dimanche 10 janvier 2010

Zones décoratives


"Les œuvres de Bernard Werber ont été traduites en 35 langues. Avec 15 millions d’exemplaires vendus dans le monde, Bernard Werber est un des auteurs français contemporains les plus lus au monde (avec Marc Lévy). Il est même considéré comme une star en Corée du Sud."
Wikipédia.


Dans son infinie générosité, ce grand homme a livré, sur son site officiel ah les hasards du web-surfing au long des froids dimanches de janvier ! la recette de son succès, dans un texte à se pincer intitulé Quelques conseils aux écrivains en herbe. Ça vaut son pesant de fourmis. En voici des morceaux choisis attention, ça démarre très fort :

"La blague est l'haïku du roman. D'ailleurs tout bon roman doit pouvoir se résumer à une blague."

Cela paraît indépassable et nous pourrions en rester là. Poursuivons cependant :

"Beaucoup de romanciers surtout en France, font du joli pour le joli. Ils enfilent les phrases tarabiscotées avec des mots de vocabulaire qu'il faut chercher dans le dictionnaire comme on enfile des perles pour faire un collier. Cela fait juste un tas de jolis phrases. Pas un livre. Ils feraient mieux d'être poètes. Au moins c'est plus clair."

Choisis ton camp, camarade ! Son triomphe coréen n’étonne plus. Nanard précise :

"Il faut d'abord avoir une bonne histoire ensuite à l'intérieur on peut aménager des zones décoratives, mais sans abuser de la patience du lecteur."

Zones décoratives ! J’ai peur qu’on ne goûte pas assez toute la beauté de cette notion.

"Ne pas hésiter à raconter oralement votre histoire. Tant pis si vous prenez le risque de vous faire piquer l'idée. En le racontant oralement, vous sentez tout de suite si cela intéresse et vous vous obligez à être synthétique et efficace."

(Pas plus tard qu’hier soir, quelqu’un qu’on me présentait m’a demandé de quoi parlaient mes livres. Le laborieux et peu engageant bredouillement embarrassé que fut ma réponse prouva que je n’avais pas retenu, hélas, cette fraîche leçon de Bébert Werber.)

"Les lecteurs ont souvent des journées fatigantes, ils lisent pour se détendre, donc il faut penser à ne pas les ennuyer. Pour cela, alterner les scènes d'actions et de dialogues. Mettre le maximum de coup de théâtre inattendues [sic au carré]. Ne pas oublier que la lecture est un plaisir et que l'objectif n'est pas que le lecteur se dise que l'auteur est doué ; il doit se dire "mais qu'est-ce qui va arriver à la scène suivante" ?"

Moi je n’oublie pas que Bernard Werber est né en 1961, et qu’il faut respecter ses aînés. Mais c’est dur.

"La fonction des livres est aussi d'apprendre des choses. La forme est un élément, mais si après avoir lu un livre un lecteur sait quelque chose qui lui permettra de nourrir les conversations ou les dîners, c'est quand même un intérêt de la lecture."

Ah oui, quand même. Mais parlons structure à présent  :

"Quand vous avez un bon premier jet brut, essayez de trouver une manière de le découper de l'organiser pour qu'il soit rangeable dans des chapitres. En général on organise le livre en trois actes : Début. Milieu. Fin."

(Il faut que j’arrête de passer des après-midi entiers à lire des conneries sur Internet.)

"Le milieu. Le milieu est souvent le ventre mou du livre."

(C’est peut-être le pot-au-feu du soir qui ne passe pas, je suis un peu barbouillé.)

"La fin c'est soit le coup de théâtre surprise, soit la grande explication de l'histoire cachée, soit l'apothéose."

Ah, voilà, c’est ça. Bien. Nous avons déjà fait le tour de l’esthétique de B. W. !
Mais son dernier conseil aux écrivains en herbe vite, une tondeuse ! est peut-être le plus beau :

"Si personne n'est prêt à payer pour votre manuscrit c'est peut être parce qu'il n'est pas bon. Cette hypothèse ne doit jamais être oubliée. Tout le monde n'a pas forcément de talent. Et ce n'est pas grave. A la limite tentez la musique."

... !


Ça ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd.


jeudi 7 janvier 2010

Soit dit en passant




Vivre ou écrire, il faut choisir. Et de quel droit, d’abord, me parler sur ce ton ? Et si je refuse de choisir, moi ? D’ailleurs le choix est déjà fait : vivre, bien sûr. Mais ce choix n’en est pas vraiment un puisqu’il a été fait par madame ma mère et monsieur mon père. Choix dont globalement je les félicite, du reste. Ils étaient en veine, ce jour-là.

