vendredi 14 août 2009

Pourquoi nous extasier









"J'ai débarqué sur cette terre le 2 décembre 1868, à quatre heures du matin. Nul homme abordant sur un nouveau Latium n'avait traversé un tel océan : ni Énée, dont Virgile décrit les péripéties ; ni Gama, dont l'audace, s'il faut l'en croire, faisait trembler la plaine sous-marine ; ni Colomb, dont les matelots craignaient que le désert liquide ne fût à la fin une cataracte sombrant dans l'infini. Pourquoi nous extasier sur un voyage polaire ou tropical, accompli par des explorateurs qui ont traversé quelques degrés, et qu'est-ce de boucler l'Alaska ou même les Indes Occidentales à l'aide de kayaks ou de caravelles lorsque, sur un berceau, nous franchissons le néant ?

"


Francis Jammes, Mémoires, incipit


dimanche 9 août 2009

Or rien n’est plus charmant





[Marcel Proust à Madame Straus, fin mai 1911] 

« Je suis très malheureux de ne pas vous voir et deux ou trois autres personnes. Mais sans cela les gens me plaignent de choses qui ne sont pas si tristes et dont la plus cruelle leur semble d’être obligé de rester sans les voir. Or rien n’est plus charmant. D’autant plus que ceux que j’ai entr’aperçus le soir où je suis sorti pour aller à Saint-Sébastien m’ont paru très empirés. Les plus gentils ont versé dans l’intelligence et hélas pour les gens du monde l’intelligence, je ne sais pas comment ils font, n’est qu’un multiplicateur de la bêtise, qui l’amène à une puissance, à un éclat inconnus. Les seuls possibles sont ceux qui ont eu l’esprit de rester bêtes. »




samedi 8 août 2009

Tout-Impuissant









Entendu un joli mot bête. Une sœur de [...], très pieuse, va consoler Madame [...] de la mort de ses deux fils, et lui parle de Dieu : «Non, dit la dame, je n’y crois plus. Si Dieu existait, il aurait empêché cette guerre.» «Mais ma chère, répond la sœur de [...] (et il faut imaginer le sérieux de ses grands yeux), écoutez, il n’a peut-être pas pu.»
 

Marcel Proust à Lucien Daudet, le dimanche 8 août 1915


vendredi 7 août 2009

La litanie de vos chevilles


[À un ami réchappé d’un accident d’automobile :]


 

« En ce moment je ne peux quitter mon lit, j’espère aller vous voir bientôt. C’est toujours délicieux de vous voir, mais maintenant c’est plus doux encore et chacun de vos membres miraculeusement protégés, vos belles mains si douces qui parfois quand j’émets un doute sur votre amitié cherchent les miennes dans un mouvement d’éloquence persuasive, votre corps tout entier dont la démarche, interrompue aujourd’hui, mais non modifiée, est la seule que je connaisse entièrement dépouillée d’habitudes conventionnelles, rapide au-devant de ce qu’elle désire ou dont elle se sait désirée, et vos yeux surtout au bas desquels il fait si vite si sombre si une tristesse a passé dans votre cœur, mais au fond desquels se déchirent et s’azurent, dans une instantanéité lumineuse, de si magnifiques éclaircies, tout votre corps maintenant je voudrais venir le voir et le toucher pour avoir trop oublié qu’il est la condition indispensable de toute cette spontanéité spirituelle qui est vous et que nous aimons et pour laquelle nous devons adorer l’intégrité de ce symbole de vous-même, de ce corps où habite votre esprit, de ces mains où comme dans un métal unique et bon conducteur, court votre étreinte. Alors on remercie les forces physiologiques obscures qui ont résisté au choc, les bons génies cachés dans les profondeurs des muscles et des nerfs qui vous ont gardé à nous. Il me semble que c’est votre esprit et votre cœur que j’ai trop exclusivement aimés jusqu’à aujourd’hui et maintenant je goûterais une joie pure et exaltante, comme le chrétien qui mange le pain et boit le vin et chante venite adoremus, à dire près de vous la litanie de vos chevilles et les louanges de vos poignets.
Hélas on a été si cruel et toujours si incompréhensif pour moi, que ce sont des choses que j’oserais à peine dire, à cause des travestissements et des équivoques qui naîtraient dans d’autres pensées. Mais vous qui me connaissez et touchez avec l’intelligence infaillible la réalité palpable de ce que je suis, vous comprenez tout ce qu’a de purement moral et de saintement paternel ce que je vous dis. »
 

