jeudi 29 mai 2014

Voyance factuelle




"Une bricole paranormale méconnue mais pourtant vraie : il existe une chose que l’on nomme voyance factuelle. La littérature la qualifie parfois de mystique des données, et le syndrome lui-même s’appelle IFA (= Intuition factuelle aléatoire). Les sujets ont des flashs, idées ou prises de conscience semblables dans leur structure aux prémonitions incroyablement pertinentes que nous concevons comme des PES ou précognitions, mais en général bien plus assommantes et quotidiennes. C’est pour cela que ce phénomène est si peu étudié ou rendu public, et pourquoi ceux possédés d’IFA la décrivent presque unanimement comme un calvaire ou un handicap. Toutefois, dans les rares études et monographies dignes de confiance, les exemples abondent ; et en effet l’abondance, de même que le manque de pertinence et l’interruption de la pensée et de l’attention, composent l’essence du phénomène IFA. Le deuxième prénom de l’ami d’enfance d’un étranger qu’ils croisent dans le couloir. Le fait qu’une personne assise sur le siège à côté au cinéma se soit trouvée seize voitures derrière eux sur la I-5 près de McKittrick en Californie un jour chaud et pluvieux d’octobre 1971. Des idées sorties de nulle part, gênantes et déconcertantes comme le sont toutes les irruptions psychiques. Elles sont éphémères, inutiles, plates, fâcheuses. Le goût du Cointreau dans la bouche de quelqu’un ayant un léger rhume sur l’esplanade de l’opéra national de Vienne le 2 octobre 1874. Combien de personnes étaient tournées vers le sud-est pendant la pendaison de Guy Fawkes en 1606. Le nombre d’images dans À bout de souffle. Qu’une personne appelée Fangi ou Fangio a gagné le Grand Prix 1959. Le pourcentage de divinités égyptiennes dont le visage est animal plutôt qu’humain. La longueur et la circonférence moyenne du petit intestin de Caspar Weinberger, ministre de la Défense. La hauteur exacte (et non estimée) du mont Erebus, mais ni ce qu’est le mont Erebus ni où il se trouve."   

David Foster Wallace, Le Roi pâle (2012, posthume), p. 150-151


dimanche 18 mai 2014

Dur comme du fer




« Par sa bonhomie fort naïve, il m’avait toujours paru un véritable enfant de la nature mais maintenant il semblait être tel au sens plus strict du mot et cet homme beau, aimable, heureux de vivre se montrait sous un côté où il devait sembler en fait inquiétant, encore que mon amour pour lui en fût plutôt augmenté. Il nous raconta que juste ce matin quand il voulut se soigner, il sentit une congestion à la tête et qu’il tomba sans connaissance. Il s’était sérieusement blessé avec les débris de verre des ventouses brisées. Déjà au cours de son enfance, il avait effrayé la région quand somnambule il s’était assis au sommet de la tour du château d’Egloffstein. C’est dans cet état qu’un professeur l’avait un jour plongé soudain dans une cuve d’eau froide, raison pour laquelle il était resté plongé huit jours sans connaissance, mais il avait perdu l’habitude de monter sur les toits. Au lieu de cela il s’ensuivit un autre mal encore plus violent, qui l’incite souvent à la moindre excitation à entrer dans une rage à la limite de la folie dans laquelle il n’épargne alors personne et son corps est dur comme du fer. Ainsi, excité par hasard dans son sommeil, aurait-il presque tué son propre frère et une autre fois presque étranglé sa sœur, si l’on n’était pas allé les secourir. C’est aussi en état de sommeil qu’étant enfant il avait assailli avec une telle force l’un de ses professeurs qui était un grand homme robuste et il l’avait frappé si longtemps contre terre que sa jambe s’était cassée. Le lendemain matin, il n’en était nullement conscient. C’est également en état de veille qu’il avait presque précipité dans la mort son ami le plus intime. Ceci, disait-il, le faisait souffrir d’autant plus qu’il n’était capable dans la vie courante d’offenser un enfant et qu’il ne voulait de mal à personne. Il n’osait jamais dormir chez quelqu’un, car il ne pouvait répondre de lui, et bien que les médecins lui eussent recommandé comme meilleure médication de se marier, il ne pouvait s’y résoudre et craignait d’étrangler sa femme dans les huit jours. » 

