mercredi 28 août 2013
Ce qui n'est pas noté
« La vie entrait toute seule en lui, comme une hôtesse tyrannique ; il ne l’appelait pas, mais elle n’en pénétrait pas moins son corps, son cerveau, elle entrait comme la poésie, comme l’inspiration.
Et, pour la première fois, la signification de ce mot lui fut révélée dans toute sa plénitude. La poésie était la force créatrice dont il vivait. Il en était littéralement ainsi. Il ne vivait pas pour la poésie, il vivait par elle. Et maintenant il était évident, il était clair de façon perceptible que l’inspiration, c’était la vie : il lui était donné de savoir avant de mourir que la vie c’était l’inspiration, oui, l’inspiration. Et il se réjouissait qu’il lui eût été donné de connaître cette ultime vérité. Tout, l’univers tout entier était poésie : le travail, le galop d’un cheval, un maison, un oiseau, un rocher, l’amour : toute la vie entrait facilement dans les vers et s’y installait à son aise. Et il devait en être ainsi, car la poésie c’est le verbe.
Même maintenant, les strophes venaient facilement, l’une après l’autre, et bien qu’il ne notât plus depuis longtemps ses vers, qu’il en fût depuis longtemps incapable, les mots n’en venaient pas moins avec aisance, dans un rythme donné et à chaque fois extraordinaire : la rime était exploratrice, c’était l’instrument d’une quête aimantée des mots et des concepts. Chaque mot était un morceau d’univers, il répondait à la rime, et l’univers entier défilait avec la rapidité d’une machine électronique. Tout criait “prends-moi !”, “non, plutôt moi !”. Il n’était pas besoin de chercher. Il fallait simplement sélectionner. C’était comme s’il y avait là deux hommes à la fois : celui qui composait, qui avait lancé sa toupie à la volée ; et un autre qui choisissait et qui, de temps en temps, arrêtait la machine emballée. Et lorsqu’il vit qu’il était deux hommes à la fois, le poète comprit qu’il était en train de créer de véritables poèmes. Et quelle importance qu’ils ne fussent pas notés ?
Transcrire, publier, tout cela n’était que vanité. Tout ce qui se crée de manière non désintéressée n’est pas le meilleur. Le meilleur est ce qui n’est pas noté, ce qui a été créé et qui a disparu, qui s’est dilué sans trace aucune, et seule cette joie de la création qu’il ressent et qu’on ne peut confondre avec rien prouve qu’un poème a été composé, que le merveilleux a été créé. Mais ne se trompait-il pas ? Sa joie créatrice était-elle infaillible ?
Il se rappela combien les derniers poèmes de Blok étaient mauvais et faibles du point de vue poétique et il pensa qu’apparemment, Blok ne s’en était pas rendu compte. »
Varlam Chalamov, Cherry-Brandy
in Récits de la Kolyma
jeudi 22 août 2013
La réputation d’un homme singulier
À MADAME AUPICK
[Paris,] 21 juin 1861.
Ma chère Maman,
En t’annonçant hier ma première cargaison, j’ai oublié de répondre à ton excellente lettre, la dernière, si excellente à la fois et si risible. Il n’y a que les mamans qui aient le privilège singulier de faire rire même en inspirant le respect et la reconnaissance.
Je veux parler de la lettre où tu m’expliques qu’il ne faut jamais renvoyer au lendemain la chose pressée et que toute exactitude trouve sa récompense. Ce qui me touche, c’est ta sollicitude. Ce qui me fait rire, c’est que tu m’enseignes ce que je sais. Je passe ma vie à me faire des sermons sublimes, irréfutables, qui ne m’ont jamais guéri. — Je suis et j’ai toujours été à la fois raisonnable et vicieux. — Hélas ! il me manque peut-être les coups de fouet qu’on distribue aux enfants et aux esclaves.
Presque toutes mes affaires sont finies ; je m’acharne encore sur deux ou trois choses.
En envisageant tranquillement ma situation, rien n’est perdu. Je puis devenir grand ; mais je puis me perdre, et ne laisser que la réputation d’un homme singulier.
Tout dépend de l’habitude.
Nous causerons longuement.
Je t’embrasse, et je te remercie profondément de cette chaleur de cœur que tu mets à mon service, et que certainement, je n’ai jamais éprouvée pour les gens qui la méritaient le mieux.
Je t’écris dans un de ces moments sérieux où je me confesse moi-même.
