jeudi 11 novembre 2010

Du meilleur genre




Quant au roman noir, je n’y connais à peu près rien. Considérant tout ce qu’il y avait à lire, j’ai dû faire le choix de l’impasse sur les innombrables volumes de la Série noire, c’était toujours ça de moins, choix teinté reconnaissons-le d’un certain mépris, bien partagé je crois, ce n’est pas un genre noble, n’est-ce pas, et puis l’on en bouffe du matin au soir, du polar, au cinéma, à la télé, ça suffit comme ça : on en connaît tous les tics par cœur, les clichés, les figures imposées, n’a-t-on pas lu un seul roman dit policier. On en a pourtant savouré sans retenue le fin pastiche dans certains livres de Jean Echenoz, par exemple. Et justement, voilà qu’on tombe, il y a deux semaines, sur un roman noir postfacé par ce même Echenoz. Fatale, que ça s’appelle. En lettres sanglantes sur fond noir. Carrément. On se dit pourquoi pas. Ce n’est pas la première fois qu’on entend parler de Jean-Patrick Manchette, on le sait estimé, let’s go.



 
"— Je suis content de vous avoir ramassée sur la route, cria-t-il de la cuisine. Je voulais vous revoir. Je pense que vous êtes énigmatique. Êtes-vous énigmatique ?

Aimée ne répondit rien. Le baron réapparut avec un autre plateau sur quoi reposaient le thé et les tasses.
— Je manque actuellement de lait et de sucre, hélas, dit-il. Je suis désolé des conditions dans lesquelles je vous suis apparu la première fois, je veux dire la bite à la main. C’est moi qui dois vous paraître énigmatique.
— Bof, dit Aimée, ça peut aller.
" 


Je suis conquis. Manchette est un styliste, ça saute aux yeux. Pour peu qu’on ait de la tendresse pour la famille des flaubertiens, on ne peut qu’accueillir à bras ouverts ce cousin-là : il n’a pas si mauvais genre. Mon vieux Gustave, ta descendance est aussi variée qu’admirable. Il y a dans Fatale une scène de réunion champêtre, interrompue par la mort brutale d’un bébé, qui a la sécheresse venimeuse des meilleures pages de L’Éducation. 


La Série Noire refusa Fatale, d’ailleurs, et significativement. On y mourait trop peu (nonobstant un carnage final), c’était un poil abstrait. C’était l’avant-dernier livre de Manchette, à son corps défendant : l'épuisement (il a beaucoup écrit pour vivre), la dépression et un cancer l’avaient décidé à sa place. Né à Marseille en 42, il rend l’âme à 53 ans, alors qu’il reprenait du poil de la bête après un épisode agoraphobique et travaillait à un ambitieux cycle romanesque dont il n’existe qu’un premier volet inachevé, La Princesse du sang. Les notes préparatoires de ce livre rédigé aux deux tiers environ montrent que Manchette attachait la plus grande importance à la construction, l’efficacité, l’habileté de sa narration, s’interrogeant sur ce que le lecteur doit savoir ou pas à tel ou tel moment, la fermeté de sa storyline, comme il dit, en vieux cinéphile qu’il est, et scénariste consommé. Toutes choses dont je dois bien avouer que je me fous un peu.

C’est plutôt bien, La Princesse du sang, on s’y poursuit comme des Indiens, la mitraillette au poing, dans une forêt cubaine, en marge de l’Histoire, mais ce qui me séduit là, encore, c’est la plasticité de la phrase de Manchette, l’avancée imperturbable du récit, l’héroïne trop belle pour être vraie, fantasme de celluloïd tendrement moqué par l’ironie toujours aux commandes ; je me fiche bien de savoir pourquoi ces gens se courent après. Agents triples, obscurs complots, leurres divers — la situation est confuse est désespérée et c’est tout ce qu’on a besoin de savoir, il me semble. 
La portée critique de Manchette, politique c’est certain, d’extrême-gauche il paraît bien, possiblement situationniste, je ne la conteste pas, elle m’inspirerait même de la sympathie, mais si j’ai lu successivement et presque sans pause La Position du tireur couché (1981 et dernier livre publié de son vivant, magnifique), Le Petit Bleu de la côte ouest (1976, sans doute mon préféré), Morgue pleine (1973, la première aventure du détective Eugène Tarpon), L'Affaire N'Gustro (1971, sans doute le plus drôle), Ô dingos, ô châteaux ! (1972, le plus “seventies” de tous, où l’invraisemblance confine à l’onirisme), Nada* (1972, où en grand frère accablé il pince la joue des terroristes), Que d’os ! (1976, la seconde aventure de Tarpon et la meilleure) et jusqu’à Laissez bronzer les cadavres (1970, une bonne vieille série B haletante écrite en collaboration avec Jean-Pierre Bastid, son premier roman noir publié sous son nom après quantité de choses plus ou moins alimentaires) — si j’ai dévoré ces romans, disais-je, c’est parce que Manchette a du style, tout bonnement, et plus précisement celui d’un rêveur et d’un révolté qui ricane froidement, par pudeur, si vous voulez, et que c’est une catégorie d’écrivains qui a toute mon affection.
 