Encore pourrait-on arguer qu’ils ne furent que des intermédiaires, et que le risque de la vie, en définitive, c’est la vie elle-même qui l’a pris les yeux fermés ; ses épaules sont si larges, son sein si généreux, rien ne la fera reculer. Quand les erreurs moi, éventuellement sont négligeables, que leur défaut ou leur nullité ne compromet pas le projet d’ensemble, il n’y a pas d’erreur à proprement parler. Et ce projet est si simple que rien ne peut le saper. Je ne voudrais pas trahir un secret, mais le but de la vie est la vie.

Selon l’humeur, selon le temps, on trouvera ça grandiose ou vain. Grandiosement vain. Vainement grandiose. L’homme ne s’en privera pas ; il en fera des livres ; qui lui sembleront, par un curieux effet d’optique, or tout est affaire de regard, plus réels et plus précieux que sa vie elle-même. Aura-t-il vécu ? Le doute est permis. Aura-t-il écrit ? Cela au moins est à peu près sûr. Ses œuvres ne lui survivraient-elles que cinq minutes...

Mais ces phrases tournent autour du pot. La vie, la vie, c’est bien beau, mais ce n’est pas elle qui me pousse à écrire. La vie n’est qu’un sujet (notez que c’est assez, que cela suffit pour une vie, d’observer l'increvable vie, d’autant qu’il n’y a rien d’autre à voir). C’est parce que je vais mourir et peut-être, à l’instant, du ridicule de cet aveu que j’écris.

Et si je me permets de parler pour moi (je m’en prie), c’est parce que je vais mourir sans descendance, ce dont je suis fort aise, que, tout aussi opiniâtre que la vie (à borné, borné et demi), j’ai fait de l’écriture d’une poignée de pages immortelles (en tout cas, sur le papier) le but de mon existence. Pages où, assez hypocritement faisant taire ma rancune, mon angoisse, ma terreur, je célébrerai la vie. Et l’écriture. Qui est une vie comme une autre, après tout. Seulement un peu plus digne peut-être. Avec un fini que la vie n’a pas.


Vivre ou écrire, la question n’a pas de sens, pour qui écrit (ou vit, nous avons vu que c’est la même chose). Bon, j’entends bien, je ne suis pas si bête : la vraie question est : faut-il s’enchaîner à sa table car l’art est long et difficile et devenir une petite chose grise, rabougrie, hirsute, insatisfaite, ou courir, glorieux et nu, sur des plages lointaines, complètement défoncé, en bandant comme un taureau (par exemple). Alors là le choix est facile : devenir une petite chose grise, rabougrie, hirsute, insatisfaite, évidemment.


mardi 17 novembre 2009

L'exquis Sanders


"Après la mort de Tyrone Power, [Yul] Brynner arriva à Madrid pour reprendre le rôle de Salomon. Inspiré sans doute par la grandeur du rôle, il débarqua accompagné de sept personnes. 
La mission d’un des membres de cette suite semblait consister exclusivement à placer des cigarettes déjà allumées entre les doigts que lui tendait Brynner. Un autre s’occupait en permanence de raser son crâne avec un rasoir électrique au moindre soupçon d’une ombre bleuissant cette noble tête. Pendant qu’on était ainsi aux petits soins pour lui, Brynner demeurait assis dans un silence de sphinx, portant avec splendeur des costumes de cuir noir ou des costumes de cuir blanc (il en possédait douze de chaque) confectionnés spécialement pour lui par Christian Dior. 
Je ne découvris jamais quelles étaient les tâches des cinq membres restants de son état-major, mais nul doute que leur travail à eux aussi ne fût essentiel. Il me faut admettre que je ne me suis jamais senti particulièrement mal loti du fait que je devais allumer moi-même mes cigarettes ― mais tout de même, je fus impressionné. J’en suis venu à la conclusion que Brynner est un type particulièrement sagace ; il possède une seule et très intense expression qu’il utilise tout le temps à l’écran, et une seule expression est plus utile à une star qu’une douzaine de visages différents. S’il est une chose que le cinéma m’a enseignée, c’est que cela rapporte de laisser la caméra jouer à votre place. Quel que soit le contenu dramatique d’une scène, un gros plan de la star avec un regard intense fait toujours un gros effet. Ce qui vient avant ou après n’a pratiquement pas d’importance. 