August von Platen, Journaux, mémorandum de ma vie, p. 551-552


lundi 12 mai 2014

Une fenêtre paradoxale


Je vous engage à visiter L'oreille hantée, le blog sur/dédié à/autour de la musique que mon ami le compositeur Igor Ballereau a eu la très heureuse idée d'ouvrir le 28 avril dernier — mais plutôt que d'en faire l'éloge, je crois plus judicieux de copier intégralement ici le très beau texte qu'il a fait paraître ce matin même : c'en est encore la meilleure publicité. 




La révélation du Belvédère 

Au début des années 90, j’ai fait le pèlerinage de Montfort-l’Amaury pour visiter le Belvédère, maison où vécut Maurice Ravel de 1921 à sa mort en 1937. J’avais à l’époque contracté une ravélite chronique et m’éveillais aussi bien que m’endormais chaque jour dans cette musique-là. Je me souviens très nettement de la manière dont ma vie se trouvait affectée par cette immersion : je n’avais encore jamais vu la neige tomber comme ça, les gens me paraissaient plus doux et la lumière plus diffuse. Le monde tanguait nonchalamment au cœur d’une bulle irisée. Un perpétuel matin. 
Ce jour-là, les deux amis qui m’accompagnaient et moi-même avions déjà interminablement attendu devant la porte et fait maintes fois le tour de cette bâtisse absolument figée, semblable à un bateau échoué, lorsque cette porte, donc, s’ouvrit comme à contretemps, au moment exact où nous allions renoncer. L’effet de surprise fut stupéfiant. J’eus la vive impression que Maurice lui-même venait d’apparaître tant la dame de petite taille qui se tenait devant nous lui ressemblait. C’est dire à quel point j’étais atteint, je voulus presque m’excuser d’avoir interrompu le fil calfeutré de l’existence du maître par tant de curiosité mal placée. Il ou elle nous engagea sobrement à entrer. Au-dedans, l’espace était constellé de bibelots.

À ma souvenance, dominaient les petites figures humaines et animales, que je perçus alors immédiatement comme autant de créatures mortes saisies dans la masse d’un invisible glacier. Nous venions de pénétrer un corps tout à fait coagulé, et tout y était contenu à sa place dans la plus stricte immobilité. Aussi, tentures et tapis de tout poil abondaient, mais tous uniformément gorgés d’usure jaunâtre, affadis jusqu’à tendre d’un commun accord vers la même irrésistible poussière. Je me rappelle avoir été sérieusement troublé de trouver le piano tournant le dos à la fenêtre d’une sorte de réduit et lui également, tel une dalle funèbre, hérissé d’objets auxquels ne manquaient plus que la formule d’adieu « Regrets éternels », « Dans nos cœurs à jamais tu demeures »… Souvent le plafond n’était pas bien haut, les couloirs étroits, souvent il fallait se baisser pour progresser, veiller à ne pas heurter quelque chose, évoluer dans une enveloppe resserrée. J’ai récemment éprouvé à nouveau cette sensation en visitant, avec mon fils de 5 ans, l’Argonaute, un sous-marin statufié au beau milieu du parc de la Villette. Un autre de ces lieux-cadavres où il est permis de se faufiler. Au bout d’un moment, durant lequel la merveilleuse sonorité ravélienne qui imprégnait ma personne s’était continûment recroquevillée, raidie, comme frappée de dessiccation, nous atteignîmes une partie plus profonde de la maison, les pièces les plus intimes : la chambre à coucher et la salle de bains. Je crois bien que ce fut de voir la boîte circulaire de crème RazVite au-dessus du lavabo qui acheva d’exclure ma symbiose avec Ravel de la félicité sans tache où elle s’était maintenue jusque-là.