C. B.
mardi 20 août 2013
Quant aux longs poèmes
« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense […] Avez-vous observé qu’un morceau de ciel, aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, etc., donnait une idée plus profonde de l’infini que le grand panorama vu du haut d’une montagne ? Quant aux longs poèmes, nous savons ce qu’il faut en penser ; c’est la ressource de ceux qui sont incapables d’en faire des courts. »
Baudelaire à Armand Fraisse, le 18 février 1860
dimanche 18 août 2013
Extase réflexe
"[…] A Ville-d’Avray, par un clair soleil d’hiver, sur les quatre heures et demie
d’une récente relevée, un brun mendiant, assez bien pris, même, en ses
haillons, se tenait debout, — au coin de la grille ouvragée, grande ouverte, —
à l’entrée d’une maison de plaisance aux persiennes fermées, dont il semblait
l’inconscient factionnaire. La voûte prolongée du porche, derrière lui,
aboutissait à des jardins ; c’était en l’une des rues à peu près désertes, à
cette heure-là surtout, les villas étant closes depuis septembre.
La tête
fatiguée de jeûnes, pâlie et profondément triste de ce nécessiteux, prenait
donc on ne sait quelles inflexions d’inespérance ; parfois, avec un soupir dont
le souffle lui gonflait les narines comme des voiles, il élevait de grands
regards, presque mystiques, vers les nuées du soir, — vers les mouvantes
cuivreries solaires que déjà bleutait vaguement le crépuscule.
Autour
de lui, par les frigidités aériennes, flottaient de lointaines odeurs de fleurs
sèches, émanées des environs de cette localité champêtre, — et aussi de saines
senteurs de paille et d’herbées, provenues, celles-ci, d’une assez épaisse
litière de frais fourrages nouveaux, entassée au long du mur, près de lui, sous
l’entrée même de la riante habitation.
Soudain,
là-bas, au détour d’une buissonneuse venelle, apparut, s’engageant à petits pas
pressés, sur le terreau de la rue, — enfin, se hâtant, la voilette sur le
minois et tout en fourrures sur velours, avec de menus frissons et les mains au
manchonnet, — une jolie passante.
Une
très jeune femme... toute simplement Mlle Diane L..., — si ressemblante à notre
célèbre Mme T***, que, s’il faut en croire les dires, plusieurs d’entre les
enthousiastes de la diva se seraient consolés, aux pieds mignons de ce féminin
sosie, des rebelles austérités de l’étoile : en un mot, sa doublure d’amour,
artiste aussi (...)
En peu
d’instants elle se trouva proche de l’indigent, qu’elle entrevit à peine, —
assez, toutefois, pour qu’en une mélancolie elle tirât, d’un repli de soie perle
du manchon, son porte-monnaie, car son petit coeur est aumônieux et
compatissant. Du bout de sa main, gantée d’un très foncé violet, elle tendit
une pièce de deux francs, en disant d’une voix polie, glacée et musicale
:
—
Voulez-vous accepter, s’il vous plaît, monsieur ?
À ces ingénues paroles, et
tout ébloui de la salubre offrande, le candide pauvre balbutia :
—
Madame... c’est que... ce n’est pas deux sous, c’est deux francs !
— Oui,
je sais bien ! répondit en souriant, et se disposant à s’éloigner, la charmante
bienfaitrice.
—
Alors, madame, oh ! soyez bénie, oh ! du fond de mon coeur ! s’écria tout à
coup, et les larmes aux yeux, le mendiant. Voyez-vous, depuis avant-hier, ma
femme, hélas ! ma pauvre chère femme et mes enfants n’ont rien mangé ! Ce que
vous nous donnez, c’est la vie ! Oh ! que vous êtes bonne, madame !
L’accent,
l’élan de gratitude qui faisaient haleter cette voix étaient si sincères, si
poignants, que la jeune artiste se sentit remuée aussi et qu’une larme
lui vint au bout des cils ! Elle pensait : “Comme, avec peu de chose, on fait
du bien !”
—
Tenez, reprit-elle tout émue, — puisque c’est comme ça, je vais vous donner
encore cinq francs.
Sept
francs ! A la fois ! A la campagne !... Un véritable spasme d’allégresse ferma
les yeux du mendiant, qui savoura, sans vaine parole, en soi-même, l’inattendu
de cette aubaine. Inclinant le front, avec un délicat respect, sur le bout des
doigts de Mlle L... :
— Nous
ne méritons pas... Ah ! si toutes étaient comme vous ! Ah ! vénérable jeune dame
!