"Les bûcherons étaient huit. Ils campaient sous une grande bâche montée sur des pieux. Ils avaient des couvertures dégueulasses et des matelas de rameaux et de feuilles. Ils disposaient de pain rassis, d’un peu de vin d’Algérie, de fromage, de mauvais café, de plusieurs grands sacs de légumes secs et de trois revues pleines d’illustrations pornographiques obscènes. Ils étaient équipés de haches et de scies et de deux tronçonneuses Homelite. Ils séjournaient illégalement en France, n’avaient aucune sorte de sécurité sociale et touchaient un peu plus de la moitié du SMIC pour un travail de soixante à soixante-dix heures par semaine. Ils donnèrent à Gerfaut du pain et de la soupe aux pois, puis deux cachets d’aspirine dans du vin. Ils ne savaient que faire de lui. Comme il grelottait et suait terriblement, ils le roulèrent dans deux couvertures qui sentaient mauvais.
— Quelqu’un va venir, dit à Gerfaut celui des bûcherons qui parlait le mieux le français.
Puis ils prirent leurs haches, leurs scies et leurs tronçonneuses et s’éloignèrent entre les arbres. La lumière du matin était assez belle, pour ceux qui aiment ça.
" 
(Le Petit Bleu de la côte ouest)


 
Plus précisément encore : le style de Manchette est volontiers décrit comme béhavioriste. C’est-à-dire que les mouvements de l’âme de ses personnages nous sont inconnus : le texte dit ce qu’ils font, très rarement ce qu’ils pensent. On voit tout de suite ce qu’on y gagne sous le rapport de la rapidité et de la concision, et les livres de Manchette sont de formidables mécaniques. Mais ce qu’on y gagne surtout, ce sont les joies de la perplexité, d’exquises ambiguités, l’angoissante poésie de comportements rendus opaques, absurdes. Ces joies et cette poésie très particulières sont à leur sommet dans les trois derniers livres de Manchette, lesquels je recommanderais avant tout ; dans Le Petit Bleu de la côte ouest, cavale où la mélancolie domine, dans Fatale, le plus malicieusement littéraire, dans La Position du tireur couché, où ce point de vue faussement objectif est poussé dans ses retranchements (cas de le dire : c’est le plus stylisé de tous).

Qu’on ne s’y trompe pas cependant : cette froideur et cette noirceur, qui sont celles de l’acier dont on fait les flingues (et l’œuvre de Manchette contient tous les calibres imaginables : dans une de ses nouvelles, Le discours de la méthode (1980), un tueur utilise vingt-quatre armes différentes (j’ai compté), par ordre de taille, pour tuer une seule personne commençant par un pistolet Kolibri chargé d’une balle de 2,7 mm et, après que la tête de sa victime a éclaté d’un coup de revolver Brand, se réservant pour lui-même une cartouche de 15 mm, “la plus grosse munition du monde”), cette froideur et cette noirceur sont graissées, si l’on peut dire, par un constant humour rageur, tour à tour misanthropique ou politique, on y revient, un humour de sale gosse revenu de tout mais tremblant de colère quand même, ma foi assez irrésistible.


