais décidé. Et c'est en réfléchissant un peu à ça encore que j'ai pensé fugitivement que je n'avais pas envie de retourner à la voiture, en fait, et que j'allais rester ici et me laisser pousser la barbe.
 
Ça m'a passé. Je n'avais rien à faire ici plus qu'ailleurs. En revanche, j'étais fatigué. » 

Christian Oster, Rouler (2011)



jeudi 11 octobre 2012

Une preuve du refus


« Restait maintenant le problème de rentrer et de l'envie modérée que j'en avais. Toutefois, on s'approchait de dix-huit heures, et, en regardant la carte, je n'ai pas trouvé de destination proche qui m'ait paru valoir la peine. Je n'étais pas très attiré par les Baux depuis que Malebranche m'avait vanté leur charme. Il y avait bien un village, tout près, jusqu'où il m'eût amusé de pousser, surtout à cause de son nom, Aureille, mais j'ai eu peur d'être déçu. En même temps, je n'attendais rien de spécial de quoi que ce soit, et, si j'évoque ici la crainte que je pouvais nourrir d'une déception, ce n'était pas réellement par rapport à un enjeu. Je n'attendais rien en vérité d'un village comme Aureille. Ce que je veux dire, c'est que si j'avais été dans un état normal, légèrement porté par la vie, par exemple, j'en aurais probablement attendu quelque chose, et c'est par rapport à ce quelque chose en soi que j'avais peur d'être déçu. Pas pour moi, donc, ni pour Aureille. Mais pour ce que cette déception, objective, en somme, aurait signifié de négatif et, partant, d'inutilement noir, comme une preuve du refus que peut opposer le monde. Je ne voulais pas être, non la victime, mais le témoin de ça. Je suis donc rentré. » 

Christian Oster, Rouler (2011)



jeudi 4 octobre 2012

Mélodie de l'arrière-fond





[Musique : Igor Ballereau]



« Sinon, s’il n'y a pas une profonde douleur pour rendre les humains également silencieux, l’un entend plus, l’autre moins, de la puissante mélodie de l’arrière-fond. Beaucoup ne l’entendent pas du tout. Eux sont comme des arbres qui ont oublié leurs racines et qui croient à présent que leur force et leur vie, c’est le bruissement de leurs branches. Beaucoup n’ont pas le temps de l’écouter. Ils ne veulent pas d’heure autour d’eux. Ce sont de pauvres sans-patrie, qui ont perdu le sens de l’existence. Ils tapent sur les touches des jours et jouent toujours la même monotone note diminuée. » 


Rilke, Notes sur la mélodie des choses



lundi 1 octobre 2012

Incongru et charmant





C’est à Bénerville que je rencontrai pour la première fois Marcel Proust, il y a une vingtaine d’années. Je sortais avec Robert Gangnat de la villa qu’il avait louée cet été-là au bord de la route de Villers, lorsque je vis venir à nous un homme d’aspect incongru et charmant. Marcel Proust arrivait à pied de Cabourg, exprès pour inviter mon ami à dîner au Grand Hôtel où il séjournait. J’ignorais alors jusqu’à son nom. Mais je fus frappé de l’extrême tendresse de son regard, et aujourd’hui encore je le revois tel qu’il m’apparut avec ses vêtements noirs étriqués et mal boutonnés, sa longue cape doublée de velours, son col droit empesé, son chapeau de paille défraîchi trop petit, qu’il portait très en avant sur le front, ses épaules hautes, ses cheveux épais et drus, ses escarpins vernis couverts de poussière. Cet habillement pouvait être ridicule sous ce soleil : il ne manquait pas pourtant d’une certaine grâce touchante. Une certaine élégance s’en dégageait et aussi une grande indifférence à toute élégance. Il n’y avait nulle extravagance de sa part à avoir entrepris cette longue course à pied. Il n’y avait, à cette époque, aucun autre moyen pratique de franchir les dix-sept kilomètres qui séparaient Cabourg de Bénerville. Mais cet effort qu’il dut faire et dont la fatigue se lisait sur son visage, attestait bien sa « gentillesse ». Il nous conta sa route avec une malice exquise, sans se douter que ce voyage, par cette chaleur, était une grande preuve d’amitié. Il s’était à plusieurs reprises arrêté dans différentes auberges pour y boire du café et reprendre des forces. Tout ceci fut dit avec simplicité, et je fus tout de suite séduit. Avec la divination qu’on lui connaît, il comprit très vite que je souhaitais, avec une impatience de jeune homme, qu’il m’invitât […] 

