jeudi 26 février 2009

Jouer avec les choses



Par un hasard qui était peut-être intentionnel, nous nous trouvâmes un jour ensemble, le Maître et moi, devant une tasse de thé. Je saisis l’occasion, fort à mon gré, d’une explication et je vidai mon cœur.
 “Je comprends bien, dis-je, qu’il ne faut pas ouvrir la main brusquement si l’on ne veut pas gâter le départ du coup mais, de quelque façon que je m’y prenne, c’est toujours raté. Si je ferme la main aussi fortement que je le puis, il m’est impossible d’éviter la secousse en l’ouvrant. Si, par contre, je m’efforce de la laisser relâchée, la corde est arrachée à l’improviste, il est vrai, mais trop tôt avant que ne soit atteinte la tension maxima. Je ne cesse d’aller de l’une à l’autre de ces erreurs, et je ne trouve aucune issue.”
Le Maître répliqua : “Il faut que vous teniez la corde tendue comme un enfant tient le doigt qu’on lui offre. Il le tient si fermement serré qu’on ne cesse de s’émerveiller de la force d’un poing si menu. Et quand il lâche le doigt, il le fait sans la plus légère secousse. Savez-vous pourquoi ?... Parce que l’enfant ne pense pas, par exemple : maintenant je vais lâcher le doigt pour saisir cette autre chose... C’est bien plutôt sans réflexion et à son insu qu’il passe de l’un à l’autre, et il faudrait dire qu’il joue avec les choses, s’il n’était aussi exact de penser que les choses jouent avec lui.”



Eugen Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc (1948)


vendredi 20 février 2009

De malheureux acheteurs nés au nord de Montélimar


« Des grands figuiers au bord du bassin brûlant tombaient les figues brunies de soleil, les figues resserrées sur elles-mêmes autour du sucre et du soleil, les figues pennèques de septembre. 
La figue pennèque est l’aboutissement parfait du fruit. La figue est par excellence un fruit intransportable, presque inséparable de l’arbre. On ne peut la plupart du temps la manger qu’immédiatement cueillie. Rien n’est plus éloigné du fruit réel, rien n’est plus pitoyable qu’une “barquette” de figues offertes à des naïfs sur un marché parisien. 
Encore peut-on envisager ― et cela se rencontre effectivement ― de mettre de telles choses fades en vente. Elles trouvent même de malheureux acheteurs nés au nord de Montélimar, qui ne se doutent de rien. Mais on n’a jamais vu nulle part vendre de figues pennèques. Il s’agit bien là d’une singularité irréductible, plus infranchissable encore que celle de la mûre de ronces, qui partage pourtant avec elle le trait de non-rentabilité. On élève, on vend des mûres d’élevage, qui ont de la fadeur et surtout, symboliquement, poussent sur des ronces “sans épines” ! La mûre-ronce, comme la figue pennèque, est un fruit-symbole de la valeur intransmissible du passé. Le seul devenir parallèle de la figue, au vingt et unième siècle, est la figue sèche, qui constitue, comme l’est la datte telle que nous la connaissons, une mise en “herbier” de la saveur : brune comme la date, à même distance qu’elle du fruit, de teinte gris-brun à l’opposé de la figue vraie, “blanche” ou noire, tel le coquelicot noir ou le bleuet fané entre les pages d’un cahier. » 