Attendrie
en présence de cette détresse heureuse que son aumône avait calmée, l’exquise
enfant laissa baiser humblement le bout de son gant parfumé ; puis, se
dégageant doucement la main, elle rouvrit sa petite bourse.
— Ma
foi, dit-elle, je n’ai qu’une pièce de dix francs : tant mieux, prenez-la.
Cette
fois, le gloussement d’un merci des plus inarticulés s’éteignit, à force
d’émoi, dans la gorge du vagabond : il regardait la pièce d’or d’un air hébété
! Douze francs, d’un seul bloc, d’une seule rencontre ! Il était devenu grave.
A l’idée évidente de sa femme et de ses enfants sauvés, sans doute, pour une
quinzaine, des horreurs du dénuement, l’honnête pauvre frémissait d’un si
intense besoin d’actions de grâces qu’il ne savait plus comment les formuler ni
comment les taire. La délicieuse artiste, se sentant devenue pour lui l’image
même de la Charité, jouissait, intimement, de l’embarras presque sacré du
malheureux et, les yeux au ciel, elle goûtait les secrètes ivresses de
l’apothéose. Pour exalter encore, s’il se pouvait, le paroxysme du sensible
indigent, elle murmura :
— Et
j’enverrai quelque chose, de temps en temps, chez vous, mon ami !
Pour le
coup, cette phrase, qui assurait une sorte de petit avenir à sa famille, le fit
presque chanceler. Il ne trouvait rien à dire !! Son bonheur, d’une part, — et,
d’autre part, son impuissance à prouver, à témoigner, par quelque acte
héroïque, fût-ce au prix de ses jours, la sincérité de son effrénée
reconnaissance, l’oppressaient jusqu’à la suffocation. En un transport dont il
ne fut pas maître, il prit naïvement entre ses bras sa bienfaitrice, que ce
mouvement irréfléchi ne pouvait froisser, puisqu’elle s’y sentait pure et
devenue la vision d’un ange. En l’oubli de toute
convenance, il l’embrassa maintes fois, éperdument, avec des cris de “Ma femme ! mes enfants !”
qui inspirèrent à la je une artiste la conviction qu’elle pouvait doubler
la Providence comme elle doublait Mme T***. Si bien que ni l’un ni l’autre, au
fort du quiproquo de cette extase réflexe, ne se rendit compte que, par des
transitions d’une brièveté vertigineuse, la belle Diane se trouvait à demi
posée, à son insu, sur la litière agreste et que, maintenant, elle subissait —
avec une stupeur qui lui dilatait les prunelles (mais le doute ne lui était
plus permis) — la possessive étreinte de son trop expansif obligé, lequel, sous
une rafale de baisers (oh ! bien sincères !) étouffait, sans même y prendre
garde, toute exclamation d’appel, et ne cessait de lui entrecouper à l’oreille,
en des sanglots célestes, ces mots pénétrés de ravissements :
— Oh !
merci pour ma pauvre femme !! Oh ! que vous êtes bonne !... Oh ! merci pour mes
pauvres enfants !
Quelques
minutes après, un bruit de pas et de voix, parvenu du dehors et s’approchant
dans la rue jusque-là solitaire, ayant rendu, comme en sursaut, l’irresponsable
Lovelace au sentiment de la réalité, la jeune artiste put se dégager d’un bond,
s’échapper — et, déconcertée, défrisée, les joues roses, le sourcil froncé, se
rajustant de son mieux, à la hâte, — reprendre le
chemin de sa voisine villa, pour s’y remettre. En marchant, elle se jurait qu’à
l’avenir — non seulement les dons offerts par sa main droite resteraient
ignorés de sa main gauche et qu’elle ne jouerait plus les séraphins à douze
francs la personne, — mais qu’elle saurait couper court aux premiers
remerciements de ses chers besogneux.
Les
voiles du soir s’épaississaient. A l’angle de sa route elle se retourna, tout
effarée encore de cette aventure : un réverbère, en s’allumant, éclaira, près de
la grille, la face brune, aux dents blanches, du mendiant... qui souriait dans
l’ombre — et la suivait d’un long regard chargé d’une reconnaissance infinie !"