L’important, pour une star, est d’avoir un visage intéressant. Inutile de le faire bouger beaucoup. Le montage et le travail de caméra provoqueront toujours la nécessaire illusion qu’une performance d’acteur a été effectuée. 
 Si je semble ici mordre la main qui m’a nourri de façon très satisfaisante durant près de vingt-cinq ans, c’est parce que le fait de jouer dans les films ne m’a jamais follement enthousiasmé. En tant qu’art, c’est un peu comme le patin à roulettes ; une fois qu’on sait s’y prendre, ce n’est pas particulièrement stimulant pour l’intellect ; ce n’est pas très excitant ; c’est beaucoup de boulot ; et cela prend beaucoup de temps qui pourrait être mieux employé ailleurs. 
 Au cas où vous vous demanderiez comme je pourrais employer mon temps de façon plus profitable, je ne pourrais que répondre : en ne jouant pas. Ne pas être un acteur est, je pense, une ambition des plus louables, que beaucoup de jeunes gens feraient bien d’acquérir. Le vrai problème dans la profession d’acteur est qu’on attend de vous que vous soyez bon. Cela convient à ces fanatiques qui désirent impressionner la postérité, ou à quiconque ayant la chance d’être dépourvu de la perspicacité critique qui l’informerait de son degré de réelle nullité. 

Étant une personne d’un goût des plus raffinés, j’encours continuellement ma propre désapprobation, puisque mes standards sont trop élevés pour que ma performance puisse jamais s’en montrer digne. J’exige la perfection, mais ne puis que produire la médiocrité. 
Penser que des acteurs encore plus médiocres que moi sont célébrés comme de grands artistes ne m’offre aucune satisfaction particulière ; je n’y vois que la preuve du goût lamentable de la majorité des êtres humains." 


"Soit dit en passant, un problème bien particulier attend les producteurs lorsqu’ils développent le rôle d’un méchant dans un scénario : c’est de lui trouver une profession adéquate. S’ils en font un représentant de commerce par exemple, des milliers de représentants de commerce outragés écrivent après la sortie du film et protestent violemment. Ils soutiennent que les représentants ne sont pas des salauds. Cela bien sûr peut se discuter. Mais, quoi qu’il en soit, les producteurs, l’œil toujours fixé sur le tiroir-caisse, feront ce qu’ils peuvent pour plaire à tout le monde. 
La jouant prudemment, un producteur pour qui je travaillais décida un jour de faire de moi un trayeur de renne, car il estimait que sur tout le territoire des U.S.A., environ deux personnes seulement trouveraient l’occasion légitime de se plaindre." 

George Sanders, Mémoires d’une fripouille 
(Memoirs of a Professional Cad, 1960)



vendredi 6 novembre 2009

Contraires neutralisés




"Cette idée qu’il y a une langue française, existant en dehors des écrivains, et qu’on protège, est inouïe. Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de se faire son “son”. Et entre le son de tel violoniste médiocre, et le son (pour la même note) de Thibaud, il y a un infiniment petit, qui est un monde ! Je ne veux pas dire que j’aime les écrivains originaux qui écrivent mal. Je préfère et c’est peut’être une faiblesse ceux qui écrivent bien. Mais ils ne commencent à écrire bien qu’à condition d’être originaux, de faire eux-mêmes leur langue. La correction, la perfection du style existe, mais au-delà de l’originalité, après avoir traversé les fautes, non en deçà [] La seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer, mais oui Madame Straus ! Parce que son unité n’est faite que de contraires neutralisés, d’une immobilité apparente qui cache une vie vertigineuse et perpétuelle [] Hélas Madame Straus il n’y a pas de certitudes, même grammaticales. Et n’est-ce pas plus heureux. Parce qu’ainsi une forme grammaticale elle-même peut être belle, puisque ne peut être beau que ce qui peut porter la marque de notre choix, de notre goût, de notre incertitude, de notre désir, et de notre faiblesse.
"