Le dîner devait avoir lieu quelques jours plus tard […] Marcel Proust nous accueillit avec une courtoisie que je croyais ne plus exister. Arrivés les premiers, il nous donna les noms de chacun de ses convives — M. B. , M. S. Il nous fit le portrait de chacun, et son histoire. Mais surtout il nous parla longuement du vieux marquis de N. qui devait être des nôtres. Ce personnage semblait intéresser tout particulièrement sa curiosité et sa bonté. Ruiné, abandonné de sa femme et de ses enfants après une existence bien remplie de femmes et de jeux, ataxique, à moitié paralysé, il voguait comme une épave dans cet immense hôtel, moqué du personnel, au milieu de l’indifférence de tous. Marcel Proust l’entourait avec une attention discrète. Ce malheureux infirme ne pouvait marcher que de biais et, commandant mal ses mouvements, devait en quelque sorte fixer sa chaise et s’y jeter pour s’y asseoir. Marcel savait, sans que le marquis s’en rendît compte, placer toujours cette chaise de la façon qui pouvait lui faciliter le plus cette opération. Il en fut de même tout le temps du repas, où il sut aider tous ses gestes. Mais surtout il ne cessa de porter la conversation sur le terrain où le vieux marquis pouvait retrouver le plus d’existence. Et je puis bien dire que ce mannequin usé, vidé, dont nous n’aurions su voir que les ridicules, nous apparut grâce à lui un homme de grande aristocratie et de beaucoup d’esprit […]


On parla voyages… et comme le nom de Constantinople fut prononcé, je me souviens qu’il récita une longue page de Loti. Alors, dans l’enthousiasme où m’avait mis ce dîner, cette compagnie, ce que j’entendais, qui excitait ma curiosité au plus haut point, pour lui marquer toute ma sympathie, ma tendresse naissante, je m’émerveillais de cette mémoire et de cette page. Il me regarda d’un air amusé et se tut, mais plus tard, au moment de nous quitter, il me dit : « Lisez l’Indicateur Chaix, c’est bien mieux… » 

Gaston Gallimard, Première rencontre

(hommage paru dans La NRF du 1er janvier 1923)



vendredi 28 septembre 2012

Précisément




« Ce n'est pas parce que l'on ne voit rien que l'on ne conçoit pas précisément et dans le détail l'absence de chaque chose. » 

Éric Chevillard, L'Auteur et moi (2012, p. 188)



samedi 22 septembre 2012

Ce qui ne s'en va pas





En posant la question : "Qu’est-ce que la réalité ?" dans mes romans et nouvelles, je n’ai jamais perdu l’espoir d’obtenir, un jour, une réponse. Tous mes lecteurs, je crois, partagent un tel espoir. Les années ont passé. J’ai écrit plus de trente romans et plus d’une centaine de nouvelles, et je n’ai toujours pas compris ce qu’était le réel. Un jour, une étudiante canadienne à l’université m’a demandé de définir la réalité pour un mémoire de philo qu’elle devait écrire. Elle voulait une réponse en une phrase. J’ai réfléchi à la question et j’ai répondu : "la réalité c’est ce qui, quand on cesse d’y croire, ne s’en va pas." Je ne pouvais pas en dire plus. C’était en 1972, et depuis, je n’ai rien trouvé de plus lucide pour définir la réalité.
 

Philip K. Dick, Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceaux au bout de deux jours, 1978



lundi 17 septembre 2012

À pleins bords




« Le bonheur pris comme but se détruit à pleins bords. Il coule à pleins bords chez ceux qui ne cherchent pas la satisfaction et vivent en dehors d'eux pour une idée. » 

Proust à Gallimard, le 20 juillet 1922



samedi 15 septembre 2012

No more pancakes




Woody Allen, Zelig (1983)
Une des plus belles déclarations d'amour qui soit...



mardi 4 septembre 2012

Retitrage




« Si la Bible était parue dans la collection Ace Double, elle aurait été divisée en deux moitiés de 20 000 mots chacune, l'Ancien Testament retitré Le Maître du chaos et le Nouveau La Chose à trois âmes. » 

Terry Carr [éditeur de S.-F.] 

in Invasions divines de Lawrence Sutin



dimanche 2 septembre 2012

Solidarité des raisons de vivre


(commencer à 46'50'')


Henry Purcell allait avoir vingt-et-un ans lorsqu'il composa, il y a tout juste 332 ans, le 31 août 1680, cette douzième et dernière fantaisie pour les violes à quatre parties. C'était un samedi : ce jour-là, dans la Sarthe, à dix heures du matin, achèvent de préciser des chroniques paroissiales, l'église de Bouloire et presque toute la ville ont été dévorées par un affreux incendie. Ce jour-là encore, les Comédiens du Roi représentaient Tartuffe ou L'Imposteur pour la première fois depuis que leur troupe avait été créée moins de deux semaines plus tôt. Le lendemain, aux Rochers, Madame de Sévigné écrira à Madame de Grignan : tant que le petit été qui nous est revenu durera, nous ne serons pas à plaindre. Elle a bien raison ; tant qu'il y aura de la musique aussi, et dans le ciel des incendies rien moins qu'affreux, cela vaudra la peine d'avoir la fantaisie de continuer la comédie.


samedi 1 septembre 2012

Étranger à sa bouche







Selon lui, il n'y avait pas tant de choses à dire ; mais le besoin de communiquer, qui était étranger à sa bouche, semble avoir habité sa main. "Il fait très froid, aujourd'hui ; devant la fenêtre, le jardinet grelotte : sept cent soixante-deux boutons de rose ne sont pas loin de rentrer dans leurs branches." 
 

Walter Benjamin, Gottfried Keller (1927)