mercredi 28 septembre 2011

Et notre idéal, cher ami




« Je me souviens, j'éprouvais le besoin de parler des villes, j'étais la proie d'une nostalgie urbaine. Souvenir de notre gare centrale, du sifflement des trains, de l'odeur des salles d'attente. Comme nous sommes paradoxaux ! À me demander pourquoi j'avais pris le train l'an dernier au lieu de rester sur le quai. Cette marotte de partir...

"Vous parlez tout seul ? me dit le cocher.

— Faites excuse, c'est toujours à propos des gares.

— Il me semble que vous êtes fatigué. Tenez, je viens de vous préparer cet oreiller."

Le brave homme avait abattu une chauve-souris, cousu ensemble les ailes et bourré le tout de feuilles et de plantes aromatiques. Son geste était d'ailleurs intéressé, il pensait cuire l'oreiller le lendemain. En effet, nous n'avions plus de vivres. Mais je ne parlerai pas de ces étranges beignets.

"La vie n'est faite que de bizarreries, dis-je, de rencontres, de déceptions.

— Comme c'est vrai !

— À force d'être dépendant des autres on perd son indépendance.

— Pardon ?

— Je regrette que nous ayons faussé compagnie au sultan.

— Mais aussi, cette façon de nous congédier !

— N'est-ce pas ?

— Et ces matières qui n'en sont pas, et notre idéal, cher ami..."

Un troupeau d'éléphants passait sur l'autre rive. Le grand lac devint noir. » 

Robert Pinget, Graal Flibuste (1956)

mardi 27 septembre 2011

La limpide




"La plus véritable profondeur est la limpide. Celle qui ne tient pas à tel ou tel mot — comme mort, Dieu, vie, amour, mais qui se prive de ces trombones." 

Paul Valéry



dimanche 25 septembre 2011

Poète à la rigueur




J’avais lu Graal Flibuste de Robert Pinget il y a presque vingt ans et j’en gardais un très bon souvenir. J’en ai déniché, au printemps dernier, dans une brocante, un vieil exemplaire décousu, et je l’ai relu hier, craignant un peu de ne pas retrouver mon plaisir d’antan — cette sorte de déconvenue, on le sait, n'est pas rare. Mais non : quel étrange et merveilleux livre, toujours autre que ce qu'il semble être ! On y suit l’errance du narrateur et de son cocher à travers des contrées fabuleuses et inquiétantes, la langue est classique et fluide ("Je n'ai jamais aimé le mystère, que confortable") mais pleine d'exquises ruptures, une fantaisie sans cesse jaillissante et une drôlerie qui va jusqu’au franc éclat de rire vous séduisent à travers un voile de mélancolie et même de désespoir — et ce lyrisme tempéré par des trivialités qui est tout ce que j’aime, ces ironies à triple fond... Des mythologies farfelues ("De son vieil époux qui l'a abandonnée elle a conçu Tyrpo, dieu des chagrins d'amour. Poursuivi par les fantômes de son bonheur, Tyrpo, comme sa mère, vagabonde et se désole ; on le rencontre le soir au bord des étangs sous la forme d'une ombre de saule ; dans les villes, il est l'habitué des petits cafés et se manifeste par le sifflement des percolateurs"), des flores bizarres, des récits déroutants, de profondes pensées au détour d'un délire, une fin magnifique et suspendue... il faudrait tout copier. Je retiens aujourd’hui ce superbe dialogue (page 127 à 129 de mon 10/18 datant de 63 qui part en lambeaux (le livre avait paru à l’origine aux Éditions de Minuit, en 56, Raymond Queneau, paraît-il, l’ayant refusé chez Gallimard — on se pince)). 



Brindon était songeur. “Parlez, lui dis-je, parlez. Dites n’importe quoi.” Il hésita puis :
“Je ne pensais pas à Jasmin, je pensais à vous, à nous. En somme, tout ça, à quoi ça rime ?

— Quoi, tout ça ?

— Notre voyage, notre attelage ensemble si je peux dire, et ce plaisir que vous prenez à noter au jour le jour. Je n’arrive pas à comprendre...

— À comprendre....

— ... à comprendre ce qui vous intéresse. Est-ce de voyager, est-ce de vivre, est-ce la vie des autres, est-ce d’écrire ? Qu’attendez-vous de vos expériences ? Du reste, est-ce que ce sont des expériences ou bien êtes-vous naturel dans votre comportement ? J’ai toujours l’impression...

— L’impression... ?

— ... Qu’il y a chez vous, comment dire... une espèce de difficulté...