Villiers
de l’Isle-Adam, Les
délices d’une bonne oeuvre (1888)
jeudi 15 août 2013
Misérable
On est à table, au dessert. L'enfant guigne le compotier aux gâteaux, tend sa petite main. Baudelaire a pris un gâteau qu'il présente, à distance.
« — Oui, mais tu vas dire : Je suis un gourmand !
— Je suis un gourmand — et le petit bras s'allonge.
— Pas encore ! Dis : Je suis un misérable gourmand ! »
Ce mauvais jeu ne me va pas du tout : et le regard de la mère, donc ! Énervé, j'ai saisi et donné au petit le gâteau, avant que Baudelaire ait arrêté mon bras, me disant très grave, en reproche :
« Mais nous pouvions en obtenir davantage... »
Félix Nadar, Baudelaire intime (1911)
vendredi 9 août 2013
L’oisiveté absolue de ma vie apparente
« L’explication de ces six années si singulièrement et si désastreusement remplies, si je n’avais pas joui d’une santé d’esprit et de corps que rien n’a pu tuer — est fort simple ; — cela se résume ainsi : étourderie, remise au lendemain des plans les plus vulgairement raisonnables, conséquemment misère, et toujours misère. […] L’oisiveté absolue de ma vie apparente, contrastant avec l’activité perpétuelle de mes idées, me jette dans des colères inouïes. »
Baudelaire, 1847
mercredi 7 août 2013
Vies d'écrivains
Tenté de suivre sans bouger de mon lit l’insaisissable Jack London, d’abord au long d’une biographie factuelle et plate, voire un peu niaise (prix Goncourt 2008 du genre, bizarrement ?), histoire de me mettre en jambes et de savoir précisément comment mon gars s’en sort avec la vie l’amour la mort, puis l’été de ses dix-huit ans, lorsqu’il prend La Route en vagabond du rail, pauvre et intrépide — j’en retiens surtout, entre deux courses-poursuites avec des contrôleurs, le récit à faire frémir de son séjour dans un pénitencier (son crime : s'être trouvé à l'aube dans les rues de Niagara Falls). Dans La Croisière du « Snark », quinze ans plus tard, où toujours matamore mais désormais riche et célèbre il se frotte au yachting austral en collectionnant les ulcères, j’ai retrouvé la léproserie de Molokai, au-dessus de sa formidable falaise (le plus grand à-pic du monde, plus de mille mètres), que m’avait fait jadis visiter Stevenson dans ses Lettres, à l’époque glorieuse où un missionnaire belge s’y faisait martyr de la charité (Benoît XVI s’est décidé à le canoniser en 2009). London évoque le Père Damien comme un lointain souvenir, en 1907, mais il ne tarit pas d’éloges sur ce que son œuvre est devenue : c’est l’île enchantée, ni plus ni moins — il force un peu le trait pour la bonne cause, le chapitre paru en feuilleton se finissant par un appel aux dons. Il me semble bien que Stevenson parlait déjà de courses à dos d’âne bon enfant entre lépreux heureux comme coqs en pâte. Le site perdure au large d’Hawaï, c’est la péninsule du Kaulaupapa.
J’ai lu ensuite sans transition L’Uchronie d’un certain Henriet, sorte de Que sais-je interminable et d’un intérêt médiocre, mais comique à force de scolarisme et de geekitude, qu’Emmanuel Carrère a été bien bon de préfacer, lui qui il y a trente ans avait rendu le sujet délectable dans son magistral Détroit de Behring. Si c’était moi qui m’occupais de décerner les Goncourt de la biographie, ce qui ma foi est uchroniquement envisageable (quoique j’aie du mal à discerner où pourrait se situer le « point de divergence » rendant possible cette « réalité alternée »), j’en attribuerais volontiers un au plaisant panthéon portatif qu’Antoine Brea vient de faire paraître sous le titre de Petites vies d’écrivains du XXe siècle. Ces dix très brefs poèmes biographiques excellent dans le précipité, par exemple :
Temporairement soigné, Duvert rampe vers l’adolescence
Où sa vie sexuelle s’éveille néanmoins tout doucement à l’écriture
Il cochonne d’abord comme tout le monde quelques poèmes entre ses doigts
Sa vie sexuelle s’éveille à l’écriture, on conviendra que tout est dit. La Petite vie de Tony Duvert est d’ailleurs l’une des meilleures du recueil, avec celles de Pierre Louÿs et de C.-F. Ramuz — peut-être parce que ces écrivains-là ne sont pas du goût de tout le monde, et que l’ironie cassante de l’auteur, revers pudique de ses adorations, s’exerce depuis une connaissance intime, un peu secrète ; rien d’étonnant dès lors si son Céline et son Kafka me convainquent moins, ces sacrés monstres ayant depuis longtemps supporté tout et son contraire.
