lundi 28 mars 2011

Affaire de musique



L'autre jour je vous comparai à ce compositeur italien qui mettant en musique le credo faisait chanter non credo. L'Inquisition le manda mais on vit bientôt qu'il croyait autant que personne. C'était purement affaire de musique que son incrédulité. Non credo se chantait mieux. 

Isabelle de Charrière à Benjamin Constant, le 13 juin 1797





[Dictionnaire des artistes, par l'Abbé De Fontenai, 1776]


Le bonheur selon Eugène




« Que je me trouve heureux de ne plus être forcé d'être heureux comme je l'entendais autrefois ! » 

Delacroix, Journal, mardi 12 octobre 1852



dimanche 20 mars 2011

Puisque nous existons





Benjamin à Isabelle, le 4 juin 1790 



[...] Je sens plus que jamais le néant de tout, combien tout promet et rien ne tient, combien nos forces sont au-dessus de notre destination, et combien cette destination doit nous rendre malheureux. Cette idée que je trouve juste n’est pas de moi : elle est d’un Piémontais, homme d’esprit, dont j’ai fait la connaissance à La Haye, un chevalier de Revel, envoyé de Sardaigne. Il prétend que Dieu, c’est-à-dire l’auteur de nous et de nos alentours est mort avant d’avoir fini son ouvrage, qu’il avait les plus beaux et vastes projets du monde, et les plus grands moyens, qu’il avait déjà mis en œuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds pour bâtir, et qu’au milieu de son travail, il est mort, que tout à présent se trouve fait dans un but qui n’existe plus, et que nous en particulier nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous faisons aucune idée, nous sommes comme des montres où il n’y aurait point de cadran, dont les rouages, doués d’intelligence, tourneraient jusqu’à ce qu’ils se fussent usés, sans savoir pourquoi, et se disant toujours, puisque je tourne j’ai donc un but. Cette idée me paraît la folie la plus spirituelle et la plus profonde que j’ai ouïe, et bien préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques des premier, sixième, et dix-huitième siècles de notre ère. Adieu [...]

 








Isabelle à Benjamin, le 8 janvier 1791

 

[...] Mais avant d’en venir à ce qui vous étant personnel est vraiment intéressant, je vous demanderai pourquoi chercher sans cesse le pourquoi de notre existence ? Puisque nous existons il fallait bien que nous existassions [...]




Correspondance de Benjamin Constant et d’Isabelle de Charrière, éd. Desjonquères



lundi 14 mars 2011

Espèce de folie




Quelle bizarre manie d'indépendance et d'isolement a dominé ma vie, et par quelle faiblesse plus bizarre suis-je encore maintenant l'homme le plus dépendant qui existe ! Il faut aller jusqu'à la fin de cette vie que j'ai mené si follement. J'ai du moins toujours eu le bon esprit de la conserver sérieuse et intacte aux yeux des autres ; personne ne se doute de l'espèce de folie qui l'inonde et la dévaste. 

Si dans six mois je ne suis pas hors de tous ces embarras, qui, en réalité, n'existent que dans ma tête, je ne suis qu'un imbécile et je ne me donnerai plus la peine de m'écouter. 

Benjamin Constant, Journal intime


dimanche 13 mars 2011

Les Français


J'approuve beaucoup une pensée heureuse que Schlegel exprimait hier. "Les Français, disait-il, savent si bien tout ce qu'ils diront dans toutes les situations de la vie, que c'est une véritable complaisance de leur part que de continuer à suivre une vie qu'ils connaissent si bien d'avance ; cela doit les ennuyer comme un conte répété." 

Benjamin Constant, Journal intime



dimanche 6 mars 2011

Évacuer tout espoir


« Rue des mendiantes n’a aucune rapport avec les traditions, avec les conventions narratives des ouvrages qui sont édités dans les années quarante du XXIe siècle. Tablant sur cette criante différence plus que sur le thème du livre, Frank Markovic estime donc que le roman va être remarqué et que le chiffre des ventes sera raisonnable.
 
Mais les projections commerciales de Lambda Press se révèlent vaines. Bien que la maison d’édition bénéficie d’un préjugé favorable dans le milieu littéraire et qu’un véritable réseau médiatique soutienne régulièrement les titres de son catalogue, les journalistes sont rebutés par Rue des mendiantes. Ils ne lui consacrent aucun article élogieux ou désapprobateur, ils n’en mentionnent nulle part l’existence. Un silence consternant salue la réapparition de Tarassiev dans l’arène éditoriale.
 Cette renaissance par trop discrète n’est pourtant pas vécue avec amertume par Tarassiev. Elle ne l’affecte pas. Elle convient à l’auteur, qui, au cours de ses vingt-trois ans de retraite muette, a suffisamment médité pour comprendre qu’il n’a rien à attendre de la publication. Elle convient à sa stratégie littéraire particulière qui maintenant consiste à évacuer tout espoir de notoriété et, au contraire, à faire survivre ses textes de la manière la mois tapageuse possible, en méprisant le contexte d’hostilité qui les entoure et en rêvant à des lecteurs hypothétiques, situés dans le futur et dans l’ailleurs. À cette étape de son parcours littéraire, on peut considérer qu’il a élaboré une poétique à usage personnel — selon laquelle l’exécrable réception de ses livres devient une condition nécessaire de qualité et d’existence. »

