«
Hilarant », « fantastiquement interprété » (Télé 7 Jours), « des fous rires
assurés toutes les trois minutes » (Le Parisien), « qui tient toutes ses promesses,
à commencer par la plus importante : faire rire » (Le Monde) : la presse
n’avait déjà pas hésité à en rajouter, le service commercial de Fox France ne
pouvait qu’en faire des tonnes : « découvrez le film ÉVÉNEMENT qui a ABASOURDI
la critique ». La surenchère critique qui sévit sous nos cieux m’a toujours
agacé, j’ai beau savoir que toute mesure a été pulvérisée depuis longtemps dans
ce domaine et que personne n’est épargné (comme le montre dans le cas présent
la solidarité du Monde et de Télé 7 Jours) je m’étonne encore de cette
impudence, de ce délire, de cette malhonnêteté (mon côté Quichotte) ; il n’y a
fondamentalement presque plus de différence entre 99% de la critique (de Télé Z
aux Inrocks, donc) et le premier vendeur à la criée venu, elle a presque
entièrement adopté la verve et le vocabulaire de l’animateur de télé-achat :
elle me vante cette petite chose complaisante et artificielle (en l’occurrence
Little Miss Sunshine (2-3 bons gags)) comme un éplucheur de patate
révolutionnaire ou un rameur multifonction, me promet des fous rires comme
d’autres garantissent l'obtention sous deux semaines d'abdominaux en béton
prémoulé. (Et je songe à Claude Debussy – on ne songe jamais assez à Claude
Debussy – qui, lorsqu’une œuvre l’avait particulièrement bouleversé, ou ébloui,
consentait à risquer : « C’est très bien. »)
samedi 31 mai 2008
jeudi 29 mai 2008
Pitreries
« Car en moi il y a toujours eu deux pitres, entre autres, celui qui ne demande qu'à rester là où il se trouve et celui qui s'imagine qu'il serait un peu moins mal plus loin »
Beckett, Molloy
mardi 27 mai 2008
Ranitas auténticas
"La plus grande qualité de mes ancêtres est d’être morts ; j’attends modestement mais orgueilleusement le moment d’hériter d’eux cette vertu. J’ai des amis qui ne manqueront pas de m’élever une statue où ils me représenteront penché bouche bée sur une mare où il y aura de petites grenouilles authentiques. En glissant une pièce de monnaie dans une fente on me verra cracher dans l’eau, et les petites grenouilles s’agiteront effarouchées et coasseront pendant une minute et demie, temps suffisant pour que la statue perde tout intérêt."
Julio Cortázar, Marelle
samedi 24 mai 2008
Traductions sans original
« J’étais souvent dégoûtée par les gens qui parlaient couramment leur langue maternelle. Ils donnaient l’impression de ne pouvoir penser et éprouver que ce que leur langue mettait tant de promptitude et de complaisance à leur offrir ».
« On voit souvent lors des congrès internationaux ces belles cabines transparentes où se tiennent des gens qui racontent : ils traduisent, faisant ainsi des récits de récits. Les mouvements de la bouche, les gestes et les regards de chacun de ces interprètes de conférence sont si personnels qu’on a du mal à croire que tous traduisent le même texte. Il ne s’agit d’ailleurs peut-être pas en réalité d’un unique texte commun ; au contraire, les traducteurs, en traduisant, montrent que ce texte est plusieurs textes simultanément. Le corps humain lui aussi a plusieurs cabines où s’opèrent des travaux de traduction. Il s’agit là, je suppose, de traductions sans original. Mais il y a des gens qui considèrent que chacun possède de naissance un texte original. Le lieu où ce texte est conservé, ils le nomment âme. »
« Un exemple intéressant est le mot "je" en allemand, ich, pour lequel il n’y a pas, ou plutôt il y a trop de possibilités de traduction en japonais [...] Le mot allemand ich fit sur moi l’effet d’un miracle. Car il est vide et léger comme une plume, exempt d’une signification sociale. Tout le monde peut dire "je", indépendamment de la personne à laquelle il s’adresse, de la manière et du lieu, de son âge, de son dialecte, et qu’il soit empereur ou non [...] De son index transparent, ce mot désigne celui qui parle. A ce moment, "je" n’a ni sexe, ni âge, ni position sociale, ni histoire. Il est fait uniquement de ce qu’il dit, plus encore, il n’existe que parce qu’il parle. Ich devint mon mot préféré. De plus, j’aime ce mot qui commence par un I, un simple trait, comme l’amorce du coup de pinceau qui touche le papier et annonce en même temps l’ouverture d’un discours. Dans ich bin, "je suis", le mot bin est aussi un beau mot. Le japonais possède un mot ayant la même sonorité, bin, il désigne une bouteille. Beaucoup de choses peuvent couler dans une bouteille. Quand je commence à raconter une histoire par ces mots, ich bin, "je suis", un vaste espace de liberté s’ouvre devant mes yeux. Rien n’est encore dit, car le ich n’est que la pointe du pinceau et la bouteille (bin) est encore vide. »
Yoko Tawada, Narrateurs sans âmes
vendredi 16 mai 2008
Je préfère opérer en privé
"DS Et que se passe-t-il, si quelqu’un que déjà vous avez maintes fois peint de mémoire et d’après des photographies pose pour vous ?