jeudi 1 août 2013
Frisson
Stephen King, 22/11/63, p. 828
lundi 29 juillet 2013
Absolument royales
Marseille, 29 juillet. A sept heures du soir, après de longues hésitations, pris du hachisch […] Avec la certitude absolue de ne pas être dérangé dans cette ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants, où personne ne me connaît, je m’étends sur le lit. Et voici pourtant que me gêne un petit enfant qui pleure. Je pense que déjà trois quarts d’heure se sont écoulés ; en fait, vingt minutes seulement... Je suis étendu sur le lit, lisant et fumant […]
Je finis par quitter l’hôtel, il me semble que la drogue n’agit pas ou que son effet sera si faible que rester entre quatre murs est une précaution inutile. Première station le café au coin de la Canebière et du cours Belsunce. Celui de droite quand on vient du port, donc pas mon café habituel. Et maintenant ? Rien d’autre qu’une certaine bienveillance, l’attente de voir les gens vous aborder amicalement. Ma canne commence à me donner une joie particulière. On devient délicat au point de craindre qu’une ombre tombée sur le papier puisse le gâter […]
Voici que se font valoir les exigences temporelles et spatiales propres au consommateur de hachisch. Elles sont, c’est bien connu, absolument royales. Versailles, pour qui a pris du hachisch, n’est pas trop grand, ni l’éternité trop longue. Et sur fond de cette expérience intérieure aux dimensions immenses, de la durée absolue et de l’espace démesuré, un humour merveilleux, bienheureux, s’attache d’autant plus volontiers aux contingences du monde spatio-temporel. J’éprouve infiniment cet humour au restaurant Basso, lorsque j’apprends, à l’instant même où je m’y attable pour l’éternité, qu’on est sur le point d’éteindre les fourneaux […]
Mais le dîner vint plus tard. D’abord le petit bar sur le port. J’étais déjà sur le point de faire demi-tour, déconcerté, car de là aussi semblait venir un concert, ou plutôt une fanfare. J’eus tout juste le temps de me rendre compte qu’il s’agissait du hurlement des trompes d’auto […] Dans ce petit bar du port, l’enchantement du hachisch entra dans sa phase véritablement canonique, avec une acuité primitive que je n’avais guère éprouvée jusque-là. Il me rendit physionomiste, ou du moins observateur de physionomies, et il m’arriva quelque chose de tout à fait unique dans mon expérience : je fus littéralement fasciné par les visages qui m’entouraient, dont certains étaient d’une rudesse ou d’une laideur remarquables. Des visages que d’ordinaire j’aurais évités pour une double raison : je n’aurais pas souhaité attirer leur regard sur moi, et n’aurais pas davantage supporté leur brutalité. C’était un poste assez avancé, ce bistro du port. (Le dernier, je crois, qui me fût encore accessible sans danger et que dans mon ivresse j’avais évalué avec cette sûreté qui vous permet, recru de fatigue, de remplir un verre exactement à ras bord, sans renverser une seule goutte, comme jamais vous n’y seriez parvenu frais et dispos.) […]
Je compris tout à coup comment à un peintre […] la laideur pouvait apparaître comme le vrai réservoir de la beauté, ou plutôt comme son coffre-fort, comme la montagne éventrée qui laisse apparaître au jour tout l’or du beau, étincelant dans les plis, les regards et les traits humains. Je me rappelle tout particulièrement un visage d’homme, d’une vulgarité et d’une bestialité sans bornes, dans lequel me bouleversa soudain le « pli du renoncement » […]
Dans ces circonstances, il ne pouvait plus être question de solitude. Etais-je à moi-même ma propre compagnie ? Non, pas tout à fait, pas si ouvertement que cela. Si tel avait été le cas, je n’aurais pas été aussi heureux. Plutôt ceci : je me fis pour moi-même l’entremetteur le plus entendu, le plus tendre, le plus impudent, et me procurai les choses avec l’assurance équivoque de celui qui connaît et a étudié à fond les désirs de son client […]
Plus tard, regardant vers le bas, je notai : « De siècle en siècle, les choses deviennent plus étranges. »
Walter Benjamin, Hachisch à Marseille (1932)
