lundi 15 août 2011

Casi siempre




Sabia que sin fe no ocurre nada de lo que deberia ocurrir, y con fe casi siempre tampoco. 

Il savait que sans la foi rien n'arrive, et avec la foi presque jamais rien non plus. 

Julio Cortazar, Marelle (1963)



mardi 9 août 2011

Une grâce



« Le don de la lecture, ainsi que je l'ai appelé, n'est pas très courant ni généralement très bien compris. Il s'agit avant tout d'un grand talent intellectuel — d'une grâce, devrais-je dire —, par lequel un homme arrive à comprendre qu'il n'a pas toujours raison, et que les autres, dont il diffère, n'ont pas nécessairement tort. » 

R. L. Stevenson, Des livres qui m'ont influencé (1887)



dimanche 7 août 2011

Le degré de stupeur nécessaire


« Un choix, ne l’oublions pas, est souvent plus négatif que positif. Embrasser une chose revient à en refuser mille. La profession la plus libérale détourne à son profit bien des énergies et tarit bien des affections. Si vous travaillez dans une banque, vous ne pouvez pas être en mer [...] J’ai entendu parler d’un maître d’école dont la spécialité était de découvrir le penchant de chaque élève : pauvre maître d’école, et pauvres élèves ! Quant à moi, si vous n’avez dans le cœur rien d’inné, aucune préférence de vie, pas de beau mépris humain, je vous abandonne à la marée : elle vous entraînera quelque part. N’auriez-vous qu’un petit grain d’inclination, je vous aiderais. Si vous rêvez d’être marchand de quatre-saisons, ainsi soit-il et à Dieu va : je paierai l’âne. Si vous souhaitez n’être rien, eh bien, je vous abandonne encore une fois aux vagues de la mer. 
Croyez bien que je regrette profondément, cher jeune monsieur, non seulement pour vous, chez qui je devine tant de vives promesses d’avenir, mais aussi pour votre admirable et très digne père et votre non moins excellente maman, que mes réflexions ne soient pas plus concluantes [...] Peu importera, probablement, ce que vous déciderez de faire ; car la plupart des hommes finissent apparemment par sombrer dans le degré de stupeur nécessaire au contentement de leurs différentes positions. Oui, monsieur, c’est bien ce que j’ai observé : la plupart des hommes sont heureux et la plupart malhonnêtes. Leur esprit descend au niveau requis, leur honneur accepte sans rechigner la pratique de leur métier. Je vous souhaite donc de découvrir une dégradation pas plus pénible que celle de vos voisins, de sombrer bien vite dans l’apathie et de rester longtemps éloigné, dans cet état de respectable somnambulisme, de la tombe vers laquelle nous nous hâtons tous. »

  