J’avais 21 ans, et j’entrevoyais soudain péniblement à quel point la musique, si inouïe fut-elle, était une chose faite à partir de simples organes voués eux-mêmes au pourrissement. La musique ne conjurait pas la mort, et je compris à cet instant que je m’étais innocemment laissé gagner à le croire. Je vis se profiler dans la même seconde la portée d’une telle croyance et son anéantissement brutal. À l’intérieur de la chambre, le soleil filtrait à peine à la faveur de quelques orifices ciselés dans les volets clos. Si je me souviens bien : de petites étoiles. Ces volets simulaient le ciel nocturne au moyen de la lumière du jour. Une surface trompeuse. Une fenêtre paradoxale. « C’est lui qui les a arrangés comme ça » nous dit la petite dame en forme de Ravel. Au retour, dans le train qui nous ramenait à Paris, mes amis et moi, si gais lors de l’aller, ne pûmes échanger un seul mot. Un puissant malaise nous tenait en suspens. Nous ne rompîmes la sidération, plus tard, que pour nous disputer assez durement avant de nous séparer fâchés. Mais qui donc avait eu cette idée sordide ?


samedi 10 mai 2014

Sermon dansé



« Jamais je n’ai vu ni entendu chez aucune créature vivante, grande ou petite, une joie de vivre aussi courageuse, vigoureuse, aiguë, insouciante. L’existence de ce clown aux pattes rouges, qui est le plus joyeux enfant des montagnes, paraît s’écouler dans la gaieté pure et concentrée. L’écureuil de Douglas est l’unique créature vivante que je puisse lui comparer, sous le rapport de la jovialité exubérante, turbulente et irrépressible. Je m’émerveille de voir ces sublimes montagnes ainsi égayées et réjouies par un petit être aussi étrange. On dirait que la Nature fait, par son entremise, une pichenette à tout l’abattement et à toute la mélancolie du monde, en poussant un hip-hip-hip hourra ! de gamin. Je ne comprend absolument pas comment cet insecte produit son bruit de crécelle. Posé sur le sol, il n’émet pas le moindre son, non plus qu’en volant simplement d’un endroit à un autre ; on l’entend uniquement lorsqu’il décrit les paraboles dont j’ai parlé, en sorte qu’on a l’impression que le mouvement est nécessaire au bruit, car plus le plongeon est vigoureux, plus les éclats joyeux de la crécelle sont énergiques. J’ai tenté d’observer ma sauterelle de tout près, lorsqu’elle se reposait entre deux séries de cabrioles, mais elle ne s’est pas laissé approcher, repliant aussitôt ses longues jambes afin de s’enfuir d’un bond, sans me quitter des yeux. Le beau sermon que m’a dansé cette petite bestiole sur le North Dome, un endroit bien fait pour s’attendre à être sermonné par les pierres, mais pas par les sauterelles ! Car c’est une chaire vaste et imposante pour un si petit prédicateur. On ne risque pas de déceler la moindre faiblesse dans les genoux du monde, tant que la Nature est capable de faire bondir une telle crécelle. À mon avis, l’ours lui-même n’a pas su exprimer la santé, la force et le bonheur des animaux sauvages avec autant d’éloquence que ce comique petit insecte. Pas le moindre nuage de souci dans sa journée, pas d’hiver de déplaisir en vue. Pour lui chaque jour est un jour de fête ; et quand enfin son soleil se couche, j’imagine qu’il doit se pelotonner sur le sol de la forêt et mourir comme les feuilles et les fleurs, sans laisser derrière lui le moindre reste peu engageant réclamant une sépulture. » 

John Muir, Un été dans la Sierra

(1910, d’après un journal tenu en 1869)