— De difficulté... ?

— Comme si vous étiez... excusez-moi... toujours en train de vérifier... si votre col et vos manchettes sont propres... Oh, que je m’exprime mal.
— Vous voulez dire que je manque de spontanéité ?

— C’est ça, oui. Mais pas toujours. Il vous arrive d’être trop spontané, je veux dire par rapport à votre attitude ordinaire, puis de le regretter, de vous rattraper je ne vois pas pourquoi, ou plutôt je ne vois pas pourquoi cette attitude... Mais est-ce une attitude ? Que c’est compliqué...

— Brindon, confiez-moi toujours ce qui vous tracasse ; même si je ne peux vous répondre, cela m’aide à me trouver...

— Ah, je savais bien ! Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Vous trouver ! Ainsi...

— Ainsi... ?

— ... vous vous cherchez ? Je dois vous faire l’effet d’un sauvage, mais, ça, ça me fait rire ! Vous trouver intéressant ?... Oh, excusez-moi...

— Intéressant n’est pas le mot. Trouver ce que je suis...

— Mais, Monsieur, qui vous le dira si ce n’est moi ? Ou Jasmin ? Ou n’importe qui d’autre ? Comment voulez-vous...

— Brindon, vous êtes un grand philosophe.

— Là, vous me flattez. J’ai du bon sens, un point, c’est tout. C’est vrai, ces gens qui forgent leur statue...

— Leur statue… ?

— Disons celle qu’ils voudraient avoir, je trouve ça comique. On est comme on est, Monsieur. Il n’y a pas de statue. Il y a un homme dont ses amis disent qu’il est aimable ou qu’il est fou, ou qu’il est poète à la rigueur. Mais lui n’en sait rien. Tous ses efforts pour influencer le jugement des autres lui font du tort.

— Là, vous êtes un peu trop catégorique. N’empêche que je raffole de votre franchise. Brindon, vous verrez que nous ferons ensemble de grandes choses.”




samedi 17 septembre 2011

Ratio



« Une magie puissamment romanesque s'attache au temps écoulé sans témoins. Et je vois une inégalité profonde, peu soulignée, entre ceux qui ont accès à ce luxe, de pouvoir, s'ils le veulent, ne croiser pendant une semaine ou six mois que des regards étrangers, autant dire le regard de personne, et ceux que les contraintes de leur vie ligotent en permanence sous les yeux de leurs familiers.
 Glenn Gould disait qu'il existe pour chacun un ratio optimal, que souvent il ignore, entre le temps passé seul et dans la compagnie de ses semblables. À lui il fallait des journées entières pour se purifier d'une heure en société [...] » 

Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts (1993)



jeudi 15 septembre 2011

Pense-bête





Si l’on peut s’imaginer avoir quelque chose d’important à dire, la moindre des politesses consiste à faire sentir ― sans insister ― qu’on en doute sérieusement.



lundi 15 août 2011

Casi siempre




Sabia que sin fe no ocurre nada de lo que deberia ocurrir, y con fe casi siempre tampoco. 

Il savait que sans la foi rien n'arrive, et avec la foi presque jamais rien non plus. 

Julio Cortazar, Marelle (1963)



mardi 9 août 2011

Une grâce



« Le don de la lecture, ainsi que je l'ai appelé, n'est pas très courant ni généralement très bien compris. Il s'agit avant tout d'un grand talent intellectuel — d'une grâce, devrais-je dire —, par lequel un homme arrive à comprendre qu'il n'a pas toujours raison, et que les autres, dont il diffère, n'ont pas nécessairement tort. » 