Marcel Proust à Madame Straus

Vendredi 6 novembre 1908



dimanche 20 septembre 2009

Irréductiblement paradoxale





« Car la musique ne dit rien et on ne dit jamais rien sur la musique. Dire sur elle est insensé. Alors, on n'en dit rien. Jamais. A défaut de pouvoir la dire, on en parle. Mais parler de musique semble toujours nous plonger dans l'obscurité tant son sujet se dérobe. La musique se parle mais condamne à la glose tout commentaire. On n’y voit rien non plus. Pas d’image objective certaine, pas de contenu, pas d’objet. Ce n’est pas pour autant qu’elle ne désigne rien mais, lorsqu’elle se tait, à chaque fois, ne subsiste en nous qu’un sentiment vif, presque incommode, délicatement douloureux. Comme une peine. La musique luit et se dissipe, telle une illusion. Secrètement, elle résonne. Mais son écho vient toujours trop tard. La musique, c’est le deuil incessant de l’instant.
 Roland Barthes disait : “La musique, c’est ce qui ne revient jamais”... Nous pourrions ajouter, c’est toujours avant. En somme, c’est toujours déjà fini. Écouter la musique, c’est comme une menace. La menace que cela soit “encore déjà fini”. Alors, on s’obstine. On écoute à nouveau. Et puis, ça n’est encore plus là. Et même, moins qu’avant. Et ça recommence […]

 Mais composer n’est pas écouter [ …] 
Lorsqu’un oiseau vole, l’air se divise autour de lui en minces filets. Chacune de ces invisibles traces en produit d’autres, et d’autres encore, qui se divisent à l’infini, engendrant de fines chaînes de tourbillons. L’air est sillonné d’innombrables surfaces vibrantes dont les périodes ne cessent jamais d’en devenir d’autres. Tout comme ces tourbillons d’air, composer, c’est se réjouir de cet infini mouvement. C’est un acte vitaliste. L’enjeu de la musique, son ravissement vrai, c’est devenir. Devenir une autre. La musique est un pur monde de devenirs, où tout est mouvement et retourne au mouvement qui l’a engendré. Composer, c’est ne jamais commencer, ni recommencer, ni finir. Composer, c’est continuer. »
 

Pascal Dusapin, Composer
leçon inaugurale au Collège de France (2007)


mercredi 16 septembre 2009

Cette antipathie séculaire


Les Mémoires de Jammes, encore. Mais c’est qu’ils sont exquis. Le Poète a vingt ans : 





Il me souvient d'un certain général Grivet, retiré à Ogenne-Camptort, et qui, durant tout le déjeuner, et aux courses ensuite, ne cessa de répéter que le beau Danube bleu est une invention des poètes, et que ses eaux bourbeuses ne roulent que des chiens morts. Il pensait m'être désagréable. 



Il fait d'étonnantes rencontres : 

Comme on venait de s'attabler dans la vaste cour intérieure, nous vîmes entrer un personnage bien singulier. Il était revêtu du mieux taillé des habits noirs, — on en portait encore. Sur sa large poitrine ballaient d'exotiques décorations, dragons d'or, soleils d'émeraude, pompons d'épinard. Il tenait d'une main un sceptre de jade, et, de l'autre, un jonc phénomène. Il souleva sa coiffure qui avait la forme d'un abat-jour et qui ne reposait sur le crâne que par une armature de liège et de cuir. Il embrassa mon beau-frère et ma sœur d'un air rituel. Il devait sans doute leur présenter ses hommages, car l'on voyait, sous ses bajoues, aller et venir sa barbe de bonze. J'omettais de dire qu'il était chaussé d'escarpins vernis couronnés de choux de soie noire. Ce convive avait nom Adolphe Poeymirau, il était le cousin de l'époux et le frère aîné du général qui s'illustra, durant la Grande Guerre, sur les fronts français et marocain. Adolphe, à cette époque déjà lointaine, était quelque chose au Tonkin comme qui dirait garde des sceaux. Les dames d'Hanoï venaient consulter ce célibataire endurci sur la manière dont il faut barder le filet de bœuf, flamber les bécassines, vaniller la crème à la Chantilly. Il demanda un fauteuil pour s'asseoir à la place d'honneur, changea son lorgnon pour d'énormes lunettes, et commença de manger. Les enfants qui étaient autour de la table ne le quittaient pas des yeux. Effrayés d'abord par ce personnage rabelaisien, ils ne furent bientôt plus qu'étonnés. L'un d'eux commença de s'esclaffer en le voyant, entre deux rouges bords vidés chacun d'une haleine, remonter sa montre qui avait plutôt la dimension d'une pendule. Puis les autres s'enhardirent, et tous d'éclater de rire enfin, en le voyant projeter dans sa bouche grande ouverte un petit four après l'autre, jusqu'à la douzaine, et sans qu'il parût seulement y mordre au passage.
 Il est mort au Tonkin d'une indigestion, et j'ai retenu le mot charmant d'une vieille et austère théologienne de ses parentes qui l'aimait bien, encore que la vie d'un tel colonial lui parût bien scabreuse : « Ce pauvre Adolphe doit être au Ciel, car Dieu n'a jamais dû le prendre au sérieux ! » 