vendredi 2 mai 2014

Blocs de temps magnifiques



« Ce fut, me semble-t-il, au cours de ma quinzième année [soit en 1853, alors que Muir travaille durement comme garçon de ferme dans le Wisconsin] que je me pris d’une véritable passion pour la bonne littérature, jusqu’à baiser la page de mes vers favoris, mais je n’avais pour lire qu’un temps désespérément court, même les soirs d’hiver, à peine quelques minutes volées par-ci par-là. La règle de mon père était stricte : au lit sitôt après la prière en famille, laquelle était d’ordinaire achevée à huits heures en hiver. J’avais pour habitude de m’attarder à la cuisine avec un livre et une bougie après que le reste de la famille avait quitté la pièce, et je m’estimais bien heureux si j’arrivais à grappiller cinq minutes de lecture avant que mon père ne vît la lumière et ne me dît d’aller me coucher — un ordre auquel j’obtempérais, bien sûr, immédiatement. Mais chaque soir j’essayais de subtiliser quelques minutes, toujours de cette façon, et le prix qu’elles avaient pour moi, peu de gens aujourd’hui peuvent l’imaginer. Sur un hiver entier, mon père manqua peut-être deux ou trois fois de prêter attention à ma lumière avant qu’il se fût passé dix minutes — blocs de temps magnifiques, enchantés, dont le souvenir me reste aussi long que des vacances ou des ères géologiques ! Un soir que je lisais une histoire de l’Église, mon père, qui était ce jour-là particulièrement irascible, me cria sur un ton cassant : “John, va te coucher ! Faut-il que je te dise chaque soir d’aller au lit ? Je ne tolère aucun écart dans la famille ; tu dois y aller en même temps que les autres et sans que j’aie à te le dire.” Puis après réflexion, comme s’il jugeait que ses paroles et son ton étaient trop sévères pour une faute aussi pardonnable que celle de lire un livre religieux, il ajouta imprudemment : “Si tu as envie de lire, lève-toi le matin. Tu es libre de te lever aussi tôt que tu veux…” Je me mis au lit ce soir-là en souhaitant de tout mon cœur, de toute mon âme, que quelqu’un ou quelque chose me tire de mon sommeil pour que je puisse profiter de cette extraordinaire indulgence ; or le lendemain matin, pour mon agréable surprise, je m’éveillais avant même que mon père vînt m’appeler. Après avoir travaillé tout le jour dans les bois sous la neige, un garçon dort profondément, mais ce matin glacial je bondis de mon lit comme à un signal de trompette et descendis l’escalier quatre à quatre, sans presque sentir mes engelures, impatient de savoir combien de temps j’avais gagné ; et quand j’approchais ma chandelle de la pendule posée sur une console à la cuisine, je vis qu’il était une heure du matin. J’avais gagné cinq heures, presque une demi-journée ! “Cinq heures à moi, me dis-je, cinq grandes, cinq énormes heures !” Je ne vois guère, durant ma vie, d’autre événement ou d’autre découverte qui m’ait donné une joie aussi enivrante, aussi étourdissante, que d’avoir à disposition ces cinq heures glaciales. » 

John Muir, Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1913)



Un thon sur la jaquette




[À Pyke Johnson Jr., le 15 mars 1959] 

Maintenant, passons au papillon de la page de titre, il a la tête d’une tortue naine, et les motifs de ses ailes sont ceux de la banale Piéride du Chou (tandis que l’insecte de mon poème est clairement décrit comme appartenant à un groupe de petits papillons bleus au revers des ailes ponctué), ce qui n’a pas plus de sens dans le cas présent qu’il y en aurait à dessiner un thon sur la jaquette de Moby Dick. Je veux être bien clair et franc : je n’ai rien contre la stylisation mais je m’élève catégoriquement contre l’ignorance stylisée. 

Nabokov, Lettres choisies 1940-1977



jeudi 1 mai 2014

À questions stupides







[de Mme Vladimir Nabokov à Ernest Kay, de Time and Tide, une publication londonienne, qui “avait demandé à V. N. comment il écrivait, quand il écrivait, où il écrivait, et comment il trouvait l’inspiration”, le 3 mars 1964] 

Cher Monsieur, 
Mon mari m’a demandé de vous envoyer ses réponses à vos questions du 27 décembre :
 