 

Antoine Volodine, La stratégie du silence dans l’œuvre de Bogdan Tarassiev in Écrivains (Fiction & Cie, 2010)



mardi 1 mars 2011

Qu'il n'y a pas de guerre




« Dans la vaste clarté du jour, le calme des sons lui aussi est d'or. On sent de la douceur dans tout ce qui arrive. Si l'on me disait qu'il y a la guerre, je répondrais que non, qu'il n'y a pas de guerre. Par une telle journée, rien ne peut venir peser sur l'absence de toute réalité, hormis cette douceur. » 

Pessoa

lundi 14 février 2011

C'est bien ma veine




« Maintenant, dis-moi, j’ai pas d’instruction, mais toi qui sais lire et compter, réponds-moi franchement, un homme mort, il est mort une fois pour toutes, ou bien èsse qu’i’r’vient à la vie ?
 
— On peut tuer le corps, Monsieur Hands, mais pas l’esprit. Mais vous devez bien le savoir, répondis-je. Ce malheureux O’Brien, là, est dans un autre monde et peut-être qu’il nous voit en ce moment.
 
— Oh ! s’exclama-t-il. C’est bien ma veine ! Si j’comprends bien, on perd son temps à tuer son prochain. » 

L’Île au trésor, chapitre XXVI



mercredi 9 février 2011

Une seconde d'attention





« Il y a des choses dont on ne croit pas sa mémoire, et il y a même des choses dont on ne croit pas ses yeux. Ou ses oreilles. D'ailleurs, dès que l'inattention cesse (car nous vivons très distraitement), presque tout devient incroyable. Une seconde d'attention, et on ne comprend plus rien. C'est le fantastique de la réalité. » 
 

Alexandre Vialatte



lundi 7 février 2011

Canards hypertendus




« À première vue personne dans la cour qu’un platane au milieu. Puis Meyer distingua la tête et le poitrail luisant d’un cheval fou dans l’ombre d’une stalle, forte bête écumante aux yeux gelés de terreur et qui, soudain se cabrant, se mit à battre des antérieurs contre la porte du box. Le choc répété des sabots sonnait d’abord sinistrement puis Meyer s’aperçut, à quelques autres signes, qu’une atmosphère inquiète pesait sur la basse-cour : frissonnant rang serré, les poules s’étaient juchées sur une branche du platane, quelques canards hypertendus investissant la branche du dessus, loin du rond d’eau boueuse au bord duquel, regard immobile et soies hérissées, quatre porcs paraissaient en état de choc. Tout cela respirait moins une peur précise — les mauvais traitements, les garçons-bouchers, les fours à micro-ondes — qu’un profond malaise flou. »

 

Jean Echenoz, Nous trois (1992)



dimanche 6 février 2011

Une ligne de plus sur les chats




« Il est bien évident, me dis-je en arrivant au péage, en vue de Paris, que si j'écris une ligne de plus sur les chats, ça va aller mal pour moi. Une fois, deux fois, passe encore. Ensuite, on est déconsidéré. Rien ne me servira de plaider que jamais je n'ai eu de chat, mais que presque toujours les maisons dans lesquelles je me retrouvais en comportaient un (tel, le chat noir à Meillant, rebaptisé Milko), ce dont je ne puis être tenu pour responsable. D'ailleurs, une maison sans chat (surtout les noirs, qui semblent fascinés par les documentaires, à la télévision, portant sur les rhinocéros, le reste des programmes ne les intéresse absolument pas) n'est pas une maison. Oui mais, me dis-je, préparant la monnaie, les livres, ne sont pas des maisons. » 

Frédéric Berthet, Paris-Berry (1993)



jeudi 20 janvier 2011

Petit autel





« J'ai envie d'élever un petit autel à la déraison. » 

B. Constant, Journal abrégé, 15 juin 1806



lundi 10 janvier 2011

Terriblement intact




L’automne vint dans la nuit du cinq août,

Probablement avec les premières clartés du matin,

À l’heure où le ciel se couvre de sel

Et bascule dans un infranchissable présent

En marge du sommeil.



Sur ces courts espaces sans illusion,

Plus anciens que le petit jour de n’importe quel été

Où l’ont pouvait penser qu’allaient cesser les va-et-vient

Et qu’il a pourtant fallu mettre tant d’années à situer

Comme le moment précis où la rivière est vraiment
        
         rivière,

Le temps n’a rien modifié — au contraire —

Sinon ravivé dans les veines indifférentes

Le ressac des premières discordances.


[...]


Très vieux spectacle encore intelligible

Et cependant si nouveau en quelque sorte.



Et là cependant, là il faut bien reconnaître
        
que le temps n’aura rien usé.

Tout est au contraire toujours terriblement
        
 intact.