Jacques Roubaud, Parc Sauvage, récit 
(Seuil, Fiction & Cie, 2008), p. 80-81



jeudi 19 février 2009

Une tout autre façon de s'en aller







"Je reste et je continuerai à rester. C’est si agréable de rester. Est-ce que la nature, elle, va à l’étranger ? Voit-on les arbres se mettre en route à la recherche de feuilles plus vertes et puis revenir se montrer au pays, pour épater les gens ? Les rivières et les nuages voyagent, mais c’est une tout autre façon de s’en aller, autrement profonde, sans retour. Ce n’est même pas s’en aller, c’est couler ou voler sur place. S’en aller comme cela, oui ! Je regarde toujours les arbres en me disant, ils ne s’en vont pas, eux, pourquoi ne pourrais-je pas rester moi aussi ? 
Quand je passe l’hiver dans une ville et que je vois un arbre, j’ai envie de voir cet arbre d’hiver aussi au printemps, dans l’éclat merveilleux de ses toutes premières feuilles. Et après le printemps vient toujours l’été, qui monte, inexplicablement beau et silencieux, du fond de la terre comme une grande chaude vague verte. L’été, c’est ici que je veux en jouir, comprenez-vous, Monsieur, ici même, où j’ai vu fleurir le printemps. Regardez par exemple ce bout de pré ou de pelouse. Comme c’est joli à voir juste avant le printemps quand la dernière neige vient de fondre au soleil. Mais il s’agit, n’est-ce pas, de cet arbre, de ce bout de pré, de ce monde-ci ; je crois qu’ailleurs je ne remarquerais pas l’été. 
En résumé, voilà : j’ai comme une envie du diable de rester collé ici et un tas de raisons pas très drôles qui m’interdisent les voyages à l’étranger. Par exemple : ai-je l’argent ? Vous devez savoir qu’on a besoin d’argent pour prendre le train ou le bateau. J’ai de quoi me payer encore vingt repas ; mais pas de quoi voyager. Et j’en suis très content. Je serai bien capable quand il le faudra de mourir dans ce pays décemment." 

Robert Walser, Les enfants Tanner (1907)


mercredi 18 février 2009

Et dire que, toute la nuit, tremblera ce reflet


« Voici la Seine. Ce ne sont plus les bateaux-mouches qui font les vagues. Le fleuve s’amuse tout seul, entre ses quais d’aplomb, froidement et tristement, à petits clapotis. On ne croirait pas de l’eau. C’est trop noir. Ça remue et ça se creuse sans qu’on puisse deviner la profondeur. Et dire que, toute la nuit, tremblera ce reflet de bec de gaz, au même endroit ! Oui, pour en arriver là, il faut que ce soit fini, bien fini, Jean Dézert.
Deux chalands sont amarrés, l’un près de l’autre, joue à joue. Une corde grince par instants.

― Chalands, pense Jean Dézert, je vous comprends. Vous passez votre existence rectiligne dans ces canaux étroits. Vous attendez devant les écluses. Vous traversez des villes, tirés par des remorqueurs qui proclament, sous les ponts, leur fierté de posséder une sirène, comme de vrais navires. Vous me ressemblez, somme toute. Vous n’irez jamais jusqu’à la mer.
Puis il releva le collet de son pardessus et rentra se coucher, car cela même, un suicide, lui semblait inutile, se sachant de nature interchangeable dans la foule et vraiment incapable de mourir tout à fait. » 

Jean de la Ville de Mirmont, Les Dimanches de Jean Dézert (1914) 


« Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;
 
Le dernier de vous tous est parti sur la mer.
 
Le couchant emporta tant de voiles ouvertes
 
Que ce port et mon coeur sont à jamais déserts.

 

La mer vous a rendus à votre destinée,
 
Au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.
 
Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;
 
Il vous faut des lointains que je ne connais pas

 

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
 
Le souffle qui vous grise emplit mon coeur d'effroi,
 
 Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
 
Car j'ai de grands départs inassouvis en moi. » 

(L’Horizon chimérique du même)



lundi 2 février 2009

Ô miracle, d’autres maisons


"