1. Avec un crayon
 
2. N’importe quand
 
3. N’importe où
 
4. Elle me trouve



samedi 26 avril 2014

vendredi 25 avril 2014

Une preuve de leur existence


« Elle habitait à l’étage au-dessus. À sa porte, un petit carton blanc où était écrit à l’encre rouge son prénom : Kim. Elle avait à peu près le même âge que nous. Elle jouait dans une pièce et elle m’avait dit qu’elle avait toujours peur d’arriver en retard, après le lever du rideau. Elle nous avait offert des places, à Dannie et à moi, et nous étions allés dans un théâtre des boulevards qui n’existe plus aujourd’hui. Un taxi l’attendait chaque soir de la semaine — sauf le lundi — à huit heures précises, et le dimanche à deux heures de l’après-midi, devant le 28 de la rue de l’Aude. Par la fenêtre, je la voyais monter dans le taxi, vêtue d’une canadienne, et claquer la portière. C’était en janvier, il avait fait très froid, puis une couche de neige avait recouvert la rue, et pendant quelques jours nous étions loin de Paris, dans un village de montagne. Je ne me souviens plus du titre de la pièce ni de l’intrigue. Elle montait sur scène après l’entracte. J’avais noté sur mon carnet noir l’une des phrases de son rôle, et l’heure exacte : vingt et une heures quarante-cinq minutes à laquelle tombait cette réplique. Si l’on m’avait demandé pourquoi, je ne crois pas que j’aurais pu répondre d’une manière précise. Mais aujourd’hui je comprends mieux : j’avais besoin de points de repère, de noms de stations de métro, de numéros d’immeubles, de pedigrees de chiens, comme si je craignais que d’un instant à l’autre les gens ou les choses ne se dérobent ou disparaissent et qu’il fallait au moins garder une preuve de leur existence.
 
Chaque soir, je savais qu’aux environs de vingt et une heures quarante-cinq minutes, elle dirait, sur la scène, face au public :
“Nous aurons été pour si peu de chose dans sa vie…”

Et de l’écrire aujourd’hui, un demi-siècle plus tard — ou même après un siècle, je ne sais plus compter les années —, j’oublie un instant ce sentiment de vide que j’éprouve. Taxi qui attendait à huit heures du soir, peur d’arriver après le lever du rideau, canadienne à cause de l’hiver et de la neige, gestes qui étaient quotidiens et qui sont abolis, pièce de théâtre que personne ne verra plus jamais, rires et applaudissement perdus, théâtre lui-même que l’on a détruit… Nous aurons été pour si peu de chose dans sa vie… » 

Patrick Modiano, L’Herbe des nuits (2012)



lundi 21 avril 2014

La réalité est tout autre




"On a beaucoup vanté ce genre d’occupation. Une vieille tradition poétique veut que les bergers vivent allongés sous des ormeaux en jouant du flageolet ou de la cornemuse et en se grisant de laitages fermentés ; moyennant quoi ils vivent jusqu’à cent ans parce qu’ils ne mangent que du yaourt, qui fait les centenaires bulgares. La réalité est tout autre. L’élévage du mouton est un travail pénible qui réserve mille déceptions." 

Alexandre Vialatte, Chronique des villes et des grandes cités

samedi 19 avril 2014

Avec le plus vif enthousiasme


« Quelques milles plus loin, nous avons jeté l’encre devant un village plus grand, sis à peu près à mi-chemin entre les extrémités est et ouest de l’île, que je suis allé visiter en compagnie de Mr. Nelson, du capitaine et du chirurgien. Nous avons découvert, tout près de la plage, douze huttes abandonnées avec quelques deux cents squelettes à l’intérieur ou éparpillés parmi les rochers et les tas de détritus, à quelques mètres des portes d’entrée. Le spectacle était effroyable, quoique planté dans un pays purifié par le gel comme il le serait par le feu. Des mouettes, des pluviers, des canards volaient et nageaient alentour, menant heureusement leur vie ; la pure eau salée de la mer se jetait en écume blanche contre le rivage ; en arrière la toundra en fleurs courait jusqu’aux volcans vêtus de neige et le grand ciel d’azur s’incurvait tendrement sur l’ensemble — une nature d’une fraîcheur, d’une douceur intenses, alors que le village croupissait dans la mort la plus infecte et la plus révoltante. Des corps ratatinés dans leurs fourrures en décomposition ou des squelettes blanchis, impeccablement nettoyés par les corbeaux, gisaient mêlés aux déchets de cuisine, là même où leurs proches les avaient jetés tant qu’ils avaient encore assez de force pour les porter. 