R. L. Stevenson, Des livres qui m'ont influencé (1887)



dimanche 7 août 2011

Le degré de stupeur nécessaire


« Un choix, ne l’oublions pas, est souvent plus négatif que positif. Embrasser une chose revient à en refuser mille. La profession la plus libérale détourne à son profit bien des énergies et tarit bien des affections. Si vous travaillez dans une banque, vous ne pouvez pas être en mer [...] J’ai entendu parler d’un maître d’école dont la spécialité était de découvrir le penchant de chaque élève : pauvre maître d’école, et pauvres élèves ! Quant à moi, si vous n’avez dans le cœur rien d’inné, aucune préférence de vie, pas de beau mépris humain, je vous abandonne à la marée : elle vous entraînera quelque part. N’auriez-vous qu’un petit grain d’inclination, je vous aiderais. Si vous rêvez d’être marchand de quatre-saisons, ainsi soit-il et à Dieu va : je paierai l’âne. Si vous souhaitez n’être rien, eh bien, je vous abandonne encore une fois aux vagues de la mer. 
Croyez bien que je regrette profondément, cher jeune monsieur, non seulement pour vous, chez qui je devine tant de vives promesses d’avenir, mais aussi pour votre admirable et très digne père et votre non moins excellente maman, que mes réflexions ne soient pas plus concluantes [...] Peu importera, probablement, ce que vous déciderez de faire ; car la plupart des hommes finissent apparemment par sombrer dans le degré de stupeur nécessaire au contentement de leurs différentes positions. Oui, monsieur, c’est bien ce que j’ai observé : la plupart des hommes sont heureux et la plupart malhonnêtes. Leur esprit descend au niveau requis, leur honneur accepte sans rechigner la pratique de leur métier. Je vous souhaite donc de découvrir une dégradation pas plus pénible que celle de vos voisins, de sombrer bien vite dans l’apathie et de rester longtemps éloigné, dans cet état de respectable somnambulisme, de la tombe vers laquelle nous nous hâtons tous. »

  

R. L. Stevenson, Le choix d’une profession (1879)


mardi 26 juillet 2011

Le cœur en litige


1887, 6 Mai. — C’était en mai. Après des jours d’appréhension infinie, d’inquiétude et de trouble incessant, car je n’avais jamais vu naître autour de moi (ni frères ou sœur, célibataires, ne m’avaient révélé l’adorable prodige de la nativité), novice enfin dans cette angoisse, je vis naître au plein jour, par une journée humide et chaude, mon fils Jean. 
Je l’aimais d’emblée. À la minute même de sa vie, que je sentais fragile.
Qu’il était peu de chose et humain ! Et dans mon cœur, quelle pitié ! Je crois pouvoir dire que tout l’amour paternel dépend de cet instant suprême où nous est révélée la vie en sa condition la plus pitoyable. C’est vraiment, durant plusieurs jours et des mois, l’infinie faiblesse du moribond. 
Il avait les yeux imprégnés d’éclat nocturne, la bouche fine, et quelques jours après, bonne. Des mains admirablement belles. Ce fut une joie. Une joie forte et saine et vraie. Une secousse ressentie aux entrailles, comme si ma force, lasse et usée, eut repris nouveau ressort. La conscience de cet être qui va être, cet attachement subit et nécessaire, me domina entièrement. Et ne parlons pas ici de sacrifice ; le dévouement spontané qui naît au cœur à telle heure, est une chose subie, une loi de nécessité. On ne peut pas laisser éteindre la vie, et tout en le nouveau-né appelle secours. Après viendront les rêves et toutes les créations puissantes de son propre charme. La première heure, encore une fois, éveille l’âme, le premier cri crie pitié. 
Ensuite, parut tout le cortège des ressemblances. Était-ce en lui ? Était-ce en moi ? La face de l’enfant est-elle un miroir changeant où se mirent et viennent vivre de mystérieuses souvenances ? Il nous rappela tour à tour l’image incertaine de saint Vincent de Paul, Talleyrand, un vieil oncle, ma sœur avant lui défunte, et ses deux grand-mères, et ses beaux yeux aussi ceux de mon père à sa fin, tel que je le vis malade, en cette même chambre où il mourut.
Ce premier mois de l’enfant, on le dit n’avoir point de révélations bien profondes, et non comparables aux surprises qui bientôt après vont venir. Celui de Jean me donna le souci calme et toujours présent de son souffle. La maison tout entière me semblait emplie d’un mystère ; au loin, comme auprès du berceau silencieux où il ne pleurait pas, l’on sentait palpiter l’inconnu surprenant, le principe d’une vie. Et ces jours furent à la fois anxieux, très doux et quasi religieux. 
Au dehors, dans la campagne, Peyrelebade étant un hameau pour ainsi dire, il avait conquis la place, et l’on ne m’abordait plus que pour me dire, avant tout bonjour : “Il dort ? Comment est-il ?” Toute sympathie simple et vraie du paysan qui, depuis longtemps, jamais n’avait vu naître en nos murs. Les enfants me disaient : “Où est le petit monsieur ?” Ils venaient aussi s’approcher du berceau orné de gaze rose ; ils se soulevaient sur la pointe de leurs pieds pour l’apercevoir ; et ils me demandaient pourquoi, comme eux, il n’était pas grand. Puis, le premier sourire. Il vint très tôt, dans le sommeil, en son deuxième mois, à une sortie ; il était tenu par sa mère, assise sur un banc ; j’attirai ses yeux en l’appelant, il me fixa longtemps et me sourit avec des yeux en larmes. Elles me gagnèrent. À partir de ce jour, l’enfant quel qu’il soit, prélude à un poème. On en lira bientôt les strophes une à une, et son charme dominateur vous suivra partout. Il faut avoir vu naître pour lire ce verset de la vie si tendre, sensible, où toutes les grâces vont venir : l’amour instinctif de la lumière, la joie à tout ce qui se meut, le goût du mouvement et la curiosité de tout ce qui se masse aux yeux : arbres, grands ciels, toutes les choses étincelantes vont lui parler. Jean eut toujours une extase devant la verdure, et ses pleurs rares furent évités vite en le plaçant sous le marronnier du jardin.