R. L. Stevenson, Le choix d’une profession (1879)


mardi 26 juillet 2011

Le cœur en litige


1887, 6 Mai. — C’était en mai. Après des jours d’appréhension infinie, d’inquiétude et de trouble incessant, car je n’avais jamais vu naître autour de moi (ni frères ou sœur, célibataires, ne m’avaient révélé l’adorable prodige de la nativité), novice enfin dans cette angoisse, je vis naître au plein jour, par une journée humide et chaude, mon fils Jean. 
Je l’aimais d’emblée. À la minute même de sa vie, que je sentais fragile.
Qu’il était peu de chose et humain ! Et dans mon cœur, quelle pitié ! Je crois pouvoir dire que tout l’amour paternel dépend de cet instant suprême où nous est révélée la vie en sa condition la plus pitoyable. C’est vraiment, durant plusieurs jours et des mois, l’infinie faiblesse du moribond. 
Il avait les yeux imprégnés d’éclat nocturne, la bouche fine, et quelques jours après, bonne. Des mains admirablement belles. Ce fut une joie. Une joie forte et saine et vraie. Une secousse ressentie aux entrailles, comme si ma force, lasse et usée, eut repris nouveau ressort. La conscience de cet être qui va être, cet attachement subit et nécessaire, me domina entièrement. Et ne parlons pas ici de sacrifice ; le dévouement spontané qui naît au cœur à telle heure, est une chose subie, une loi de nécessité. On ne peut pas laisser éteindre la vie, et tout en le nouveau-né appelle secours. Après viendront les rêves et toutes les créations puissantes de son propre charme. La première heure, encore une fois, éveille l’âme, le premier cri crie pitié. 
Ensuite, parut tout le cortège des ressemblances. Était-ce en lui ? Était-ce en moi ? La face de l’enfant est-elle un miroir changeant où se mirent et viennent vivre de mystérieuses souvenances ? Il nous rappela tour à tour l’image incertaine de saint Vincent de Paul, Talleyrand, un vieil oncle, ma sœur avant lui défunte, et ses deux grand-mères, et ses beaux yeux aussi ceux de mon père à sa fin, tel que je le vis malade, en cette même chambre où il mourut.
Ce premier mois de l’enfant, on le dit n’avoir point de révélations bien profondes, et non comparables aux surprises qui bientôt après vont venir. Celui de Jean me donna le souci calme et toujours présent de son souffle. La maison tout entière me semblait emplie d’un mystère ; au loin, comme auprès du berceau silencieux où il ne pleurait pas, l’on sentait palpiter l’inconnu surprenant, le principe d’une vie. Et ces jours furent à la fois anxieux, très doux et quasi religieux. 
Au dehors, dans la campagne, Peyrelebade étant un hameau pour ainsi dire, il avait conquis la place, et l’on ne m’abordait plus que pour me dire, avant tout bonjour : “Il dort ? Comment est-il ?” Toute sympathie simple et vraie du paysan qui, depuis longtemps, jamais n’avait vu naître en nos murs. Les enfants me disaient : “Où est le petit monsieur ?” Ils venaient aussi s’approcher du berceau orné de gaze rose ; ils se soulevaient sur la pointe de leurs pieds pour l’apercevoir ; et ils me demandaient pourquoi, comme eux, il n’était pas grand. Puis, le premier sourire. Il vint très tôt, dans le sommeil, en son deuxième mois, à une sortie ; il était tenu par sa mère, assise sur un banc ; j’attirai ses yeux en l’appelant, il me fixa longtemps et me sourit avec des yeux en larmes. Elles me gagnèrent. À partir de ce jour, l’enfant quel qu’il soit, prélude à un poème. On en lira bientôt les strophes une à une, et son charme dominateur vous suivra partout. Il faut avoir vu naître pour lire ce verset de la vie si tendre, sensible, où toutes les grâces vont venir : l’amour instinctif de la lumière, la joie à tout ce qui se meut, le goût du mouvement et la curiosité de tout ce qui se masse aux yeux : arbres, grands ciels, toutes les choses étincelantes vont lui parler. Jean eut toujours une extase devant la verdure, et ses pleurs rares furent évités vite en le plaçant sous le marronnier du jardin.
Et il n’est plus. Le temps n’affaiblit pas l’émoi causé par une telle mort. Il peut donner prise à des activités qui remplissent les heures et passionnent à nouveau ; mais au silence, au premier loisir indolent, le rappel est sensible et le mal ouvre sa plaie. La mort d’un enfant laisse le cœur en litige, son souvenir est toujours l’avant-goût d’un sentiment infiniment doux auquel on a goûté, et laisse à l’âme inassouvie un mélancolique malaise. 
Il faudrait pour s’en consoler, voir qu’il en est beaucoup d’autres avec de doux sourires — et les aimer autant. Mais l’affection du père est la création même de son enfant : c’est sa prise, sa conquête, son triomphe. Et cette attache infinie — qui est une certitude — est un mystère quand elle se brise. Cette chose éprouvée et révélée doit être impérissable. Il me semble qu’au jour dernier, quand j’irai dormir au même inconnu que lui, des ondes invisibles se rapprocheront aussi pour se confondre, venues de lui, venues de moi.
 