Dans son unique pièce de théâtre, Cache ta joie ! (1979), qui narre l’ascension et la chute d’un groupe de rock banlieusard, cet humour n’avance plus masqué et se risque à la farce, comme dans ce dialogue entre un des musiciens et leur futur producteur, Charles, qui vient de lui faire passer un contrat :
 

"CHARLES. Alors ?
MUSICIEN. Le texte n’est pas clair, et conséquemment nous inquiète. Nous ne comprenons pas bien la clause au sujet des droits de reproduction mécanique dans tous les pays de langue française, “sauf la Turquie”. Que signifie “sauf la Turquie”  ?
CHARLES. Réfléchissez, voyons. Est-ce qu’on parle français en Turquie ?
MUSICIEN. Généralement pas.
CHARLES. Alors vous voyez bien !
MUSICIEN (qui ne voit pas :) Oui... Oui... Admettons. Mais ce qui nous soucie davantage encore, ce sont les paragraphes intitulés respectivement : “Maîtrise de l’image” et “Droit d’entubage systématique”...
CHARLES. Pour ce qui est du droit d’entubage, c’est tout simple. Imaginez que vous preniez un agent pour étudier ce contrat...
MUSICIEN. C’est possible, ça ?
CHARLES. Dans l’abstrait ! Seulement dans l’abstrait ! Imaginez-le. Il vous faudrait alors engager un deuxième agent pour négocier le contrat d’agent du premier, et un troisième agent pour négocier le contrat du deuxième, et ainsi de suite ! Ça n’a pas de fin ! Le droit d’entubage systématique est une clause qui vous protège, et qui vous garantit que je serai seul à vous prendre du blé. Je vous laisserai d’ailleurs cinquante pour cent de nos revenus. C’est équitable, ça, non ?
MUSICIEN. Et si on ne veut pas se faire entuber du tout ?
CHARLES. Va à l’usine.
MUSICIEN. Évidemment, quand on pose une question stupide, on reçoit une réponse à la con."

Manchette a également tenu un journal, dont le premier volume a paru en 2008. Il commence ainsi :

"Jeudi 29 décembre 1966
Aujourd’hui, ces temps-ci, je ne suis probablement sain tout à fait ni de corps ni d’esprit.
"

Il en interrompra l’écriture le 20 avril 1995 et mourra le 3 juin suivant, dans la nuit.



* Nada est devenu un film en 1974, je l'ai regardé dans la foulée du livre. Hélas sur ce coup-ci le regretté Claude Chabrol, malgré l'excellente composition de Maurice Garrel, a manqué de moyens comme d'inspiration, on peut s'en passer. (Et c'est l'adaptation d'un de ses romans que Manchette jugeait la moins à la ramasse ; cet amoureux du cinéma n'a pas eu de chance avec lui. Je ne me souviens pas que Trois hommes à abattre, Pour la peau d'un flic ou Le Choc soient de bons films, encore moins qu'y transpire quoi que ce soit du génie propre de Manchette.)



samedi 6 novembre 2010

Amicales élucubrations à propos d'une calembredaine


Avant de dire deux mots de Monsieur le Comte au pied de la lettre, la calembredaine héroïque (c'est son sous-titre) que Philippe Annocque a fait paraître le mois dernier (et qu’il nous invite à prendre pour son dernier moi), je crois bon de rappeler les Saintes Écritures, c'est-à-dire la Prière de l’Écrivain Français : 


Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. […] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. 

Prière éternellement déçue, cela va de soi. Les sujets, ce n’est pas ça qui manque, dans le livre de mon ami Philippe comme dans la plupart des livres (et je ne parle pas des verbes et des compléments). Quant au style, le bonhomme en a plusieurs (je crois qu’il existe une fine métaphore à ce sujet impliquant des cordes et un arc). Il peut faire tenir Flaubert, justement, dans une phrase, par exemple, la première du cinquième chapitre : 

Quelques heures plus tard, le vent soufflait sur le zoo désert. 

Et c’est le moindre de ses tours de force. Monsieur le Comte au pied de la lettre est un texte virtuose, assurément (tout le Gradus y passe) ; cela pourrait être fastidieux si Philippe, malgré tous ses moyens, n’était pas fondamentalement inquiet. La formidable santé qu’il faut (et qu’il a) pour faire tenir tout un roman sur rien (l’identité, cette enveloppe vide) agacerait si une sourde angoisse ne courait au long de ces pages, celle-là même dont parle Gide dans son Journal : 

Angoissé, je reste devant la feuille blanche, où l’on pourrait tout dire, où je n’écrirai jamais que quelque chose. 