En ce moment, la symphonie du dehors est très belle. Il vient de sonner sept heures, le bleu du soir se noircit, les oiseaux se répondent en longues roulades musicales, entrecoupées de cris clairs, les voitures roulent, comme les vagues de la mer, un tramway fend l’air de son sifflement. Tout à l’heure un avion, puissante traînée de joie, a traversé le ciel. De tous côtés résonnent des coups sourds frappés contre les murs, ce sont les prisonnières qui s’ennuient. Une pleure longuement de l’autre côté du couloir, on dirait la plainte d’un loup. C’est une grande fille jeune, aux cheveux blonds lumineux, aux yeux très bleus. Quel malheureux hasard, quel destin brutal l’a amenée ici, en pleine jungle, parmi les animaux méchants ? Elle se révolte, elle ne sait pas encore qu’il faut jouer la comédie, se taire, se murer derrière un masque. Elle joue franc jeu, et sa grande crise de rage de l’autre jour, ses roulades nerveuses, faisaient tout à la fois du bien et du mal à entendre. Ici l’innocence ne paie pas.

La soirée est déjà bien avancée (l’extinction des néons est à neuf heures). La nuit dernière, j’ai rêvé que je m’étais évadée, que je prenais l’avion pour le Brésil avec un faux passeport. Ô puissance salvatrice du rêve, mais l’horrible réveil, sur un lit dur, seule dans une cellule, enfermée. Pendant quelques minutes j’ai maudit d’être en vie !
Irais-je encore au Cinéma, ou ferais-je à l’aide de quelques restes (toujours prudemment mis de côté au long du jour) une réédition du souper ? Le “Cinéma”, afin que nul ne s’étonne, est un plaisir dangereux, et qui n’est pas à la portée de toutes. Il s’agit en effet de décrocher l’étagère très lourde qui est contre le mur, de la porter sous la fenêtre, de la dresser de toute sa longueur pour ensuite grimper au risque de tomber et d’être aperçue en s’agrippant d’une main à la barre de fer qui manœuvre la partie supérieure (la seule amovible) de la fenêtre. Une fois juchée sur cet édifice étroit et branlant, on jouit d’un spectacle vraiment unique, qui procure une nostalgie et une douceur inoubliables. On voit dans une cour transformée en chantier un vrai arbre, puis un autre, puis une petite guérite où se tient le gardien de nuit parfois en compagnie d’un énorme chien-loup, puis l’immense mur nu qui entoure la prison, et au-delà du mur, ô merveille, ô miracle, d’autres maisons, véritables, vivantes, habitées par des êtres qui sont libres, qui vivent en couple ou en famille, qui mangent normalement, qui s’aiment, qui écoutent de la musique, le soir, à la lumière de fastueuses lampes à abat-jour. Le tout trop lointain cependant pour que l’on puisse en distinguer les détails. Et à droite, ô splendeur, une rue bordée de maisons, de jardins, avec même un bistrot. Et sillonnée, jour et nuit, de voitures, avec de vrais piétons (je ne peux les reconnaître, mais je vois si ce sont des hommes, des femmes ou des enfants). C’est dit : je vais m’octroyer un petit moment de Cinéma, quelques actualités avant de me coucher."

 

Grisélidis Réal, Suis-je encore vivante ? (Verticales, 2008) 
p. 15-17



samedi 31 janvier 2009

Plonger l'idée





lundi 16 août

Souvent pensé qu’il ne faut plonger l’idée, comme pour les spaghettis, que quand ça frémit.

 

Le compositeur qui fait un plan de son œuvre avant de la commencer. C’est souvent pathétique. Il devrait se contenter de relevés quand elle est terminée, comme un tour de craie autour de la victime au sol, avant enlèvement du corps par le légiste.


 

Gérard Pesson, Jonas, Ninive, Dieu et la plante de ricin (journal 2004) 
(in Boudoir et autres n°3, Ragage éditeur, 2005)