Qui viendrait parler de se souvenir ?

Puisque c’est ici, non ailleurs ;

Maintenant et ainsi,

Ni avant ni jamais autrement. Par exemple
       
un matin de septembre...



Mais le temps n’est pas la question.
 



Emmanuel Hocquard, Les Élégies (1990)
Élégie 1, I 



vendredi 7 janvier 2011

Quelquefois aux rêves


Dans la préface de son récit Le “Français” au pôle sud (1906), Jean-Baptiste Charcot, fils du célèbre clinicien (il se désigne lui-même comme un “fils à papa”), prévient d’emblée qu’il n’a aucune prétention littéraire. C’est donc qu’il en a, bien sûr. On lui en sait gré, car celle-ci nous offre quelques tableaux évocateurs dont les récits très pratiques et factuels de ses confrères norvégiens (Nansen et Amundsen), tout passionnants qu’ils soient, sont généralement dépourvus ― mais c’est aussi que la beauté des paysages polaires était beaucoup moins exotique à leurs yeux. 

 

C’est un décor merveilleux avec le temps clair et splendide dont nous jouissons ; partout de hautes et formidables chaînes de montagnes dont la blancheur éclatante fait ressortir davantage les quelques roches aux falaises dénudées, aux teintes noires ou rougeâtres ; les glaciers et les icebergs plus rapprochés de nous passent par toutes les nuances du bleu, depuis l’azur le plus pâle jusqu’au bleu de Prusse, et ces constructions, délicates comme une œuvre d’art inimaginable en pâte de verre, viennent trancher ou se confondre avec le bleu intense et transparent de la mer.
 Nous avons devant nous un vaste estuaire, aux échancrures nombreuses, mais avec l’amosphère pure et particulière à ce pays, tous les caps, promontoires, chaînes de montagnes paraissent comme sur un même plan et l’appréciation des distances devient absolument impossible à l’œil. Tous les contours sont d’une netteté remarquable comme les contours du Fusiyama sur un kakemono dont le fond serait le bleu uniforme et doux du ciel […] 

Beaucoup de très grands icebergs tabulaires ― j’en compte plus de quarante ―, aux formes fantastiques et variées, sont groupés près d’une sorte d’entrée formée d’un côté par des îlots bas et rocheux et de l’autre par la falaise de glace, qui est elle-même bordée par des récifs dépouillés de neige. Nous nous engageons entre les icebergs, gouvernant dans les corridors étroits qui, quelquefois, n’ont pas plus de quatre ou cinq fois la largeur du Français et dont les parois lisses dépassent de beaucoup la hauteur de notre grand mât. La transparence de l’eau, absolument tranquille, nous permet de suivre à perte de vue ces parois bleu pâle s’enfonçant dans le bleu foncé de la mer.
 Inutile d’insister sur ce qui arriverait à notre bateau, noisette entre deux pavés, s’il prenait fantaisie à ces monstres de se rapprocher ou de chavirer. Mais nous n’y songeons même pas. Absorbés par cette navigation en plein rêve, émerveillés par les architectures fantastiques au style égyptien outré, œuvre d’un formidable et mythologique pharaon, distraits par les clapotis ou les chocs sourds de la mer dans les crevasses et les grottes, le bruissement cristallin de la glace qui gémit sous la caresse d’un soleil presque chaud, les échos inattendus répercutant les bruits qui se font à bord, notre esprit est loin du danger possible. Nous continuons notre route dans l’ombre colorée de cet étrange labyrinthe. Encore un dernier grand iceberg dont une partie de la base qui s’avance est usée en dômes surplombés de pointes comme des coupoles écroulées de minarets, et nous voici de nouveau en pleine mer sous le soleil clair et radieux. 

Tous œuvraient pour la science ; mais Nansen et Amundsen, bien qu’élégiaques à l’occasion, étaient avant tout des aventuriers en quête d’exploit ; Charcot, lui, a un petit côté bohème ― bien que son entreprise soit elle aussi audacieuse et même folle ― très touchant. 

Il neige sans discontinuer par gros et larges flocons et nous avons l’air de ces petits bonshommes enfermés dans des boules de verre qui ont fait la joie de ma jeunesse. Matha et Pierre ont revêtu l’anorak et font admirablement bien dans ce paysage tout à fait polaire avec quelques pingouins et quelques phoques pour compléter le tableau ; le Français est très classique avec ses vergues et ses agrès épaissis par la neige, et j’oublie les inquiétudes du présent et de l’avenir pour jouir du vrai plaisir que j’éprouve. Je me souviens des jours bien éloignés où je jouais à l’explorateur polaire dans le jardin en plein soleil, assis sur une chaise renversée en guise de traîneau, éclatant de chaleur sous les foulards et les couvertures... et maintenant, dans la réalité, j’ose à peine me l’avouer, j’éprouve la sensation délicieuse de me retrouver un instant tout enfant, j’allais presque dire tout insouciant. La réalité ressemblerait-elle donc quelquefois aux rêves et non pas toujours aux cauchemars ?