FB Cela m’inhibe. Cela m’inhibe parce que, si je les aime, je ne veux pas opérer devant eux l’atteinte que je leur inflige dans mon œuvre. Je préfère opérer en privé l’atteinte par laquelle il me semble pouvoir enregistrer plus nettement leur réalité.
DS En quel sens concevez-vous cela comme une atteinte ?
FB Parce que les gens – du moins les gens simples – croient que les déformer c’est leur porter atteinte, quelle que soit leur sympathie ou leur affection pour vous.
DS Ne pensez-vous pas que leur instinct doit avoir raison ?
FB Peut-être, peut-être. Je comprends absolument cela. Mais dites-moi, qui de nos jours a été capable d’enregistrer quoi que ce soit, et que cela vous touche comme une réalité, sans qu’une atteinte profonde soit portée à l’image ? "
David Sylvester, Entretiens avec Francis Bacon – Entretien 2, mai 1966
dimanche 11 mai 2008
Mais tout tient à moi
À la 77e minute quelque chose s’imbibe, s’assombrit, c’est un mur, puis la caméra glisse sur la droite, des trombes d’eau s’abattent au dehors tandis que la musique commence et elle saisit (la caméra), par les ouvertures du bâtiment (une espèce de salle des fêtes) dont elle fait le tour, assez lentement, des hommes et des femmes debout, immobiles, les yeux baissés ou dans le vide, plongés dans leurs pensées les uns contre les autres, les traits tirés, usés, attendant se dit-on que la pluie cesse pour fuir, entre chaque porte un vide, le mur lépreux, la pluie, un verre de bière sur le bord d’une fenêtre que l’eau remplit, et de nouveau un petit groupe figé d’humains faisant face au soir, à la pluie, toujours sur ce fond de tango répétitif, presque gai mais traînant (piano, accordéon, clarinette et batterie), enfin la caméra s’immobilise et c’est encore le mur que la pluie détrempe, fonce, durée du plan : quatre minutes. Auparavant, un type a dit :
Je suis assis devant la fenêtre et je regarde en vain dehors. Cela fait des dizaines d’années que je suis assis, et quelque chose me dit qu’à l’instant suivant, je vais devenir fou. Mais je ne deviens pas fou l’instant suivant, et la folie ne me fait pas peur. Car la peur de la folie supposerait que je tienne encore à quelque chose. Je ne tiens plus à rien mais tout tient à moi et veut que je le regarde.
(Kárhozat (Damnation), 1987, de Béla Tarr, texte de László Krasznahorkai. Hongrois, gris, symbolique, désespéré, et pourtant pas du tout plombé, ou alors comme le ciel peut l’être.)
vendredi 9 mai 2008
Astuce
"A chaque lettre de créancier, écrivez cinquante lignes sur un sujet extra-terrestre et vous serez sauvés."
Baudelaire, Fusées
jeudi 8 mai 2008
Qui sait
"Dehors : lune qui faisait en silence le gros dos derrière des fronts jaunes de nuages silencieux. Qui sait si ces seigneuries de la quatrième dimension ne font pas une prise de vue en accéléré de notre univers tous les 10 000 ans : alors la terre ne serait qu'un défaut sur la plaque !"