jeudi 29 janvier 2009

Choses exquises


Se promener dans une ville inconnue. Le pralin. La tarte aux myrtilles. Lire la dernière phrase d’un livre. Les orages violents. Les pluies diluviennes. Les brumes à couper au couteau. Les hurlements de Peter Sellers (et de Leslie Nielsen). Le crissement de la neige. Le tournedos Rossini. Le vol des étourneaux. Les pulls informes de Gilles Deleuze. La pleine lune. Le turrón. Le fruit de la passion. Les coïncidences. Le jardin des Tuileries. Le thé au riz grillé. Le début de la passacaille du Trio de Ravel (Ravel). Les paradoxes temporels. Le musée Gustave Moreau. La voix de Jean Echenoz. La voix de Claude Rich. Être le premier levé. La séquence des vélos volants dans E.T. Déchiffrer une partition trouvée par hasard. Essayer un piano. Déchiffrer des pierres tombales. Dévaler une pente à vélo au soleil couchant. L’acidité. La Via Appia au printemps. Les excursions à l’improviste. S’endormir. Chanter en marchant (le plus souvent l’Air de la Princesse de L’enfant et les sortilèges, atrocement faux (Ah ! Si j’avais une épée !)). Les passages de frontière. Les préludes non mesurés. Acheter un livre. Le saké chaud. Porter les vêtements d’un ami. Les lits à la montagne (aussi épais que le silence autour). Les lapsus. Tapiola. À la campagne, l’été, fumer un joint en guettant les étoiles filantes. Lire à voix basse Le Misanthrope. Le moment où les lumières s’éteignent dans un salle de cinéma (et celui où elles se rallument dans un théâtre). L’accent italien et l’accent québécois. Le feu dans l’obscurité. La peau d’un Noir (contre la mienne). Les tables d’orientation. Les objets petits et lourds. Les lucioles. Le porto. L’odeur des caves humides. La distinction de Paul Meurisse. Le point d’orgue avant la cadence. Les saules pleureurs. Le conditionnel chez Maeterlinck. Les photos ratées. Les pique-niques. Les cheveux très fins. Les croissants au beurre tièdes. Seul à la maison (Satie ; et le do bécarre dissonant à la fin de la Mort de Socrate). L’agrément inattendu (Villiers). Les balades à cheval. À l’arrière d’une moto, le soir, à Paris. Le goût terreux du guarana (et son effet). Le Cahier rouge de Benjamin Constant. Les valses. Les lacs. De légères ambiguïtés (dans les phrases). Demain matin. Un vinyle chuintant d’Art Tatum. La fluidité des événements. (etc.)


mercredi 28 janvier 2009

Choses affreuses


Lécher le couvercle d’un pot de yaourt (ou devoir le décoller d’une assiette). Le gratin de courge. Les raviolis froids. Les films de Peter Greenaway et la musique de Michael Nyman. Le surimi. Le sourire de Franz-Olivier Giesbert (et les mâchoires de Philippe Val (ou l’inverse)). Le liquide visqueux dans lequel baignent des feuilles de vigne à la grecque en boîte. Le teint de carotte radioactive des vieilles bourgeoises de la région PACA. L’enthousiasme de Daniel Picouly. Funny Games (Haneke). Le col en fourrure du manteau de Marc-Édouard Nabe. L’odeur des pommes pourries. Les emballages poisseux en général (j’insiste). Le phrasé d’Abd al Malik. Michaël Youn. Le théâtre de rue. La béchamel industrielle. Les improvisations de Jean-François Zygel. Gotan Project. Les commentaires de La République des livres. La poésie du cirque. La peinture au couteau. Les calembours dans les titres. L’expression “on le sait depuis X”. Les litanies d’infinitifs. Le gin. Les orangettes. Les palmitos. Les pâtes de fruit. La place que prend Philip Glass dans les bacs “musique contemporaine” des Virgin et des Fnac. Les tatouages dans le cou. Les pop-up. Les sonneries personnalisées des téléphones portables. Éric Zemmour. Le comique des caméras cachées. Les vestes en cuir cintrées de Josyane Savigneau. La cuisine au Boursin. Les vernissages. Les lectures-mises-en-espace de tentatives de proposition (informelle) de matériau (d’après Dante et Heiner Müller, ou Hegel et Jean-Luc Lagarce). La salade de maïs. Les projections-débats. Les soirées électro dans les friches culturelles. La cardamome. Les gens qui disent “ceci dit” (pire, qui l’écrivent). Les calamars. Les joues de Philippe Besson. Les chansons de Phil Collins dans les dessins animés. Le superlativisme critique. La prédominance des cols en V. Les pieds paquets. Le café sucré. (etc.)