vendredi 26 juillet 2013
En quelque point obscur d’une terre inconnue
Camille Flammarion, La Pluralité des Mondes Habités (1862)
dimanche 21 juillet 2013
dimanche 14 juillet 2013
Des théories qui la masquent
« Elle se coucha en proie à l’ennui et, fatiguée par sa longue promenade à cheval, dormit profondément toute la nuit. Ce fut son dernier sommeil, je ne dirai pas innocent — ce mot, qui a un sens particulier, n’exprimerait pas exactement ma pensée —, mais je dirai ignorant, ou, mieux encore, inconscient des voies du monde, inconscient du danger, de la douleur, de l’humiliation, de l’amertume, du mensonge. Inconscience qui, chez d’autres êtres semblables à elle, disparaît peu à peu avec l’expérience, le savoir, souvent incomplets malgré tout, limités par des réserves salutaires, des doutes qui adoucissent la réalité, des théories qui la masquent. Son inconscience du mal qui habite les pensées secrètes et donc les actes visibles des hommes, chaque fois que, par hasard, une pensée néfaste et un courage néfaste se rejoignent, son inconscience devait être forcée avec une brutalité sacrilège […] Et si vous me demandez comment, dans quel but, pour quelle raison, je vous répondrai : Mais, par hasard ! Par le plus banal des hasards, comme effectivement se produisent les événements heureux et malheureux, terribles ou tendres, importants ou insignifiants ; et même ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre, les événements de nature si parfaitement neutre que l’on se demanderait pourquoi ils se produisent jamais, si l’on ignorait qu’ils portent, eux aussi, dans leur futilité, les semences d’autres hasards imprévisibles. »
Joseph Conrad, Fortune (1913)
samedi 6 juillet 2013
Morgue pleine
« On me demandait hier pourquoi je ne parlais pas. C'est, ai-je répondu, que rien ne m'ennuie tant que ce qu'on me dit, excepté ce que je réponds. »
Benjamin Constant à Isabelle de Charrière, le 6 juillet 1793
jeudi 4 juillet 2013
Tout un monde suspendu
III. LES DEUX ALLUMETTES
Il était une fois un voyageur qui chevauchait dans les bois de Californie. C’était la saison sèche, quand soufflent les alizés. Ayant parcouru beaucoup de chemin, fourbu et affamé, il mit pied à terre pour fumer une pipe. Il n’avait plus que deux allumettes dans ses poches ; il en frotta une, qui refusa de s’allumer.
—Me voici dans de beaux draps, songea le voyageur. Je meurs d’envie de fumer une pipe et il ne me reste qu’une seule allumette, qui ne va sûrement pas s’allumer ! A-t-on jamais vu créature plus infortunée ? Et pourtant, à supposer que l’allumette prenne feu, que j’allume ma pipe et que je jette ensuite le culot dans ces herbes, celles-ci pourraient prendre feu, car elles sont sèches comme de l’amadou ; et pendant que je chercherais à éteindre les flammes devant moi, le feu pourrait se propager derrière et prendre à ce buisson de sumac, qui s’enflammerait avant que je puisse l’atteindre ; et derrière lui, ce pin couvert de mousse prendrait feu lui aussi en un instant jusqu’à la plus haute branche ; et cette torche enflammée, comme l’alizé la brandirait à travers la forêt desséchée ! Il me semble entendre déjà toute la vallée rugir de la voix conjuguée du vent et du feu ; et moi qui m’enfuis à bride abattue, et l’incendie qui me gagne et me déborde à travers les collines, et cette charmante forêt qui se consume pendant des jours ; et le bétail brûlé vif, les sources asséchées, le fermier ruiné, ses enfants chassés sur les routes de la terre. Oh, tout un monde est suspendu à cet instant ! Il frotta l’allumette, qui ne s’alluma pas.
— Dieu soit loué, fit le voyageur en remettant sa pipe dans sa poche.
XII. LE CITOYEN ET LE VOYAGEUR
— Regardez autour de vous, dit le citoyen, voici le plus grand marché du monde.
— Oh, sûrement pas, dit le voyageur.
— Peut-être pas le plus grand, dit le citoyen, mais le meilleur, ça, j’en suis sûr.
— Là, vous vous trompez, dit le voyageur. Je pourrais vous citer…
On enterra l’étranger à la tombée de la nuit.
R. L. Stevenson, Fables (1894)
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