Odilon Redon, À soi-même



jeudi 14 juillet 2011

L'orageux martyr de la phrase




Ah ! il ne se renouvelle pas, le vieux serpent, et n’évolue guère, je vous en réponds. 
Les clichés Zola sont assez connus : « le soleil qui met sa note claire sur quelque chose », par exemple. Bien que je ne les aie pas comptés, j’estime qu’ils ne peuvent guère dépasser le chiffre de trente ou quarante, servis régulièrement et infatigablement, depuis qu’il y a des Rougon et qu’il existe des Macquart
Il paraît que cela suffit aux cent cinquante mille clients de Nana ou de la Débâcle. Plusieurs même doivent trouver que c’est encore trop littéraire, trop encombrant. 
Le débit serait peut-être plus énorme si on écrivait décidément, résolument et tout à fait comme un gendarme ou comme un garde-barrière, mais il faut bien faire quelque chose pour l’Académie. 
Chacun de ces inusables clichés, dont Monsieur Zola est l’heureux fermier, fut calculé pour un nombre indéterminé de situations identiques où le lecteur est toujours certain de les retrouver. Il est vraiment difficile de se tuer moins que ne le fait ce grand travailleur. 
Certes, je ne puis être accusé de fanatisme pour Flaubert dont tous les livres, à l’exception d’un seul, m’ont exaspéré. Tout le monde, pourtant, sait le labeur infini de cet homme, « courageux autant que tous les lions, — disais-je en 1890, dans une oraison funèbre, — mais acharné sur une idée imbécile et s’efforçant, vingt années, d’extraire de son intestin le ténia séditieux et inextirpable de l’Inspiration ». 
N’étant rien qu’un volontaire, il ne put créer une œuvre de génie, mais il fut, incontestablement, l’un des plus probes écrivains qu’on ait jamais vus. Il laissa peu de livres, parce qu’il se contentait lui-même difficilement, si on peut dire qu’il se contenta, et ces livres, à si grand’peine obtenus, se vendirent peu, n’étant pas faits pour la multitude. 
Que ne dirait-il pas, l’incorruptible, en lisant aujourd’hui Lourdes ou la Bête humaine ? en voyant reparaître, toutes les vingt pages, les isochrones formules de ce balancier inconscient qu’on nomme l’auteur et dont le va-et-vient perpétuel donnerait le mal de mer à des albatros ? 
Que ne gueulerait-il pas en son gueuloir, l’orageux martyr de la phrase, en apprenant qu’un si fangeux domestique de la populace, un tel messie de la tinette et du torche-cul, ose, quelquefois, le mentionner comme un précurseur ?

Léon Bloy, Je m'accuse (1900)


lundi 4 juillet 2011

Phorcypeute le Microchire




"D'autres fois, la Lune est immense, blanche et glacée, elle éclaire tout comme en plein jour et les ombres sont noires comme de l'encre de Chine. C'est ce qu'on appelle le clair de lune. Il a été chanté par une foule de poètes, français, belges, latins ou grecs, tels que Chyme l'Environnaire, Phorcypeute le Microchire et Hermogène le Guttural."

Alexandre Vialatte, La lune et les étoiles
22 septembre 1968

samedi 25 juin 2011

Extrémités chaudes





"Moyens d’entraînement et d’excitation au travail.