On ajoutera : "où je ne serai jamais que quelqu'un". Cette angoisse, Philippe fait mine de la dépasser, crânement, au volant de sa bicyclette (son héros se déplace ainsi, en effet, dès les premières pages du roman). Mais quoi qu’il fasse elle le talonne. Chacune des phrases de Monsieur le Comte... peut être donc vue comme une tentative de la semer. Toutefois ni le personnage, ni l’auteur, ni son (leur) double (le fils, le père, l’esprit, mais méfions-nous des simplifications, car comme il est dit p. 87, elles ne sont pas toujours fiables, les paraboles) ne sont dupes, ces incessantes bifurcations en apparence aléatoires sont bel et bien le résultat d’une constante série de choix (sans compter qu’elles courent à l’abîme) : 

[…] il sait très bien que le hasard n’a rien à voir dans toute cette histoire, pour la bonne raison qu’il le connaît fort bien, le hasard ; il le connaît fort bien, le hasard, pour la bonne raison que c’est lui, le hasard, lui-même qui, depuis le tout début de cette histoire n’a de cesse de retrouver sa figure, sa figure que je voudrais bien pouvoir lui dessiner, si le traitement de texte m’en donnait la possibilité, mais à laquelle il me faut bien donner une autre forme, faute d’un logiciel approprié, une forme verbale puisqu’on est au pied de la lettre, une forme nominale, plutôt, autrement dit un nom, le nom donc de l’ex-bibliothécaire défiguré, un nom propre alors, un nom pas commun, qu’il a oublié, perdu depuis longtemps, quelque part sur la couverture. 

On rit ou on sourit souvent, pourtant, à lecture de Monsieur le Comte... ; mais c’est que l’auteur a poli son ouvrage, et qu’on sait bien de quoi, hélas, l’humour est la politesse. Philippe le prouve avec brio et c'est une raison de se réjouir : le désespoir de faire des phrases (et celui d’avoir à les signer) a encore de beaux livres devant lui.



lundi 1 novembre 2010

Et quelle belle pièce aussi tout cela fait de loin





"Je suis allé cette dernière quinzaine cinq fois au théâtre. J’ai entendu onze pièces, comprenant ensemble vingt-cinq actes et cent seize rôles. Le lecteur lève les bras au ciel et m’admire sans m’envier ? Qu’il se rassure. Tant que je ne serai pas obligé d’entendre une pièce de M. Catulle-Mendès, je ne me plaindrai pas.
 
Ce surmenage a d’ailleurs son agrément. Chaque pièce s’ajoute à l’autre, toutes se mêlent, à la fin on ne sait plus très bien ce qu’on a vu. C’est l’état dans lequel je me trouve en ce moment. Je revois comme un vaudeville ce qui était peut-être une comédie, et je fredonne une tirade sentimentale sur l’air d’un couplet léger que je confonds sans doute, à son tour, avec le plus beau morceau d’une pièce en vers. J’ai assisté à un tremblement de terre, à un cambriolage nocturne, à une fausse conversion religieuse, à un mariage, et à deux réconciliations entre quatre époux mal assortis. Ces événements étaient-ils liés, ou indépendants ? Étaient-ce les mêmes personnages, ou n’avaient-ils rien de commun ? Je me le demande moi-même. Les décors ont bougé, les rôles se sont pénétrés. Je situe le cataclysme dans un décor de salon confortable et tranquille, où des gens disent des choses dont toute la salle éclate de rire. Je ne sais plus si le cambriolage nocturne n’est pas un fait-divers lu hier dans le journal, et la fausse conversion un discours de la Chambre. Bien que ma raison s’y oppose, je veux absolument réunir dans le même hymen une jeune fille de l’Odéon et un vieux monsieur du Gymnase. J’hésite, pour les deux réconciliations, dans le choix des deux femmes, et c’est tout juste si je ne prête pas certaines phrases très littéraires à un personnage justement muet. Quel mélange, et quelle belle pièce aussi tout cela fait de loin, baroque, bizarre, incompréhensible, dans laquelle il y a de tout, passion et moquerie, haine et amour, esprit et bêtise, ennui et intérêt, gens sympathiques et autres, à l’image de la vie elle-même ! Jamais auteur dramatique n’en écrivit une pareille.
 
Et voilà qu’il me faut quitter mon illusion, et tâcher de remettre à leur place ces vingt-cinq actes, avec leur part de ces cent seize rôles. Je viens de mettre en ordre mes programmes, ma bougie est allumée, je jette un coup d’œil sur les arbres de mon jardin. Quel plaisir ce serait de ne rien faire ! Allons ! il le faut. J’écris."

 

Paul Léautaud, Le Théâtre de Maurice Boissard, novembre 1907.

lundi 25 octobre 2010

La société, elle dit




« La nuit est venue. On va voir dans un petit ciné Le Procès d'Orson Welles. On s'endort pendant la projection, du moins, moi, mais Anne elle prétend qu'elle a tout regardé et tout compris.