... et prend de merveilleuses leçons d'élégance :
 

Une demeure des environs d'Orthez, où je me rendais bien volontiers aussi, était celle de mon vieil ami Amaury de Cazanove. Il était bien plus âgé que moi, d'une vingtaine d'années, et, malgré ce prénom, il était fort noble, de famille et de caractère. Il avait ce don, que je prise fort chez les gens de race, de parler sur le même ton, des mêmes choses, et avec le même sentiment, au dernier des roturiers et au plus titré des aristocrates. Il tranchait en cela avec ces douteux hobereaux qui se gobent entre eux, marquent de la distance aux bourgeois, et affectent, avec le paysan et le peuple, une trivialité de langage que ceux-ci, dans leur for intérieur, jugent bébête. Je crois d'ailleurs qu'à de tels symptômes on peut diagnostiquer la bâtardise ou l’emprunt. Cazanove n'avait pas le sens du ridicule, et c'est pourquoi il ne l'était point. Poète en gentilhomme et, souvent, plus qu'en amateur, il goûtait sans l'ombre d'une jalousie, à cœur ouvert, les vers des autres. Je l'ai entendu essayer de convertir à son enthousiasme tour à tour, dans le même après-midi, un député, un négociant, un charcutier et un huissier, en leur déclamant d'une voix de trompette un sonnet de José-Maria de Hérédia. 
Il le leur récitait en plein air, le chapeau sur l'oreille, chaussé de bottes à éperons, tenant d'une main sa cravache et de l'autre sa pipe d'écume culottée comme un croquemort.
J'observai que le député — qui était du commun — avait honte, il lui tardait que cette manifestation prît fin ; le négociant souriait avec indulgence ; seuls le charcutier et l'huissier hochaient la tête d'un air convaincu, admettaient que puisque les poètes existent, il ne les faut point négliger. Que de fois j'ai plaint de tout mon cœur le jeune homme au front candide qui va livrer ses essais au public d'un salon ! 
Il n'en est pas au troisième hémistiche que le tintement d'une pincette ou d'une théière se fait discrètement entendre en signe de protestation.
 Ce petit charivari en sourdine provient de mouvements réflexes qui ont leur siège dans cette antipathie séculaire qui faisait mettre par Platon les poètes à la porte de sa République. Cazanove était admirable. Il faisait abstraction de l'hostilité sournoise. Et, si je la lui signalais, il me répondait avec sa manière de grand seigneur, et au sujet de n'importe qui : « Il est charmant. »



dimanche 13 septembre 2009

Feutres et coussinets






Et si ma vie n’était qu’un cliché ? Ce soupçon me prend parfois. Le poète, ses chats et son piano, tss, quel lieu commun navrant et quel manque d’imagination. Quand j’aurais pu jouer de l’épinette des Vosges et avoir un alligator, m’investir dans le bugle et élever des pandas.

Mais non, ce serait tomber dans une excentricité pénible. Et piano et chats sont de moindres maux, des dégâts collatéraux : poète, c’est l’erreur dont tout procède ; d’emblée, la mesure du grotesque est comble. Ce n’est après qu’affaire de décorum.




Tout de même, le mien sent la mite. Une bohème qui a traîné partout. Un piano et des chats, je vous le demande, il ne manque plus qu’un poêle à bois. Tu n’es qu’un imbécile heureux.



mercredi 9 septembre 2009

Bien se porter et voir la bête


« Les propriétaires de cet immeuble, absents presque toute l’année, avaient nom M. et Mme Dulys. Ils étaient millionnaires et fort âgés. Lui, portait l’impériale, avait un nez bossu, fumait la pipe près de son chien blanc que le foyer rendait rose. Elle, était d’une telle ladrerie qu’elle n’admettait point que l’on se servît de papier chez elle pour ce que je ne veux pas dire, dans la crainte d’avoir à faire vider sa fosse trop souvent. Elle correspondait à l’aide d’enveloppes timbrées, portant une adresse, mais ne contenant aucune lettre, pour en économiser la feuille. On reconnaîtra mon écriture, disait-elle, on saura ainsi que je me porte bien. Enfin, elle obligea son pauvre mari à manger un pingouin, qu’elle avait acquis d’un paysan pour la somme de cinquante centimes, au cours d’un rude hiver. On me demandera comment un paysan a pu tuer un pingouin manchot, d’un coup de pierre, sur le bord du gave d’Orthez. Je n’en sais rien, mais j’ai vu la bête. » 

Francis Jammes, L’amour, les muses et la chasse 
(Mémoires II, 1922)