Intellectuels : 

a) Idée de la mort imminente.
 
b) Émulation ; sentiment précis de son époque et de la production des autres. 

c) Sentiment artificiel de son âge ; émulation par la comparaison de la biographie des grands hommes.

d) Contemplation du labeur des pauvres ; le travail forcené peut seul excuser à mes yeux ma richesse […]

e) Comparaison du travail d’aujourd’hui avec le travail de la veille ; puis choisir comme étalon le jour où l’on a le plus travaillé ; se convaincre à ce faux raisonnement : rien ne m’empêche de travailler autant aujourd’hui.

f) Lectures d’œuvres médiocres ou mauvaises ; y sentir l’ennemi et s’exaspérer le danger. Travail par haine de ceux-ci. (Moyen puissant ; mais plus dangereux que l’émulation.)



2° Moyens matériels (tous douteux) :

a) Peu manger.

b) Se maintenir les extrémités très chaudes.

c) Ne pas trop dormir.

d) Ne jamais chercher à s’entraîner au moment même par la lecture ni par la musique ; ou bien choisir un auteur ancien et ne lire (mais pieusement) que quelques lignes […]

e) Se bien porter. Avoir été malade.
Dans la chambre de travail, pas d’œuvres d’art, ou très peu, et de très graves […]

Pas d’autres livres que des dictionnaires. Rien ne doit distraire ou charmer. Rien ne doit y sauver de l’ennui, que le travail.

L’idée préférée ne vient que quand il n’est plus aucune autre en la place. C’est donc à force de ne plus penser à rien d’autre qu’on l’appelle. Parfois je suis resté plus d’une heure à l’attendre. Si, par malheur, ne sentant rien venir on se dit : je perds mon temps, c’en est fait et le temps est perdu.

" 


*
 


"Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu’écrit la raison. Il faut demeurer entre les deux, tout près de la folie quand on rêve, tout près de la raison quand on écrit.
" 

 André Gide, Journal [notes de l’année 1894]



dimanche 19 juin 2011

Où il y a de la lumière




"Revenant fort tard de la maison de thé, Nasr Eddin laisse tomber, devant le seuil de chez lui, l'anneau qu'il porte au doigt.

Aussitôt l'ami qui l'accompagne s'accroupit pour chercher à tâtons. Nasr Eddin, lui, retourne au milieu de la rue, qu'éclaire un splendide clair de lune.

— Que vas-tu faire là-bas, Nasr Eddin ? C'est ici que ta bague est tombée !

— Fais à ta guise, répond le Hodja. Moi, je préfère chercher où il y a de la lumière." 



"Nasr Eddin est très gravement malade et, vu son grand âge, il faut pratiquement renoncer à tout espoir de rétablissement. L'imam est donc venu lui faire subir un petit examen de passage pour l'au-delà.

— Hodja, le moment est arrivé pour toi. As-tu bien foi en Allah et en son prophète ? Crois-tu à la vie éternelle et à la résurrection ?...

— Tais-toi donc ! l'interrompt Nasr Eddin dans un murmure. Je vis mes derniers instants et toi tu t'amuses encore à me poser des devinettes !" 

*

"À une sécheresse de plusieurs mois avait succédé la famine. Mais tout le monde ne mourait pas de faim pour autant : les riches avaient pris soin de faire d'amples réserves de blé, d'huile, de légumes secs et de viande séchée.
 Khadidja dit alors à son mari :
 
— Nasr Eddin, toute la ville te tient pour un homme de poids. Ne reste pas les bras croisés ; va sur la place, rassemble tout le monde, et tente de convaincre les riches de donner à manger aux pauvres.
 
Nasr Eddin trouve pour une fois que sa femme a raison. Il fait comme elle dit et, deux heures après, rentre, la mine réjouie.
 
— Ma femme, rendons grâce à Allah le Miséricordieux !
 
— Ah ! Tu as donc réussi ?
 
— Ce n'était pas une mission facile. À moitié.
 
— Comment cela, à moitié ?
 