mardi 27 janvier 2009

Belle tenaille


Langue. Comme on ne le sait qu’un peu trop, Roland Barthes nous apprit, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, que la langue est « tout simplement fasciste » (à peu près au même moment, Sartre découvrait que « le silence est réactionnaire », ce qui nous met dans une belle tenaille) […] (p. 183)


 

Lune. On dit que chacun se souvient des circonstances dans lesquelles il a appris la mort de John Kennedy. Je revois en effet très bien la pièce du petit appartement de banlieue où la radio nous apporta cette nouvelle, le 22 novembre 1963. Je revois aussi cette nuit de juillet 1969 où, dans la cour d’un petit hôtel de Saint-Félix, à la frontière des deux Savoies, nous écoutions par la radio de notre voiture, faute de poste dans la chambre, le reportage, si l’on peut dire, des premiers pas, petits mais grands, de l’homme sur la Lune. Nous voyions aussi, en direct et à l’œil nu, ledit satellite, plus serein que jamais, et où, d’évidence, rien d’inhabituel ne daignait se passer. (p. 189-190)
 

Gérard Genette, Bardadrac



lundi 26 janvier 2009

Les masques tombent




Flannery O'Connor (1925-1964) vécut recluse à Milledgeville (Georgie), dans une ferme nommée “Andalusia”, seule avec sa mère et ses paons. La maladie (une forme grave de lupus) abrégea un vie dédiée à Dieu et à l’écriture (Flannery voyait, dit-on, le Diable partout). Il y a un peu plus d’un an, j’ai lu d’elle coup sur coup : La Sagesse dans le sang (Wise Blood), 1952, roman ; Les Braves gens ne courent pas les rues (A Good Man Is Hard To Find), 1955, nouvelles ; Et ce sont les violents qui l'emportent (The Violent Bear It Away), 1960, roman ; Mon mal vient de plus loin (Everything That Rises Must Converge), 1965, nouvelles, et enfin sa correspondance, réunie en 1979 sous le titre L'habitude d'être (The Habit of Being). Or force m’est de constater qu’assez souvent, sans prévenir, je repense, plus qu’à d’autres, à ses livres, à l’atmosphère de ses livres, à leurs paraboles noires, sèches, sarcastiques, à la puissance de leurs images, à leur humour, à leur violence, à leurs paysages menaçants, précis, grandioses ; ainsi cette œuvre serait bel et bien (je n’aurais pas cru) la plus marquante de mes découvertes récentes. Les masques tombent : je suis une vieille fille catholique et grabataire du Sud profond. 
(Au rayon "littérature de malade anglophone", je garde également un souvenir très vif, et persistant, bien qu'encore plus ancien, du magnifique récit du tuberculeux Llewelyn Powys (1884-1939), Peau pour peau (Skin for skin, 1926), aussi délicat qu'O'Connor est âpre.)



dimanche 25 janvier 2009

Jouir avec des goûts qu’on ne sent point


Gould. Sa vie (entre autres) est un tissu d’anecdotes plus pittoresques et plus controuvées les unes que les autres. Voici ma préférée, qui n’est pas la plus apocryphe : dans ses dernières années, il avait décidé d’aborder la direction d’orchestre. Mais sa gestuelle était un peu confuse, et il lui advint un jour de battre à quatre temps une pièce indéniablement ternaire. Les musiciens délèguent le premier violon pour lui dire à quel point ce contretemps les gêne. Gould, conciliant : « Vous n’êtes pas obligés de me regarder ! »
 


