mardi 21 octobre 2008

Mû par un sûr instinct d’artiste




« […] le malheureux s’était trouvé dans la gêne, contraint d’exercer divers petits métiers comme ceux de répétiteur d’anglais dans une boîte privée, professeur de code dans une auto-école et, cette branche l’ayant retenu près de deux ans, photographe chargé de réaliser les clichés qui servent pour ces épreuves de code. Il sillonnait alors la région parisienne en voiture, repérait des carrefours, des chemins de terre, des stationnements interdits et autres panneaux de signalisation correspondant aux situations requises pour semer d’embûches le parcours du candidat. 
 Ensuite, il venait avec deux compères qui, au volant d’autres voitures, se plaçaient dans les positions qu’il leur indiquait, comme un metteur en scène, secondé par les gendarmes chargés de contenir la circulation le temps de la pose. C’était un travail délicat, consistant à reproduire sur des routes réelles, avec des voitures réelles, les cas de figure souvent très complexes prévus par les manitous du code de la route. On s’apercevait à la dernière minute que le panneau qui donnait son sens à l’image ou en constituait la difficulté n’était pas bien visible, qu’un des conducteurs avait laissé son clignotant allumé, fournissant un indice qui soit facilitait les choses à l’excès, soi les compliquait en soumettant à la perplexité du candidat un détail qui n’avait pas lieu d’être (sans compter que, dans le cas des clignotants, il fallait prendre la photo dans la bonne phase du clignotement). Homme bon et pitoyable, Monsieur Missier était cependant enclin au machiavélisme dans ce domaine, à ajouter des touches personnelles. “ S’il y a ce clignotant qui ne sert à rien, argumentait-il, c’est un teste pour l’intelligence du candidat, son réalisme. Il doit se rendre compte lui-même que c’est un faux indice. Vous savez aussi bien que moi que souvent des gens oublient leur clignotant alors qu’ils ont déjà tourné. Il faut s’habituer à la réalité de la route qui n’est pas toujours cohérente.” Cet homme pourtant plus idéaliste que tous ses employeurs réunis défendait contre leur conception figée, stellaire en quelque sorte, du code de la route, une vision âpre, vériste, boueuse, où les panneaux se voyaient mal, où les clignotants étaient oubliés, les feux dissimulés derrière des camions. Sans doute la foi dans un ordre caché le poussait-elle à en remettre sur l’apparence de désordre que nous offre le monde sublunaire. Un jour, pour son malheur, les gendarmes firent arrêter, le temps de prendre les clichés, un voiture au rétroviseur intérieur de laquelle était suspendu un énorme animal en peluche, tenant de l’ourson et du castor, vêtu d’une salopette. Cet ornement attira le regard de Monsieur Missier. Il demanda au conducteur s’il ne le gênait pas, à quoi l’autre répondit qu’au début si, beaucoup, mais qu’on s’y habituait. Emerveillé, Monsieur Missier réquisitionna la voiture, ce qui flatta beaucoup son propriétaire et, mû par un sûr instinct d’artiste, celui du cinéaste qui, sur le terrain, sait tirer parti de circonstances imprévues, intégrer l’aléa à sa vision personnelle, il prit les photos à travers le pare-brise dégoûtant, taché de cambouis, dont l’animal achevait de compromettre la transparence. On entrevoyait la route entre ses oreilles velues. Au développement, on jugea que la mesure était comble et Monsieur Missier fut licencié. »
 

Emmanuel Carrère, L’Amie du jaguar, p. 141-142



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