— Oui : j'ai réussi à convaincre les pauvres."  

in Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja
(anonyme, XIIIe-XVe siècles)


mercredi 1 juin 2011

Le cœur du pou





"Vous ai-je raconté l’histoire du pou ? C’est quelqu’un qui voulait apprendre le tir à l’arc. C’est une activité zen. Alors il se rend chez un maître et lui dit : "Maître, je voudrais apprendre le tir à l’arc. – Oui, vous apprendrez cela, mais avant il faut que vous sachiez voir le cœur d’un pou. – Comment ? – C’est facile, vous prenez deux bâtons. Vous les plantez par terre à une distance d’un mètre, un mètre cinquante à peu près. – Oui. Ça, je peux le faire. – Après, vous prenez une ficelle que vous attachez aux bâtons. Puis vous prenez un pou, il y en a beaucoup ici. Vous le posez sur la ficelle. Le pou marchera jusqu’au bout du bâton, puis il tournera en arrière et ainsi de suite. Il marchera tout le temps jusqu’à ce qu’il meure. Il ne peut pas aller au-delà, il ne peut pas voler. – Oui. Ça, je peux le faire. – Après, vous vous étendez sous la ficelle. Vous regardez le pou qui marche sans cesse. – Pendant combien de temps, Maître ? – Eh bien, jusqu’à ce que vous voyiez battre le cœur du pou." Bon. L’homme se dit qu’il va essayer (...) Or vous savez tous que si on regarde longtemps n’importe quel objet, celui-ci grandit. On voit beaucoup plus de détails. Le type reste là longtemps, très longtemps. Les histoires chinoises durent des années ! (...) Puis un jour (...) il voit quelque chose qui bat, comme ça, dans le pou. A force de regarder le pou, il est devenu très gros et il voit battre quelque chose. C’était le cœur du pou. C’est ainsi que l’on entend un son."

Giacinto Scelsi (1905-1988), Je ne suis pas un compositeur
entretien de 1987


mardi 17 mai 2011

Et n’allez pas croire que mon arrogance soit involontaire




À Jack Scott, Vancouver Sun 
Le 1er octobre 1958 
Perry Street

New York City 


Cher Monsieur,
    
Je me suis éclaté comme un malade cette semaine à la lecture du l’article de Time Magazine sur le Sun. Je me permets non seulement de vous souhaiter bonne continuation, mais également de vous proposer mes services.
    
N’ayant pas à ce jour encore pris connaissance du “nouveau” Sun, je considère cette proposition comme soumise à condition. La dernière fois que j’ai travaillé pour un journal dont je ne savais rien (voir articles joints), j’ai mis le pied dans une vraie bouse, et je n’ai pas l’intention de me lancer de nouveau à l’aveuglette. Le temps que cette lettre vous arrive, j’aurai lu des éditions récentes du Sun. Ma proposition reste valable, sous réserve bien sûr que le canard tienne la route.
    
Et n’allez pas croire que mon arrogance soit involontaire. C’est tout simplement que je préfère vous offenser maintenant plutôt qu’après avoir commencé à travailler pour vous. Je ne m’étais pas fait clairement comprendre du type qui m’a engagé, la dernière fois, et ensuite, il était trop tard. Ça a été comme si le marquis de Sade s’était soudain retrouvé à travailler pour Billy Graham. Le type m’a pris en grippe, et, bien entendu, je n’ai eu pour lui et pour tout ce qu’il représente que le plus profond mépris. Si vous lui posez la question, il vous dira que je ne suis “pas très aimable, [que je] déteste les gens, [que je] veu[x] juste rester dans [m]on coin, et [que j’ai] une trop haute idée de moi-même pour me mêler à la plèbe.” (Citation extraite d’un mémo qu’il a envoyé au directeur de la publication.) Avoir de bonnes références, il n’y a rien de tel.
    
Bien entendu, si vous demandez à d’autres personnes pour qui j’ai travaillé, vous obtiendrez des réponses bien différentes. Si j’ai suffisamment piqué votre intérêt pour recevoir une réponse, je me ferai un plaisir de vous faire parvenir une liste de références — y compris de la part du gus pour qui je travaille actuellement.
    