Goût. Ce qu’on appelle dogmatiquement le « bon goût » n’est évidemment rien d’autre que le goût que l’on partage et que l’on objective, comme le « mauvais goût » n’est que celui qu’on réprouve. L’important n’est donc pas d’avoir le goût « bon » ― ce qui n’a simplement aucun sens ―, mais de l’avoir vrai, c’est-à-dire, autant que possible, autonome, indépendant des « influences », des modes, des intimidations du goût ambiant, ou tout simplement du « goût des autres ». Le difficile n’est pas d’avoir le jugement esthétique « sûr » ― comme le diagnostic d’un expert en attributions ―, mais d’être sûr de son jugement, c’est-à-dire sûr de juger par soi-même. Bien des gens ne savent pas vraiment ce qu’ils aiment : sans en avoir conscience, ils demandent toujours à autrui (par exemple, au diktat du modèle médiatique) de leur dire ce qu’ils doivent aimer. Stendhal a justement fustigé cette hétéronomie, qu’il appelle « affectation » ou, plus bizarrement, bégueulisme, et qui consiste à « jouir avec des goûts qu’on ne sent point » ; difficile de pousser plus loin le constat de contradiction. Il a simplement un peu trop oublié d’admettre que nul, pas même lui, n’y échappe autant qu’il le voudrait. C’est ainsi que j’ai cru, un temps, (devoir) aimer quelques laborieux chefs-d’œuvre ― que citer ici suffirait à me fatiguer.
 

Gérard Genette, Bardadrac (Seuil, 2006) p. 154-155



jeudi 22 janvier 2009

Pastel cruel


« Aujourd’hui, c’est un jour où le roi a décidé d’inventer ce qui existe déjà : la règle, l’équerre, la roue, moi. Le coiffeur me corrige comme une élève mais il a les yeux d’un enfant. Il a sûrement une fronde dans sa poche. Les bulles de savon sont un code entre nous. Mais que veulent dire douze bulles de savon déjà ? » (p. 26)

 

« Le roi a prévu deux cents projecteurs pour imiter le jour. Il veut que je mette partout du bleu de Prusse en trompe-l’œil car c’est la mode. Je ne sais pas ce qu’il veut faire de la nuit. Il a un projet d’étoiles et de zigzags.
 En attendant que le ciel soit terminé, il se promène sur un palanquin à grand dais céruléen et il parle de l’interrègne de la nuit.
 (En vérité, je crois qu’il faudrait tout nettoyer pour retrouver un ciel plus proche de l’original.)
 (Le peindre en vert ?) » (p. 137-138)


  

« Mon amour n’est plus comme quarante kilomètres d’un tissu blanc courant sur les collines du Middle-Sex pour se jeter à vos pieds dans la mer. C’est plutôt des années et des années de négociation devant la Cour Suprême du Middle-Sex et des contrats passés avec des douzaines et des douzaines de propriétaires terriens. » (p. 166)

 




Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir de Pascale Petit est un livre ravissant. Très drôle et très doux. D’une fantaisie constante mais mesurée, tenue, sur les pointes ; rien d’un pesant délire dans ce spirituel écheveau de métaphores filées, ce kaléidoscope de listes, de jardins (dés)enchantés, d’ordonnances royales abusives (et bilingues, par exemple : “King’s edict n° 206 about the three-wheeled vehicle & about its disadvantages & solutions for.”), de “CHOSES À EMPORTER EN PLUS DANS L’ESPACE” (“onze jours de biscuits, trois jours de petits vivres, un morceau de savon”), de pastiches technicistes, de mots d’amour codés. C’est un vaudeville rêveur (les portes n’y claquent pas, d’ailleurs il n’y a pas de portes) : le roi, la reine et le coiffeur. Le coiffeur aime en secret la reine (“Un jour, j’écrirai une lettre d’amour et je trouverai le moyen qu’elle la lise” est son antienne) qui soupire après le roi (en feuilletant les “3718 pages blanches, numérotées, découpées & collées sur d’épaisses feuilles cartonnées 24 X 32 noir olive” qui sont tout ce qui reste de leur passion), lequel ne songe qu’à visiter la lune (au moyen d’un absurde et incontrôlable tricycle). Manière d’entrer... est un pastel cruel, un petit théâtre enfantin délicatement ombré par des mélancolies d’adulte.


jeudi 15 janvier 2009

Requiems, sur demande


LUNDI 29 AVRIL [1993]
Par excès de scrupules vient un dégoût du langage. Pourquoi les choses redites, le spasme répété ? Si Schumann avait tout prévu ? 