La société, elle dit, la société, c'est la société, l'image de la société.

C'est pas vrai, c'est l'histoire d'un ringard, je contre-attaque. C'est un film contre les ringards, mais c'est mal fait.

La société, elle commence à nouveau, tout de suite je coupe, ça va pas recommencer. 
Anthony Perkins, dans n'importe quelle société, il serait mal parti.

Non, non, dit Anne. Le film symbolise notre univers d'oppression.

On n'en sort pas. On rentre dans un bar, sur le chemin du retour. On cause encore passablement, jusqu'à l'heure de la fermeture. On parle de l'art, toutes ces choses. L'art, Anne, elle est pour.

Ça existe plus, je fais valoir.

Elle se lance dans une grande harangue sur la nécessité que la culture soit vivante ou je ne sais quoi.

Elle est morte ! je fais.

Elle vit de la vie de ceux qui la font chaque jour renaître.

C'est bien ce que je dis. »




Jean-Patrick Manchette, L'Affaire N'Gustro (1969)


vendredi 15 octobre 2010

Coalition des Johnson


"Le roman est une forme, au même titre que le sonnet. Et on peut écrire la vérité ou de la fiction dans le cadre de cette forme. Je choisis d'écrire la vérité en utilisant la forme romanesque."  

Bryan Stanley Johnson (1933-1973) 

"J'ai souvent pensé qu'il n'existe guère de vies dont il ne serait pas utile de faire un récit pertinent et fidèle."  

Samuel Johnson (1709-1784)



dimanche 3 octobre 2010

Foutrement pas drôle






ONE MAN SHOW



Dans un théâtre de Hollywood

j’ai assisté au one man show de mon pote Mike



Il ne boit plus depuis des années

et son génie de la sitcom lui a valu un Emmy

Hier soir

sa rage contre la vie

l’amertume d’un amour

et d’une paternité

ratés

ont calciné une soixantaine de spectateurs

muets comme la mort

pendant soixante-quinze putains de minutes

de malaise

foutrement pas drôle



En partant comme un con par le mauvais couloir

je me suis retrouvé coincé dans la loge de Mike

lambrissée de formica

sous une unique néon



Mike a désespérément besoin de compliments

sur son solo de divagations

et je ne sais pas ce qui me prend de lui dire la vérité

« Ça ne m’a pas fait rire

ça m’a rendu triste je suis désolé »



Et voilà mon Mike

sa gueule ravagée

de cinquante balais

instantanément dégonflée

décomposée



Le voilà réduit au silence



Six secondes plus tard je suis dans le couloir

qui mène au parking

en me disant

bien joué ducon

dans ta vie à rallonge d’hurluberlu de débile de mufle

quand comptes-tu apprendre à ne pas dire aux gens

ce que tu penses

et à faire le nécessaire pour ne pas perdre tes amis ?



Une dose d’hypocrisie et une bonne pipe

rien de tel pour envoyer un mec au paradis

à

Los Angeles



Un chat mort puant et pourri

emmuré derrière ton lit

là voilà la vérité

un conte de fées

d’une pénible

vanité

 

Dan Fante (b. 1944)

Bons baisers de la grosse barmaid, poèmes d’extase et d’alcool (2008)



traduction de l’anglais de Patrice Carrer, 13e Note Éditions.


jeudi 30 septembre 2010

Notre bêtise




« Est-ce qu'on voit assez notre bêtise chacun à vouloir crever dans son coin au lieu de faire un effort pour crever ensemble. »

Robert Pinget, Autour de Mortin (1965)



mardi 28 septembre 2010

Comme


« Une fois qu'il sort de son bureau, il avise un pigeon blessé réfugié sur un coin de trottoir, derrière une poubelle, s'y étant traîné comme pour y mourir en paix. Gregor, penché sur lui, diagnostique une fracture d'aile et de patte mais le pigeon lui adresse un regard désabusé, comme pour lui conseiller de laisser tomber avant de détourner son œil rond. Gregor poursuivant cependant son examen, l'oiseau semble touché de cette attention, lui rend son regard puis, longuement, ils se considèrent comme s'ils allaient finir par se dire quelque chose. » 

Jean Echenoz, Des Éclairs, p. 83



dimanche 26 septembre 2010

Des Éclairs


J’ai lu deux fois depuis sa sortie le nouveau livre de Jean Echenoz. C’est un enchantement.
 