Les articles ci-joints devraient vous renseigner sur mon compte. Cela remonte à un an, et depuis, j’ai un peu évolué. J’ai suivi quelques cours à Columbia pendant mon temps libre, ai énormément appris sur la manière dont se mènent les affaires journalistiques, jusqu’à éprouver désormais un saint mépris pour le métier. Je pense pour ma part qu’il est fort dommage qu’un secteur potentiellement aussi dynamique soit entre les mains de nazes, de vauriens et de pisse-copies frappés de myopie et d’apathie, bouffis de satisfaction, généralement confits dans un marais de médiocrité stagnante. Si c’est à quoi vous essayez d’échapper avec le Sun, alors il me semble que j’aimerais travailler pour vous.
    

L’essentiel de mon expérience relève du journalisme sportif, mais je peux écrire de tout, de la propagande belliciste à la critique littéraire érudite. Je suis capable de travailler vingt-quatre heures par jour si nécessaire, de vivre sur la base d’un salaire raisonnable, et je me fiche comme de ma première chemise de la sécurité de l’emploi, des bonnes manières en vigueur au bureau et du qu’en-dira-t-on. Je préfère être au chômage plutôt que travailler pour un canard m’inspirant de la honte.
    
La Colombie britannique, ce n’est pas la porte à côté, mais je pense que le voyage me plaira. Si vous pensez que mes services peuvent vous être utiles, envoyez-moi un petit mot. Sinon, bonne chance quand même.
    
 Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

 
Hunter S. Thompson



(in Gonzo Highway, correspondance, 2005)



dimanche 15 mai 2011

Lignes





Le soleil cuisait, depuis le ciel barbouillé de nuées gazeuses passant vite (de plus lourds frères à l'horizon) et qui en faisaient le plus souvent un trompeur disque pâle. Le sable crissait entre les pages de mon livre, puis la chaleur m'a poussé vers l'eau où d'ailleurs pas mal de gens se trouvaient. Elle était, comme toujours, c'est l'un des sept piliers de la sagesse méridionale, fraîche mais bonne ; j'ai voulu nager jusqu'à la première bouée, une centaine de mètres à vue de nez, à mi-chemin ce fut comme si c'était fait (ce qu'on appelle un trait de caractère) et je me suis allongé sur le dos, les yeux clos par réflexe. Quand je les ai rouverts, un avion allait traverser l'écran troué des nuages continuant à se déplacer rapides et légers, comme à sa rencontre ou l'inverse, pendant que moi-même je dérivais, et le très bref alliage de ces trois mouvements — les nuages et moi en travers des vagues, mus par le même vent (un sujet de fierté), à rebours de l'avion aux fines traces parallèles — ou plutôt la conscience vive que j'en eus et qui passait par mes bras en croix me procura une émotion étrange et somme toute heureuse, je ne savais plus qui allait vers quoi et à quelle vitesse, selon quels angles incalculables — c'était un nœud à peine observable de lignes de fuite comme il y en a tant, partout, tout le temps —, mais tous nous y allions avec une belle détermination, quoique le plus gratuitement du monde.