Arno Schmidt, Brand's Haide, p. 67
jeudi 1 mai 2008
Un diagnostic
"Né entre la Méditerranée et le lac de Tibérias, au fond d’une province montagneuse, boisée, peu fréquentée, sauvage, dans un pays de bon vin, à une époque où l’alcoolisme sévissait sur la peuplade juive, dans un bourg perdu dont les naturels étaient la risée des citadins ; fils d’un pieux charpentier et d’une dévote, frère d’un ascète rabougri et crasseux qui, suggestionné par lui, devint à son tour chef de secte et paya son fanatisme de sa vie, oncle d’un chef de secte qui eut le même sort, grand-oncle de rustres dont la naïveté et l’impuissance excitèrent la pitié des Romains, comptant dans sa famille sept mystiques sur treize membres ; petit de taille et de poids, délicat de constitution, ayant présenté une anorexie de longue durée et une crise d’hématidrose, mort prématurément sur la croix d’une syncope de déglutition facilitée par l’existence d’un épanchement pleurétique vraisemblablement de nature tuberculeuse et siégeant à gauche ; ayant des idées d’eunuchisme, d’œdipisme et d’amputation manuelle, révélateur de désirs sexuels ardents, sinon de perversion sexuelle ; au demeurant, impuissant et stérile, Jeschoubar-Iossef nous apparaît comme un dégénéré physique et mental. "
Charles Binet-Sanglé, professeur à l’école de psychologie,
La Folie de Jésus, son hérédité, sa constitution, sa physiologie, 1908
mercredi 30 avril 2008
Un bal silencieux
"Les tombes blanches qui se découpaient derrière la grille d’entrée ornée d’un grand cyprès t’apparurent comme une oasis de beauté calme. Tu n’avais jamais pensé à marcher seul dans un cimetière la nuit. Une hantise inconsciente des fantômes t’en avait prémuni. Un décrochement dans une pierre du mur et un appui en hauteur sur la grille te décidèrent. Sans réfléchir, tu entrepris d’escalader le mur, avant d’avoir songé à comment tu ressortirais. Une voiture arrivait, tu redescendis pour la laisser passer. Puis vinrent une moto, et une autre voiture. En attendant, tu faisais semblant de regarder les horaires d’ouverture du cimetière sur la petite plaque. Il était deux heures du matin. Tu repris l’escalade, et en quelques gestes tu fus à l’intérieur de l’enceinte. Tu ignorais si le cimetière était gardé, comme les chantiers voisins. Tes pas faisaient crisser les graviers. Tu n’avais pas peur des fantômes : tu pensais à la mort si souvent, depuis quelque temps, qu’elle t’était devenue familière. Voir ces tombes dans la pénombre te rassurait, comme si tu arrivais à un bal silencieux organisé par des amis bienveillants. Tu y étais le seul étranger, le vivant entouré de gisants qui l’aiment. L’apparition d’un garde ou d’un rôdeur t’aurait plus inquiété que celle d’un spectre. Dans ce décor de pierres adoucies par l’obscurité, ta pensée flottait comme si tu étais entre la vie et la mort. Tu te sentais étranger à toi-même, mais familier de cet endroit peuplé de défunts. Tu avais rarement éprouvé ce sentiment : être déjà mort. Mais, en regardant les collines qui se déployaient en contrebas du cimetière, où les lumières des maisons scintillaient à travers les fenêtres, tu revins soudain au monde des vivants. Un instinct de survie guida alors tes pas vers la sortie. Quelques appuis te permirent d’escalader l’enceinte pour ressortir. En redescendant du côté de la rue, ton pied poussa la porte du cimetière, qui s’ouvrit. Elle n’était pas fermée à clef. L’accès en était libre : tu l’avais escaladée pour rien."
Edouard Levé, Suicide (2008), p. 74-76
mardi 29 avril 2008
Le plus vieux démon du monde
"Depuis que j’étudie avec ferveur la voie du vide
j’ai éliminé de ma vie toutes sortes de sentiments
il n’y a que le démon des poèmes que je n’ai pas réussi à vaincre
dès que je me retrouve avec le vent et la lune, aussitôt je fredonne oisivement "
Po Chu Yi (772-846)
samedi 26 avril 2008
L'homme de la rue
" Je ne peux pas établir de relation entre musique et société. Je ne sais pas ce que c'est la société, parce que c'est "alles", tout. Wolpe, mon professeur, était marxiste, et il pensait que ma musique était trop ésotérique à l'époque. Il avait son atelier dans une rue ouvrière à l'angle de la 14e rue et de la 6e avenue ; à cette époque — j'avais vingt ans —, je me suis mêlé au milieu artistique de Greenwich Village et tous ces gens-là. Il habitait au second étage et, un jour que nous regardions par la fenêtre, il m'a dit : "Et l'homme de la rue, alors ?" Au moment où il disait cela, Jackson Pollock traversait la rue ; l'artiste le plus cinglé de ma génération traversait la rue à ce moment précis."