À l’intérieur des huttes, nous avons trouvé dans leur lit ceux qui étaient morts les derniers, couchés régulièrement côte à côte sous leurs peaux de rennes en décomposition. On pouvait voir ici ou là un crâne grimaçant et dans un coin un entassement de squelettes, déposés là sans doute alors que personne n’avait plus la force de les porter à l’extérieur par l’étroit corridor souterrain. Il en a été trouvé trente dans la même maison, la moitié empilés dans un recoin comme bois à brûler, l’autre moitié au lit, qui donnaient l’impression d’avoir franchi le pas dans une tranquille apathie. Ces gens, à l’évidence, ne souffraient pas du froid, si rigoureux que fût l’hiver, car il y avait dans certaines de ces huttes des piles de peaux de rennes qui n’avaient pas servi. Bien que les survivants et leurs voisins disent tous que la famine a été la seule cause de leur décès, ils n’ont pas plus lutté contre la faim jusqu’à la mort, puisqu’on a trouvé dans les huttes d’énormes quantités de peaux brutes de morse et de cuirs d’autres animaux qui leur auraient permis de subsister encore une semaine ou deux. 


Tous les faits tendent à montrer que, quelle qu’en ait été la cause, l’hiver de 1878-79 a été une saison de grande disette, et comme ces gens ne font jamais de réserves importantes de nourriture d’une saison sur l’autre, ils ont commencé à mourir. Les premiers à périr ont été transportés des huttes jusqu’au terrain ordinairement réservé aux morts, à environ un demi-mille du village. Puis comme les survivants devenaient de plus en plus faibles, ils les ont emportés à une courte distance et n’ont pris la peine ni d’indiquer leur position sociale ni de placer à côté d’eux leurs objets personnels, comme ils le font habituellement. Finalement, les corps ont été simplement tirés à la porte des huttes ou poussés dans un coin ; en désespoir de cause, les derniers survivants se sont couchés, sans même tenter de prolonger leur misérable vie en mangeant les derniers restes de peau. 

Mr. Nelson est entré dans ce Golgotha avec le plus vif enthousiasme, recueillant la blanche moisson des crânes dispersés devant lui et les amoncelant comme un gamin qui récolterait des courges. » 

John Muir, Journal de voyage dans l’Arctique (1881)

dessins de John Muir



jeudi 17 avril 2014

In der Kammer




Hindemith/Trakl, Stille schafft sie in der Kammer (Die junge Magde op. 23b)
Ensemble Villa Musica



mercredi 9 avril 2014

Pénibles fautes de goût


« Je regardais tout, frappé de stupeur, comme qui vient d’arriver d’un autre monde. On qualifie Bonaventure de nécropole, de ville des morts, mais ses quelques tombes sont impuissantes parmi tant de vie et aussi intense. Le gazouillement des eaux vives, les chants d’oiseaux, la joyeuse assurance des fleurs, la tranquille, l’imperturbable majesté des chênes, font de ce cimetière l’un des séjours de vie et de lumière préférés du Seigneur. 

Il n’est pas de sujet sur lequel nos idées soient plus biscornues et plus pitoyables que sur la mort. Au lieu de l’harmonie, de l’union fraternelle entre la vie et la mort, si patente dans la Nature, on nous apprend que la mort est un accident, le déplorable châtiment du péché le plus archaïque, le plus grand ennemi de la vie, etc. C’est en ville que les enfants sont surtout imprégnés de cette orthodoxie, car les beautés naturelles de la mort y sont rarement perçues et rarement enseignées.

Considérant la mort dans notre propre espèce, même si l’on se cantonne aux morts sereines, pour ne rien dire des milles manières d’assassiner, nos meilleurs souvenirs suscitent pleurs et gémissements mêlés d’exultation morbide ; voici les compagnies de pompes funèbres, noires de vêture et noires de mine, et voici pour finir l’enterrement d’une boîte noire dans un lieu de mauvais augure, hanté par toutes sortes de fantômes et d’ombres imaginaires. C’est de la sorte que la mort devient terrifiante, et on ne peut rien entendre de plus sensationnel ni de plus saisissant autour d’un lit de mort que : “Je n’ai pas peur de mourir.”