VENDREDI 29 OCTOBRE 
Lettre de démission au groupe Comp-act. Je ne parviens pas à me sentir dans la “corporation”. Dans l’écriture, il n’y a pas de collègues, il n’y a, comme à l’hôpital, que des voisins de lit. Comment se syndiquer autour du fait d’écrire ? On a tort de croire que cela soit un métier. Il suffit de commencer une œuvre, une pièce comme on dit, pour sentir ― et j’ai longtemps cru que cela pouvait s’analyser comme une sorte de dilettantisme ― que l’on est violemment “hors de la chose”, qu’on essaie chaque fois de la recommencer, que le savoir-faire nous la dérobe. Duras [...] a signifié, d’une phrase absurde et lumineuse, ce balbutiement, cet être-dedans-dehors de l’écriture qui interdit l’esprit de syndic : “Écrire c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait.” 

SAMEDI 4 DÉCEMBRE 
Nostalgie du présent.
 La musique rapide est longue à écrire. 



MERCREDI 15 DÉCEMBRE 
Animisme réflexe ? Impossible de voir une éponge sèche sans la mouiller, instinctivement, sans raison, comme si je pensais lui redonner la vie. C’est sûrement une impulsion votive pour conjurer la stérilité artistique. 

LUNDI 21 FÉVRIER [1994] 
William Klein remarque que l’œuvre d’un photographe se limite à cent, deux cents photos dans le meilleur des cas, et qu’à 1/100e de seconde, cela ne fait que deux secondes captées, deux secondes dans toute une vie. Plus fort que Webern. 




MARDI 4 OCTOBRE 
De l’utilisation du mais. Ennio Flaiano rencontre dans la rue, un jour de 1946, le peintre Mino Maccari, sombre et attristé qui lui confie : Ho poche idee, ma confuse ― “j’ai peu d’idées, mais confuses”.  

MERCREDI 18 JANVIER [1995] 
La fatigue n’est pas toujours la rançon du travail, mais parfois le nuancier où il prend la meilleure matière.  




VENDREDI 3 MARS 
Les musiques s’écrivent dans une certaine schizophrénie. Seuls les spécialistes dont nous craignons le jugement les écoutent mais nos proches, en grande majorité, les mécomprennent ou s’en désintéressent royalement. Leur dédier nos partitions est un acte pieux parfois aussi inaperçu et déplacé que certains tatouages de troufions. B. à qui sont dédiées ces Béatitudes les écoutera peut-être une fois grâce à une mauvaise cassette qui s’empoussièrera ensuite sur une étagère. Jean-Philippe n’a dû écouter qu’une seule fois “son” quatuor et s’en est sûrement contenté. On ne peut tout de même pas le leur reprocher. 

[JEUDI 27 AVRIL] 

On est inconnu partout, sans affectation. Quand on nous demande ce qu’on fait dans la vie et qu’on dit “compositeur”, les questions immédiates, généralement de deux sortes, sont exténuantes : de quoi ? dans quel style ? Les plus avisés disent “genre Boulez” ? Et c’est déjà se rapprocher un peu de la vérité que de répondre oui, dans ce cas-là. Ou bien encore : pour quels instruments ? Je réponds que c’est très ouvert, que tout se discute, qu’on peut faire des requiems, sur demande.

[MARDI 19 DÉCEMBRE] 
Quatre heures de travail sur dix secondes. Et tout à refaire demain sans doute. 