Morton Feldman, Conférence de Francfort (1984)
jeudi 24 avril 2008
Pour ainsi dire cosmique
« (...si, tout de même, un peu : émotion chaque fois renouvelée lorsque après de longues heures dans l'avion qui semble immobile au-dessus de l'océan sans repères le voyageur relevant les yeux de sur le livre ou le magazine qu'il était en train de feuilleter s'aperçoit soudain que vers l'avant tout l'horizon est obstrué par une côte - ou plutôt un continent - comme tout à coup matérialisé à partir du néant, et ceci non pas sous l'aspect habituel que découvre un voyageur regardant s'approcher une terre mais, au contraire, car "cela" semble s'avancer lentement, ou plutôt inexorablement, à la façon sournoise et imparable dont s'avancent les reptiles ou la lave d'un volcan, comme une sorte de plaque ou plutôt de croûte dérivant lentement à la surface du globe terrestre. Comme si on avait le privilège d'assister des millions d'années plus tôt à cette lente dérive de continents à la rencontre - ou s'écartant - les uns des autres, croûte non pas plate mais, semble-t-il, concave, épousant la rotondité du globe, comme moulée sur lui, comme si, doré par le soleil et apparemment désert, un fragment de son écorce était surpris dans son irrépressible errance, avec ses plaines, ses montagnes, ses rivières, ses forêts, vierge d'habitants, superbe, inquiétant, empreint de cette majesté pour ainsi dire cosmique de la matière livrée à ses seules lois, s'attirant, se repoussant ou se fracassant dans une sauvage et majestueuse lenteur.) »
Claude Simon, Le Tramway, p. 116-117
lundi 21 avril 2008
Die Arbeit der Nacht
Fini fini de lire cet après-midi un roman de la « rentrée » (celle de septembre) : Le travail de la nuit, de Thomas Glavinic (traduit de l’allemand par Bernard Lortholary). Il a 344 fortes pages, je l’avais commencé vendredi soir, c’est dire si c’est un livre prenant. Pourtant le style est sec, bref, presque plat, et l’idée de départ tout le monde l’a eue : un homme se réveille un matin dans un monde débarrassé de toute vie (jusqu’aux fourmis ont disparu). De ce fantasme très commun Glavinic, jeune auteur autrichien (il est né en 1972), donne une version très personnelle, et saisissante. Le pourquoi de cette catastrophe, il s’en fiche et il a bien raison. Jonas, son héros, a beau être obsédé par son enfance, il ne fait pas de ce monde désert un terrain de jeu. Il ne s’y déploie pas ; au contraire, il se replie sur le connu, arpente les lieux de son passé, en reconstitue certains, ne quitte pas ses vieilles nippes, ne vole rien sinon de quoi manger et se filmer, sous tous les angles, en train de dormir. C’est une des très belles idées du roman. Son double nocturne, qu’il appelle « le dormeur », et qui s’avère vite être somnambule, le nargue, lui mets des bâtons dans les roues, s’amuse à lui faire peur (à moins qu’il ne s’emploie à le divertir...) Mais le « travail de la nuit » n’est pas que celui de l’inconscient, de ce démon de la perversité porteur d’antagonisme, d’angoisse, de folie. La « nuit » n’est pas que l’autre nom d’une solitude désespérante, la nuit du « moi » vu comme une geôle sans fenêtre – pas même celle des yeux, auxquels Jonas ne fait pas confiance. Le travail de la nuit consiste surtout à effacer les traces de la veille, et le grand sujet du livre c’est l’irréversibilité du temps, sa marche aveugle, l’oubli avalant tout sur son passage. Glavinic a de belles et fortes pages sur la tristesse de son héros devant l’indifférence des choses, l’idiotie muette du monde face à la dérisoire brièveté des vies humaines. Jonas ne s’y fait pas. Son entêtement, sa révolte sont émouvants. Il est seul avec ses souvenirs et que l’humanité ait pris la fuite n’y change rien, il l’a toujours été.
J’avoue que la toute fin, évocation de l’amour comme ultime-lueur-d’espoir, m’a un peu déçu. L’auteur a craint sans doute de désespérer le lecteur. Tant pis ; c’est quand même un beau livre, plein de courage – il en faut pour parler ainsi, si simplement, de sa hantise du temps qui passe. (Juste une phrase : « Etre vingt-quatre heures par jour soi-même, jamais un autre, c’était dans certains cas une grâce, dans d’autres un verdict. »)
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