Et il n’est plus. Le temps n’affaiblit pas l’émoi causé par une telle mort. Il peut donner prise à des activités qui remplissent les heures et passionnent à nouveau ; mais au silence, au premier loisir indolent, le rappel est sensible et le mal ouvre sa plaie. La mort d’un enfant laisse le cœur en litige, son souvenir est toujours l’avant-goût d’un sentiment infiniment doux auquel on a goûté, et laisse à l’âme inassouvie un mélancolique malaise. 
Il faudrait pour s’en consoler, voir qu’il en est beaucoup d’autres avec de doux sourires — et les aimer autant. Mais l’affection du père est la création même de son enfant : c’est sa prise, sa conquête, son triomphe. Et cette attache infinie — qui est une certitude — est un mystère quand elle se brise. Cette chose éprouvée et révélée doit être impérissable. Il me semble qu’au jour dernier, quand j’irai dormir au même inconnu que lui, des ondes invisibles se rapprocheront aussi pour se confondre, venues de lui, venues de moi.
 


Odilon Redon, À soi-même



jeudi 14 juillet 2011

L'orageux martyr de la phrase




Ah ! il ne se renouvelle pas, le vieux serpent, et n’évolue guère, je vous en réponds. 
Les clichés Zola sont assez connus : « le soleil qui met sa note claire sur quelque chose », par exemple. Bien que je ne les aie pas comptés, j’estime qu’ils ne peuvent guère dépasser le chiffre de trente ou quarante, servis régulièrement et infatigablement, depuis qu’il y a des Rougon et qu’il existe des Macquart. 
Il paraît que cela suffit aux cent cinquante mille clients de Nana ou de la Débâcle. Plusieurs même doivent trouver que c’est encore trop littéraire, trop encombrant. 
Le débit serait peut-être plus énorme si on écrivait décidément, résolument et tout à fait comme un gendarme ou comme un garde-barrière, mais il faut bien faire quelque chose pour l’Académie. 
Chacun de ces inusables clichés, dont Monsieur Zola est l’heureux fermier, fut calculé pour un nombre indéterminé de situations identiques où le lecteur est toujours certain de les retrouver. Il est vraiment difficile de se tuer moins que ne le fait ce grand travailleur. 
Certes, je ne puis être accusé de fanatisme pour Flaubert dont tous les livres, à l’exception d’un seul, m’ont exaspéré. Tout le monde, pourtant, sait le labeur infini de cet homme, « courageux autant que tous les lions, — disais-je en 1890, dans une oraison funèbre, — mais acharné sur une idée imbécile et s’efforçant, vingt années, d’extraire de son intestin le ténia séditieux et inextirpable de l’Inspiration ». 
N’étant rien qu’un volontaire, il ne put créer une œuvre de génie, mais il fut, incontestablement, l’un des plus probes écrivains qu’on ait jamais vus. Il laissa peu de livres, parce qu’il se contentait lui-même difficilement, si on peut dire qu’il se contenta, et ces livres, à si grand’peine obtenus, se vendirent peu, n’étant pas faits pour la multitude. 
Que ne dirait-il pas, l’incorruptible, en lisant aujourd’hui Lourdes ou la Bête humaine ? en voyant reparaître, toutes les vingt pages, les isochrones formules de ce balancier inconscient qu’on nomme l’auteur et dont le va-et-vient perpétuel donnerait le mal de mer à des albatros ? 
Que ne gueulerait-il pas en son gueuloir, l’orageux martyr de la phrase, en apprenant qu’un si fangeux domestique de la populace, un tel messie de la tinette et du torche-cul, ose, quelquefois, le mentionner comme un précurseur ?

Léon Bloy, Je m'accuse (1900)


lundi 4 juillet 2011

Phorcypeute le Microchire




"D'autres fois, la Lune est immense, blanche et glacée, elle éclaire tout comme en plein jour et les ombres sont noires comme de l'encre de Chine. C'est ce qu'on appelle le clair de lune. Il a été chanté par une foule de poètes, français, belges, latins ou grecs, tels que Chyme l'Environnaire, Phorcypeute le Microchire et Hermogène le Guttural."