VENDREDI 21 FÉVRIER [1997] 
Une question accessoire et peu significative m’a rappelé cela, que je n’écrivais plus : ai-je une saison, un jour de la semaine, une heure du jour favorable au travail ? Je crois bien bien que je n’en ai aucun. Tous les moments semblent légèrement inappropriés. La question n’a pas de sens. Le seul moment du travail est violemment hors temps. Et c’est non moins violemment qu’on peut être, hors de ce hors temps-là, renvoyé à chronométrer les saisons et les lunes en attendant qu’une parole vienne. 

[VENDREDI 12 DÉCEMBRE] 
Musique qui aurait voulu n’être aimée que de loin et que le succès planétaire corrode et fait dévier.
 Les droits d’auteur faramineux de Ravel sont la damnation infligée à son secret. 

SAMEDI 14 MARS [1998] 
Il est difficile d’écrire une musique, de la tracer d’une manière si définitive à l’encre de chine, sans que s’impose l’idée à mi-parcours que la musique doit être absolument tout autre. Absolument pas ce flot de quintolets à 112 à la noire. Mais tout le contraire. Une mélopée en valeurs longues. Le “trop tard” tient à ce que la musique en train de s’écrire a déjà pris consistance par une loi de sélection naturelle. Toutes les autres possibilités n’avaient pas les mêmes chances de survie. La marge de manœuvre n’est pas si grande qu’on croit. On est en fait honteusement familiarisé avec ce que l’on croit trouver.  

SAMEDI 29 AOÛT 
Quignard, dans le IIIe traité de La haine de la musique demande qu’aucune musique ne soit jouée ou diffusée pendant son incinération, ni qu’aucun texte ou hommage ne soit proféré ― “Aucun tarabustis (...) On m’aura dit adieu si on s’est tu”. Ce renoncement à toute cérémonie se révèle tout autre chose qu’une marque de modestie, de simplicité ou une volonté d’effacement. C’est l’ultime vanité, le fracas de la prétention au silence, la dernière brimade aux survivants. Le grand silence, c’est celui du mort encore vivant.
 Foin des recommandations funèbres.  

Gérard Pesson, Cran d’arrêt du beau temps
Journal 1991-1998 
(Van Dieren éditeur, 2004)
[sélection]

dimanche 11 janvier 2009

Combien il lui manque






Il était sept heures, la nuit plutôt douce, je faisais la queue au petit Casino. Ça n’avançait pas, je penchai la tête : à droite l’épicière formidable comptait d’un air maussade un énorme tas de piécettes, à gauche un homme affreux à voir tressautait comme un épileptique, les mains appuyées au comptoir — petit, maigre, bossu, mal rasé, édenté, basané, en jogging. Il n’avait pas d’âge — et pas assez d’argent, déclara l’épicière après un très long temps ― enfin, ce qui semble l'être quand on attend chez l’épicier. Trois personnes, les plus proches de la caisse, s’écrièrent alors simultanément : 
― Combien il lui manque ? 

Avec un empressement exaspéré qui me parut comique.

― Un euro, répondit l’épicière.

Mais l’homme ne comprenait pas bien ce qui se passait. Ses convulsions, lorsqu’il s'écarta du comptoir, apparurent dans toute leur violence. Sa voix était pâteuse et véhémente, conquise de haute lutte sur les spasmes du corps. L’épicière s’inquiétait, ces sachets sont fragiles, vous feriez mieux de le porter comme ça, il s’éloignait déjà. Et puis, sur le seuil, il s’est retourné d’un seul bloc, pour lancer, en souriant comme il pouvait, un au revoir sonore, collectif, sur le même ton, absolument, qu’un petit enfant, un au revoir plein de joie et de confiance, comme prononcé en pyjama du haut d’un escalier, qui m’a brusquement donné envie de pleurer ; mais je n’en ai rien fait, mon tour venait.