Marcel Proust à Georges de Lauris Versailles, 
le mercredi 7 octobre 1908




samedi 1 août 2009

vendredi 31 juillet 2009

Soit mon ombre et la voie lactée



Bref l’univers contient des centaines de milliards de galaxies, lesquelles comprennent chacune à la louche des centaines de millions d’étoiles, et nous serions les seuls à avoir découvert le tungstène, la rustine, le tiramisu ? Ça ne tient pas debout, pas plus certes, reconnaissons-le, que cet univers beaucoup trop grand pour ce qu’on en fait, et inchauffable, nous serions soudain transportés à des millions d’années-lumière de notre point de départ que nous nous sentirions soudain bien seuls et peu, oui madame, peu de choses. Mais une telle chose n’arrivera pas, aucun sorcier, aucune technique, aucune malchance n’est assez balèze pour accomplir ce douteux prodige, dormons tranquilles, ces espaces inviolés sont inviolables, pas par un terrien en tout cas, fichus terriens, faits comme des rats, à peine capables de songer sérieusement aller sur Mars, autant dire Ajaccio quand on est à Bastia toutes proportions gardées, autant dire rien, un moustique contre une vitre, et la nuit noire dehors, et l’hiver, jusqu’au début des temps comme à la fin ― je ne dis pas ça pour jouer les tristes, ce n’est que la stricte vérité vraie, comme disaient les gens du temps que les gens le disaient, avant de mourir comme des chiens, comme des tiques, des grains de sable tenus à bout de bras, des boutons de culotte observés à une distance de vingt-cinq mètres, et de rester là où ils ont pourri, sur le pas de leur porte, puis de disparaître. 
Et je ne parle pas de toutes ces eaux chaudes et claires où je n’écarte pas les orteils. 
Or, même un peu sale, trouble et polluée d’algues, face à une plage jonchée de mégots, la petite bande de mer où j’ai fait trois brasses hier soir suffisait pour faire un monde aimable et me fournir une petite joie qui s’est éteinte en douceur, avec le soleil, lequel après tout a encore, dans sa banlieue, de beaux jours devant lui ; soit mon ombre et la voie lactée, entre les deux mon cœur s’égare.



jeudi 23 juillet 2009

Vibrations



Le chant des pluviers
Etsuko Chida, voix et koto




"Nous voyons ainsi qu’en vertu de la théorie des cordes les propriétés de chaque particule élémentaire résultent du mode de résonance particulier de sa corde interne. Ce point de vue diffère radicalement de celui qu’avaient adopté les physiciens avant la découverte de la théorie des cordes : à l’époque, les différences entre les particules élémentaires étaient interprétées comme résultant du fait que chaque type de particule était un “brin d’un matériau différent”. Les particules étaient élémentaires et on pensait que chacune était constituée d’une “étoffe” différente. L’”étoffe” de l’électron, par exemple, avait une charge électrique négative, tandis que celle du neutrino n’en avait pas. La théorie des cordes remanie complètement cette interprétation, puisqu’elle déclare identique l’”étoffe” de toute la matière et de toutes les forces. Chaque particule élémentaire se compose d’une seule corde, c’est-à-dire que chaque particule est une corde, et toutes les cordes sont rigoureusement identiques. La différence entre les particules provient des différents modes de vibration de leurs cordes respectives. Les différentes particules élémentaires sont en fait les différentes “notes” d’une corde fondamentale. L’Univers, composé d’une quantité immense de ces cordes vibrantes, est une symphonie cosmique.
"