Laissez au contraire les enfants cheminer avec la Nature, laissez-les voir les beaux mélanges et les belles relations qu’entretiennent la mort et la vie, leur unité aussi joyeuse qu’indissociable telle qu’elle est enseignée dans les bois et les prés, les montagnes, les plaines et les cours d’eau de notre planète bénie ; laissez-les et ils apprendront que la mort n’a, bien sûr, pas d’aiguillon, qu’elle est aussi belle que la vie, et que la tombe ne saurait avoir de victoire puisqu’elle ne combat jamais. Tout n’est que divine harmonie.


Pour la plupart, les quelques tombes de Bonaventure sont plantées de fleurs. Il y a généralement à la tête, près du marbre strictement dressé, un magnolia, un rosier ou deux, et aux bouts ou sur les côtés quelques violettes ou quelques plantes exotiques de couleur vive. Le tout est entouré d’une grille de fer noire, composée de barreaux rigides, qui auraient pu servir de lances ou de massues sur le champ de bataille de Pandémonium.

C’est une chose intéressante à observer que la ténacité avec laquelle la Nature cherche à remédier à ces pénibles fautes de goût. Elle corrode le fer et le marbre, et égalise peu à peu les tumulus régulièrement érigés sur les tombes comme s’il n’y avait jamais assez de terre pour peser sur le mort. Les longues herbes courbes viennent s’installer une à une ; silencieuses comme le destin, les graines se laissent porter par leurs ailes duveteuses pour changer les débris de l’art contre la plus chère beauté de la vie ; et des membres puissants et toujours verts, drapés de fougères et de tillandsias, se tendent au-dessus. Partout la vie à l’œuvre, effaçant toute trace du désordre généré par l’homme. » 

John Muir, Quinze cents kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde
(A Thousand-Mile Walk to the Gulf, 1867-1869)



dimanche 6 avril 2014

Cauchemars d'hier et d'aujourd'hui



À vrai dire, le peintre Horn n’est pas homosexuel ; il se fait passer pour tel afin d'endormir les soupçons du riche critique d’art Kretchmar, dont il culbute la maîtresse, Magda, adolescente des bas quartiers qui se rêve starlette et pour qui Kretchmar rendu fou d’amour a quitté femme, enfant, réputation, tranquillité. Chambre obscure met en en scène ce trio vraiment infernal avec une communicative jubilation dans la cruauté. Au milieu du livre, Nabokov brosse ce portrait moral de Horn : 

Il n’y avait de sincère en lui que l’inconsciente conviction que tout ce que créaient les hommes, en fait d’art et de science, n’était que tours de prestidigitateur plus ou moins adroit, délicieux charlatanisme. Si grave que fût le sujet dont on s’entretenait, il était également capable d’énoncer des pensées subtiles, triviales ou comiques selon son interlocuteur. Quand il parlait tout à fait sérieusement d’un livre ou d’un tableau, il éprouvait le sentiment agréable de participer à une conjuration, d’être le complice d’un farceur génial, l’auteur ou le peintre. Aussi, tout en observant avidement les souffrances de Kretchmar […], en le voyant persuadé qu’il était parvenu aux sommets de la souffrance humaine, Horn songeait avec plaisir que c’était loin d’être tout, oh ! bien loin : ce n’était que le premier numéro du programme d’un excellent music-hall où lui, Horn, disposait d’une place dans la loge directoriale. Quant au directeur lui-même, ce n’était ni Dieu ni le diable. Le premier était trop vieux, trop vénérable et ne comprenait rien à l’art nouveau ; le démon, lui, engraissé des crimes d’autrui, était insupportablement ennuyeux, comme le suprême bâillement d’agonie d’un criminel stupide, assassin d’un usurier. Ce directeur qui offrait sa loge à Horn était un être insaisissable, double, triple, qui se reflétait en lui-même, comme un fantôme chatoyant et magique, l’ombre de ballons multicolores, l’ombre d’un jongleur sur un mur éclairé. Telle était du moins l’idée qu’il s’en faisait en ses rares minutes de réflexions philosophiques. 