lundi 2 mai 2011

Et alors le moment s’achève





"J’aimerais parler de la perfection sous-jacente à la vie, quand l’esprit est submergé par la perfection et le cœur débordé par la plus grande joie […] 
À vivre nos vies, il y a quelque chose comme une course – notre esprit se couvre et sombre dans l’inquiétude et puis c’est la déprime et on doit prendre des vacances pour en sortir. 
Et puis il y a parfois des moments de perfection et, dans ces moments-là, on se demande bien d’où nous vient que la vie serait difficile. On se dit qu’au moins nos pas suivent la bonne voie et qu’on est à l'abri de flancher et d'échouer. On est fermement convaincu de tenir la solution et alors le moment s’achève […] 
Bien des gens pensent qu’ils sont au diapason du destin, que la somme de leurs inspirations les guidera vers ce qu’ils veulent et qu’il leur faut. Mais l’inspiration n’est véritablement que le guide vers la chose suivante et peut-être bien ce qu’on nomme réussite ou échec. Les mauvais tableaux doivent être peints et, pour l’artiste, ils valent plus que ces autres tableaux plus tard portés à la connaissance du public […] Se sentir confiant et de taille à réussir n’est pas dans la nature de l’artiste. Se sentir déficient, expérimenter déception et défaite en attendant l’inspiration, tel est son état d’esprit naturel. Il en découle que l’éloge embarrasse quelque peu la plupart des artistes. Ils ne peuvent s’attribuer le mérite de l’inspiration, parce que s’il nous est donné de voir à la perfection, il nous est par contre impossible de réaliser à perfection." 

Agnes Martin (1912-2004) 
transcrit en 1972 par Lizzie Borden d’après une interview de l’artiste 
traduction inédite de l’anglais d’Igor Ballereau



mardi 26 avril 2011

L'homme vit absolument pour rien et pour tout



“Que faites-vous quand vous ne pouvez pas écrire ?”


“C’est affreux, absolument affreux. Mais finalement on s’amourache de cela aussi, puisqu’on sait déjà qu’il y a d’abord plusieurs mois d’horreur.”


“Vous regardez la télévision ?”


“Ça arrive, les nouvelles ou une idiotie quelconque, quelque chose qui ne vous pèse pas, plus c’est idiot et mieux c’est.”


“Vous allez vous promener ?”


“Presque jamais. Je n’ai rien du promeneur, vraiment rien. Je tourne dans ma maison ou je fais n’importe quoi, je ne sais pas, n’importe quelle occupation idiote, ou je me mets au lit. À midi je vais manger quelque part en voiture ou à pied, et ensuite je me dis, bon, demain, ça ira, demain je m’y mets, mais le matin c’est tellement horrible que je cherche de nouveau une occupation quelconque pour ne pas avoir à m’y mettre. C’est comme ça. On traîne à droite, à gauche, et puis c’est trop tard, alors on se dit, la journée est fichue, et puis c’est fini. Ça peut durer des semaines, des mois. Ce qui me fait tenir, c’est la tension. Tant qu’on supporte de ne pas écrire, on n’est pas obligé de le faire. Rilke dit qu’on n’a le droit que quand on y est obligé. En fait, on n’est obligé à rien du tout, on est obligé d’aller jusqu’au bout, et même pas ça.”

[…] 





“Il n’y a pas deux hommes identiques sur terre. Il n’y a pas non plus de philosophie qui soit valide, qui vaille pour quelqu’un d’autre que celui qui l’a faite. Ce que Kant a écrit, c’est très gentil, très joli, mais ce n’est aussi qu’une philosophie bâtie par une personne pour une personne. Qu’ensuite des centaines, des milliers ou des millions de personnes l’aient faite leur, c’est une autre affaire, parce que, mon Dieu, ils l’acceptent et absorbent ça quasi comme une éponge. Mais ce ne sont pas pour autant des vérités qui dépassent une personne, et d’ailleurs elles changent constamment à l’intérieur même de cette personne. L’homme vit absolument pour rien et pour tout. Tout point final annule tout ce qui a précédé, et là on peut tout reprendre au début, si du moins on sait où est le début et où est la fin. Chaque seconde est un point de départ. On en est toujours à la situation première, simplement aujourd’hui, il y a le nylon et le dralon, qui n’existaient pas il y a cent ans, mais qu’est-ce que c’est que ces choses-là ? Des camisoles de force que l’humanité s’invente pour avoir quelque chose d’où s’échapper encore.”


“Mais ce que vous dites là, ce sont des évidences.”