Brian Greene, L’Univers élégant, 2000

(Folio Essais, p. 237-238)



mercredi 8 juillet 2009

Mort bientôt








Mort bientôt c’est-à-dire, comme si je n’avais jamais été là, tout continuant sans moi aussi facilement qu’avec. Je me vois ne pas être avec une acuité peu commune. Ces visions m’investissent brusquement, aucun terrain émotionnel n’y est particulièrement favorable, ni un grand bonheur que je répugnerais soudain à perdre, ni un grand malheur qui me ferait voir tout en noir. Je puis être simplement dans la rue en train de marcher, un peu las, des provisions à bout de bras, ou regardant le film du dimanche soir ― réitérations molles d’événements sans traits saillants, ces moments vécus en masse sont même d’excellentes occasions de sentir battre son cœur plus fort à l’idée que sous peu... Attention, je ne médis pas de la banalité. Je ne pleure pas la perte d’un temps précieux et menacé quand, vaquant à des riens, m’étreint le sentiment de ma prochaine, irrévocable absence, la pensée de la mort ne me sert pas à fustiger la vacuité de mon emploi du temps ; ce seraient plutôt, au contraire, l’exquise insouciance et la belle confiance qu’il faut pour écraser, dans le calme pépère d’un éternel présent, des pommes de terre, ou vider un sèche-linge, tandis que le néant peut me happer à tout instant, qui subitement me feraient défaut, entraînant avec elles, dans un mouvement panique, l’ordinaire douceur de l’ordinaire.


Car il n’y a peut-être pas de plus grand bonheur que celui qui vous fait, par exemple, peler calmement deux courgettes, solidement campé sur vos jambes, sur les coups de dix heures et demie ; pas de hâte alors dans l’usage de l’économe, les épluchures s’amoncellent sur le plan de travail et la lumière dans sa jeunesse les fait briller, et on trouve ça joli. Et le secret de votre bonne humeur tient dans ces mots, leur certitude à tout prendre solaire, dyonisiaque, triomphale : il y aura de la ratatouille à midi.


dimanche 5 juillet 2009

Une teinte grise





« Je crains de ne pouvoir exprimer les singulières sensations d’un voyage à travers le Temps. Elles sont excessivement déplaisantes. On éprouve exactement la même chose que sur les montagnes russes, dans les foires : un irrésistible élan, tête baissée ! J’éprouvais aussi l’horrible pressentiment d’un écrasement inévitable et imminent. Pendant cette course, la nuit suivait le jour comme le battement d’une grande aile noire. L’obscure perception du laboratoire disparut bientôt et je vis le soleil sauter précipitamment à travers le ciel, bondissant à chaque minute, et chaque minute marquant un jour. Je pensai que le laboratoire avait dû être détruit et que j’étais maintenant en plein air. J’eus la vague impression d’escalader des échafaudages, mais j’allais déjà beaucoup trop vite pour avoir conscience des mouvements qui m’entouraient. L’escargot le plus lent qui rampa jamais bondissait trop vite pour que je le visse. La scintillante succession de la clarté et des ténèbres était extrêmement pénible à l’œil. Puis, dans les ténèbres intermittentes, je voyais la lune parcourir rapidement ses phases et j’entrevoyais faiblement les révolutions des étoiles. Bientôt, tandis que j’avançais avec une vélocité croissante, la palpitation du jour et de la nuit se fondit en une teinte grise continue. Le ciel revêtit une admirable profondeur bleue, une splendide nuance lumineuse comme celle des premières lueurs du crépuscule ; le soleil bondissant devint une traînée de feu, un arc lumineux dans l’espace ; la lune, une bande ondoyante et plus faible, et je ne voyais plus rien des étoiles, sinon de temps en temps un cercle brillant qui tremblotait. »

 

Herbert George Wells, Time machine



vendredi 19 juin 2009

Le dérangement




« Ma petite Louisa, je mène une vie fantastique. Je ne sors plus jamais, je me lève vers onze heures du soir quand je me lève ; ce qui me console que vous ne soyez pas à Paris c’est que si vous y étiez je ne vous verrais jamais ; toujours à la merci d’une crise imprévue, je n’ose plus donner aucun rendez-vous. Enfin une vie charmante. Mais je travaille [...] Je crois bien que depuis votre départ je suis sorti une fois. Et encore parce que la duchesse de Gramont est morte et que j’ai voulu tâcher d’aller à son enterrement. J’ai eu bien du chagrin de cette mort. Tout ce que je peux répondre aux gens qui me demandent de sortir pour aller les voir c’est que je tâcherai d’aller à leur enterrement. Ainsi ils préfèrent que je sorte le plus tard possible et en fait d’enterrement préfèrent encore que ce soit eux qui aient le dérangement d’aller au mien. »
 