Virtuose, horriblement méchant, ce vaudeville cynique qu’est Chambre obscure fut rédigé en russe par Nabokov qui, quelques années plus tard, le réécrira en anglais ; on me souffle (merci Jean !) que cette seconde version, titrée Rire dans la nuit, est moins bonne. Il faudrait aller voir mais en tout cas je vous recommande chaudement ce premier jet d’acide, si vous aimez rire jaune. À propos de descente aux enfers toujours, je vous recommande aussi, dans un tout autre genre, le nouveau livre d’Antoine Brea, Roman dormant, que Le Quartanier éditeur vient tout juste d’imprimer au Québec. Un roman, vraiment ? Vénéneux bouquet de courtes proses, plutôt, et pourtant c’est sous le charme puissant de la fiction que nous place son bref prologue, vieux truc de romancier censé justifier l’existence d’un texte impossible : ce qu’on va lire nous est présenté comme ayant été dicté, onze jours durant en l’an 2009, par l’apparition de l’imam et onirocrite — c’est-à-dire versé dans l’interprétation des rêves — Muhammad Ibn Sîrin dit Abû Bakr (654-728), qui a réellement existé, à un vieux boucher de Belleville “malade du cœur mais sain d’esprit”. 

Roman dormant est le nom du livre, me dit-il, car il est d’or mais par endroits il ment. 


Parodie archaïsante de texte mystique où passeraient les fantômes plus modernes de Lautréamont et de Raymond Roussel, très sérieux jeu de mots, Roman dormant comme les enfers qu’il sonde volontiers souffle inextricablement le chaud et le froid (sans être jamais tiède !) mais aussi le vrai et faux, le sublime et le trivial, l’émotion et la blague, et offrira au lecteur hardi les délices de l’indécidable — comme les rêves, en somme : c’est ce qui s’appelle faire corps avec son sujet. Pour le dire en un mot, c’est de la poésie, et de la bonne. 

Omar Ibn Suhaïl al-Sa’adi a dit : Je vis en rêve le garçon de bain qu’on appelait Abdul-Aziz Ibn Sulaymane al‘Abed du temps où il vivait. Où il se glissait nu dans les vasques d’eau chaude pour nous frotter le dos. À présent je le revoyais habillé avec goût et j’admirais ses mamelons pointant sous le vêtement. À présent son port était celui d’une bahlula à qui s’offrent les cœurs de ses fidèles pour qu’elle les comprime dans ses cuisses. La vue d’Abdul-Aziz m’était un ravissement nonobstant ses grands pieds et les bulbes de barbe qui lui verdissaient le menton. Qui lui piquetaient le maquillage ceci malgré les cires et les rasements. D’un frémissement d’éventail Abdul-Aziz époussetait ses beaux yeux collés par des paquets de khôl. D’un froufroutement de mouchoir il se rafraîchissait la sueur qui lui inondait les aisselles. Je lui dis : Ô mon ami dis-moi comment te trouves-tu loin de moi ? Comment se passent les choses là-bas ? Sa réponse fut la suivante : Ami comme tu vois d’où je viens il fait chaud. Sa réponse fut la suivante : Quant à la mort elle me cuit. Sa réponse glissa d’entre ses lèvres comme une anguille chaude crachée par le démon de ses muqueuses. En vérité dit-il je ne puis te représenter la chaleur qui nous afflige moi et les miens. Je ne puis te dire la mort qui nous rouille aux genoux de ses douleurs. Heureusement dans sa miséricorde Lalla Mimouna la sainte nous déguise parfois la nuit. Elle nous entend pleurer et nous fait monter en visite chez vous les vifs. Elle nous alloue sa protection et déguise à vos yeux nos immondices. Et par la grâce de Lalla Mimouna la sainte c’est moi Abdul-Aziz le garçon de bain du hammam qui t’apparais ici sous les dehors d’une princesse. La putréfaction me dépouilla le sourire et les épaules mais mon malheur n’atteint pas à tes yeux car il est voilé des autours dont ton désir me mouille. Omar Ibn Suhaïl al-Sa’adi a dit : Je questionnai en rêve le démon-fille aux lèvres d’anguille et sa réponse fut la mort. Et sa réponse fut légère. Il était habillé d’un vêtement de fille et rendu gracieux sous la mort. Sous un diadème-voilette s’effaraient ses longs cils bien que son cœur fût dépouillé. Sa réponse me vint de sous la terre où il est nu parmi les ombres.