“Il n’y a que des évidences, simplement elles sont les choses les moins accessibles, parce que les gens s’en défendent toujours et croient toujours qu’il doit y avoir de l’original. Il n’y a rien d’original, et il n’y a rien d’extravagant et en fait rien de fondamentalement intéressant pour la collectivité. Il n’y a que pour votre propre personne que vous puissiez donner à la vie des impulsions toujours différentes, et il y en a toujours quelques-uns qui affirment que ça les intéresse eux aussi, mais naturellement c’est idiot.”

 

André Müller, Entretien avec Thomas Bernhard, 1979

(in Ténèbres, Maurice Nadeau, 1986)



lundi 25 avril 2011

Le drame joyeux de la médiocrité


Les hasards de la vie, l’appel d’une amie, une place en trop, un après-midi à tuer ont fait que j’ai assisté, hier, à la dernière représentation de Don Giovanni à l’Opéra de Marseille. Ah ! L’Opéra de Marseille ! Il faut le voir pour le croire. Imaginez un gros cube de béton sans grâce, des balcons qui vous rentrent dans les genoux, un système d’aération inexistant qui transforme bientôt la salle en étuve où les lourds parfums d’un bon millier de vieilles bourgeoises se liguent pour vous faire suffoquer comme dans une boutique Séphora à l’heure de pointe le jour de la Saint-Valentin : attaque des muscs sous les stucs, les plus fins nez n’y résistent pas. Toutefois l'odorat n'est pas le sens que l’Op. de Mars. éprouve le plus durement, c’est la vue surtout qui en prend plein la gueule. Seriez-vous enivré par les effluves de laque Elnett et de Shalimar, ce qui a le front de se montrer sur scène vous fera bien vite dessoûler. Et pendant trois heures d’horloge, vous vous demanderez en vous pinçant mentalement jusqu’au sang pourquoi la direction de l’Opéra de la seconde ou troisième ville de France, demain "capitale culturelle" (rire nerveux), a engagé un décorateur dont la dernière des fêtes de patronage à Lampaul-Plouarzel (Finistère) ne voudrait pas. Les plasticiens de talent manqueraient-ils en région Paca ? Le moins doué des élèves des Beaux-Arts, à n’en pas douter, s’en sortirait mieux. Panneaux coulissants peints à l’éponge, énormes buissons en forme de couille s’avançant par à-coups pour figurer un jardin qu’un vieux reste de fierté nationale m’interdit de nommer à la française, pesant lustre retenu par un câble apparemment recouvert de papier mâché, jusqu’à un arbre au dernier tableau évoquant plutôt un gigantesque balai à chiottes, chacune de ses propositions aggrave un naufrage esthétique pourtant consommé dès les premières minutes. 



Il y a cependant un certain panache dans tant de laideur, en quelque sorte un parti pris. Auprès d’elle, les costumes sont simplement quelconques et la mise en scène tout juste insignifiante. Figurez-vous qu’il y a une trappe au centre du plateau, dont le dessin est parfaitement visible. Et que pensez-vous que fait Don Juan au moment d’être précipité dans les enfers ? Je l’ai craint pendant toute la scène sans oser y croire et pourtant si : il se positionne sur ce petit carré et disparaît tranquillement à notre vue, à deux à l’heure, comme je vous le dis. On est soufflé par tant d’imagination. C’est la même puissante inventivité qui a passé le Commandeur à la bombe argentée — comme ces statues vivantes qu’on voit dans la rue juchées sur un carton, on lui jetterait volontiers une pièce si sa voix de basse, tout de même, n’en imposait. Car j’allais oublier la musique : les chanteurs étaient assez bons. L’orchestre sans légèreté ni fièvre, pour ainsi dire administratif, à l’image de ces trombones quittant la fosse quand ils n’ont rien à jouer et revenant après leur pause clope comme si de rien n’était. C’est Mozart qu’on plonge dans le coma. Mieux eût valu l’assassiner. Mais à Marseille, que voulez-vous, on fait toujours les choses à moitié.