Marcel Proust à Louisa de Mornand, 
le samedi 5 août 1905


mercredi 17 juin 2009

Les seuls humains




[À propos de la remise solennelle des insignes de chevalier de la Légion d’honneur au commandant Alfred Dreyfus :]

 

« Il est curieux de penser que pour une fois la vie ― qui l’est si peu ― est romanesque. Hélas depuis ces dix ans nous avons eu tous dans nos vies bien des chagrins, bien des déceptions, bien des tortures. Et pour aucun de nous ne va sonner une heure où nos chagrins seront changés en ivresses, nos déceptions en réalisations inespérées, et nos tortures en triomphes délicieux. Je serai de plus en plus malade, les êtres que j’ai perdus me manqueront de plus en plus, tout ce que j’avais pu rêver de la vie me sera de plus en plus inaccessible. Mais pour Dreyfus et pour Picquart il n’en est pas ainsi. La vie a été pour eux “providentielle” à la façon des contes de fées et des romans feuilletons. C’est que nos tristesses reposaient sur des vérités, des vérités physiologiques, des vérités humaines et sentimentales. Pour eux les peines reposaient sur des erreurs. Bienheureux ceux qui sont victimes d’erreurs judiciaires ou autres ! Ce sont les seuls humains pour qui il y ait des revanches et des réparations. » 

Marcel Proust à Madame Straus, 
le samedi soir 21 juillet 1906


samedi 6 juin 2009

Multanime


« Et celui qui s’arrêtait à ces misérables subtilités de maniaque, c’était le même homme qui, quelques heures auparavant, avait senti son cœur palpiter d’une naïve émotion de bonté à la lueur d’un sourire imprévu. Ces crises contradictoires composaient sa vie, une vie illogique, fragmentée, incohérente. Il avait en lui toutes sortes de tendances, la possibilité de tous les contraires, et, entre ces contraires, une infinité de degrés intermédiaires, et, entre ces tendances, une infinité de combinaisons. Selon les temps et selon les lieux, selon le heurt accidentel des circonstances, d’un fait insignifiant, d’un mot, selon des influences internes beaucoup plus obscures encore, le fond permanent de son être revêtait les aspects les plus changeants, les plus fugitifs, les plus étranges. En lui, un état spécial correspondait à chaque tendance spéciale en la renforçant, et cette tendance devenait un centre d’attraction où convergeaient les états et les tendances directement associés, et l’association se propageait de proche en proche. Alors son centre de gravité se trouvait déplacé ; sa personnalité devenait une autre personnalité. Des ondes silencieuses de sang et d’idées faisaient fleurir, sur le fond permanent de son être, soit graduellement, soit tout d’un coup, des âmes nouvelles. Il était multanime. » 

Gabriele d’Annunzio, L’intrus (L’innocent), 1892 
cité en note par Philip Kolb, correspondance de Proust, IV




mercredi 3 juin 2009

Le sel de la terre





« Ne soyez pas blessée de la comparaison, Madame, car cet homme qui n'osait pas tourner le cou de peur de s'enrhumer est le plus grand poète de notre temps. Ce pauvre maniaque est la plus haute intelligence que je connaisse. Supportez d'être appelée une nerveuse. Vous appartenez à cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre. Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et non pas d'autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d'œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu'il leur doit et surtout ce qu'eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu'elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d'insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d'urticaires, d'asthmes, d'épilepsies, d'une angoisse de mourir qui est pire que tout cela […] » 

(Le docteur du Boulbon, dans Le côté de Guermantes)




lundi 1 juin 2009

Inspirez




"Je suis inanimé, stupide, absolument privé d'enthousiasme. Excellent état pour écrire." 

Léon Bloy, Mon journal, 1er juin 1899