Chacun préfère savoir quand il est né, tant que c’est possible. On aime mieux être au courant de l’instant chiffré où ça démarre, où les affaires commencent avec l’air, la lumière, la perspective, les nuits et les déboires, les plaisirs et les jours.
 

Deux phrases et pour ma part je suis déjà dans un fauteuil, soupirant d’aise. La note juste d’emblée résonnera jusqu’au bout ; Des Éclairs est un concentré de jubilation littéraire. Il y a ces moments rutilants, beaux comme du Villiers de l’Isle-Adam (nommément cité page 17) :
 

Sous ses impulsions et à distance, comme par passes magnétiques, des étincelles grésillent bientôt de toutes parts, projetant de vifs éclats et, par intermittence, se propagent à travers l’air dans toutes les directions lancées par les longs bras de Gregor — prolongés de très longs doigts parmi lesquels deux pouces interminables — vers les lampes qui entreprennent de scintiller frénétiquement. (p. 62) 


Mais avec ça, tout le confort moderne. Gregor, le héros de Des Éclairs, mesure deux mètres (et encore, sans compter le huit-reflets qu’il a sur la tête dans l’extrait ci-dessus) ; ce géant prodigieux n’en est pas moins, comme Ravel et Émile avant lui (tiens, on dirait des poupées russes, comme rangées par ordre de taille, on se souvient que Ravel est tout petit, est-ce à dire que les livres s’emboîtent ?), extraordinairement proche de nous — à Noël, par exemple :
 

Il n’a plus goût à rien pendant cette période, il n’a même plus le moindre avis solide. S’il ne neige pas, il le regrette et trouve que c’est dommage ; ç’aurait au moins, tant qu’on y est, fait joli dans le tableau. Mais si, obéissant à ses regrets, la neige se met alors à tomber, tout de suite c’est encore plus dommage car elle devient aussitôt de la boue. Même chose pour les cadeaux. Lui en fait-on un, il est minable. Ne lui en fait-on pas, n’en parlons pas. Ne parlons pas non plus des repas que les gens se tuent à organiser, se mettant en quatre pour en perfectionner le menu : plus c’est beau et plus ç’a l’air bon, plus toute chose a le goût du carton. (p. 131-132) 


Mais si, obéissant à ses regrets... (que c’est beau ! l’air de rien ! et c’est tout le temps comme ça !) Des Éclairs est à la fois une méditation sur le temps et une machine à rêves comme Hollywood ne l’est plus depuis longtemps ; un théâtre d’ombres, une lanterne magique, une succession de dioramas précis qu’on survole sur l’épaule de l’auteur — épaule qui se hausse souvent, se voûte parfois et puis se carre, jusqu’à la fin de l’histoire, qui vient trop tôt évidemment, quoiqu’à son heure, car
 

Il convient de passer vite à autre chose.
 

est-il dit au chapitre 8 — la vie est un drôle de manège. En attendant les autres choses relisons Des Éclairs, et puis Ravel, et puis Courir, et admirons les variations, les échos, les symétries, la série étant close — c’est très satisfaisant pour l’esprit, même si : 

[…] trois, beau nombre, on le sait, qui marche en toute occasion […] 

lit-on page 46 — mais ne soyons pas dupes de cette malicieuse modestie…





vendredi 17 septembre 2010

Vues imprenables




"La vie de chaque homme vue de loin et de haut, dans son ensemble et dans ses traits les plus saillants, nous présente toujours un spectacle tragique ; mais si on la parcourt dans le détail, elle a le caractère d'une comédie. Le train et le tourment du jour, l'incessante agacerie du moment, les désirs et les craintes de la semaine, les disgrâces de chaque heure, sous l'action du hasard qui songe toujours à nous mystifier, ce sont là autant de scènes de comédie. Mais les souhaits toujours déçus, les vains efforts, les espérances que le sort foule impitoyablement aux pieds, les funestes erreurs de la vie entière, avec les souffrances qui s'accumulent et la mort au dernier acte, voilà l'éternelle tragédie. Il semble que le destin ait voulu ajouter la dérision au désespoir de notre existence, quand il a rempli notre vie de toutes les infortunes de la tragédie, sans que nous puissions seulement soutenir la dignité des personnages tragiques. Loin de là, dans le large éventail de la vie, nous jouons inévitablement le piètre rôle de comiques." 

Arthur Schopenhauer