Alexandre Vialatte, La lune et les étoiles, 
22 septembre 1968

samedi 25 juin 2011

Extrémités chaudes





"Moyens d’entraînement et d’excitation au travail.


1° Intellectuels : 

a) Idée de la mort imminente.
 
b) Émulation ; sentiment précis de son époque et de la production des autres. 

c) Sentiment artificiel de son âge ; émulation par la comparaison de la biographie des grands hommes.

d) Contemplation du labeur des pauvres ; le travail forcené peut seul excuser à mes yeux ma richesse […]

e) Comparaison du travail d’aujourd’hui avec le travail de la veille ; puis choisir comme étalon le jour où l’on a le plus travaillé ; se convaincre à ce faux raisonnement : rien ne m’empêche de travailler autant aujourd’hui.

f) Lectures d’œuvres médiocres ou mauvaises ; y sentir l’ennemi et s’exaspérer le danger. Travail par haine de ceux-ci. (Moyen puissant ; mais plus dangereux que l’émulation.)



2° Moyens matériels (tous douteux) :

a) Peu manger.

b) Se maintenir les extrémités très chaudes.

c) Ne pas trop dormir.

d) Ne jamais chercher à s’entraîner au moment même par la lecture ni par la musique ; ou bien choisir un auteur ancien et ne lire (mais pieusement) que quelques lignes […]

e) Se bien porter. Avoir été malade.
Dans la chambre de travail, pas d’œuvres d’art, ou très peu, et de très graves […]

Pas d’autres livres que des dictionnaires. Rien ne doit distraire ou charmer. Rien ne doit y sauver de l’ennui, que le travail.

L’idée préférée ne vient que quand il n’est plus aucune autre en la place. C’est donc à force de ne plus penser à rien d’autre qu’on l’appelle. Parfois je suis resté plus d’une heure à l’attendre. Si, par malheur, ne sentant rien venir on se dit : je perds mon temps, c’en est fait et le temps est perdu.

" 


*
 


"Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu’écrit la raison. Il faut demeurer entre les deux, tout près de la folie quand on rêve, tout près de la raison quand on écrit.
" 

 André Gide, Journal [notes de l’année 1894]



dimanche 19 juin 2011

Où il y a de la lumière




"Revenant fort tard de la maison de thé, Nasr Eddin laisse tomber, devant le seuil de chez lui, l'anneau qu'il porte au doigt.

Aussitôt l'ami qui l'accompagne s'accroupit pour chercher à tâtons. Nasr Eddin, lui, retourne au milieu de la rue, qu'éclaire un splendide clair de lune.

— Que vas-tu faire là-bas, Nasr Eddin ? C'est ici que ta bague est tombée !

— Fais à ta guise, répond le Hodja. Moi, je préfère chercher où il y a de la lumière." 

* 

"Nasr Eddin est très gravement malade et, vu son grand âge, il faut pratiquement renoncer à tout espoir de rétablissement. L'imam est donc venu lui faire subir un petit examen de passage pour l'au-delà.

— Hodja, le moment est arrivé pour toi. As-tu bien foi en Allah et en son prophète ? Crois-tu à la vie éternelle et à la résurrection ?...

— Tais-toi donc ! l'interrompt Nasr Eddin dans un murmure. Je vis mes derniers instants et toi tu t'amuses encore à me poser des devinettes !" 

*

"À une sécheresse de plusieurs mois avait succédé la famine. Mais tout le monde ne mourait pas de faim pour autant : les riches avaient pris soin de faire d'amples réserves de blé, d'huile, de légumes secs et de viande séchée.
 Khadidja dit alors à son mari :
 
— Nasr Eddin, toute la ville te tient pour un homme de poids. Ne reste pas les bras croisés ; va sur la place, rassemble tout le monde, et tente de convaincre les riches de donner à manger aux pauvres.
 
Nasr Eddin trouve pour une fois que sa femme a raison. Il fait comme elle dit et, deux heures après, rentre, la mine réjouie.
 
— Ma femme, rendons grâce à Allah le Miséricordieux !
 
— Ah ! Tu as donc réussi ?
 
— Ce n'était pas une mission facile. À moitié.
 
— Comment cela, à moitié ?
 
— Oui : j'ai réussi à convaincre les pauvres."  

in Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja

(anonyme, XIIIe-XVe siècles)